Bonaparte et le doge
(! y a dans le mot patrie quelque chose qui résonne délicieuscuicnt au cœur du héros comme à celui du misérable.
La cloche de Saint-Marc sonnait ï Jugeais du soir; le vent agitait les trois étendards gigantesques dont les mâts, surpassant ceux des navires, étaient soutenus par ce s beaux socles en bronze, ouvrage admirable du XVP siècle. Sur ces bannières héroïques on avait I. I
brod'j en soie et or les ccussons des trois royaumes de Chypre , de Candie , et de Négrepont. Hélas! cette vaine représentation était tout ce qui restait à la république de son ancienne grandeur.
Les temps n'étaient plus où, dominatrice des mers et triomphante de Gênes, sa noble et ferme rivale , Venise donnait des lois à toutes les îles de l'Archipel; où Chypre, où l'antique Crète , où la Grèce poétique, flétrie alors du nom de Morée, la reconnaissaient pour leur souveraine; où elle pouvait ceindre son front de tant de couronnes : celles de Sparte, de Messène, d'Argos, de Corinthe, d'Athènes même ; tout avait disparu. Le terrible Musulman s'était précipité sur les vastes contrées soumises à Venise; il lui enleva tout; à peine si elle régnait encore à Corfou , à Céphalonie, à Xante, à Cérigo , a Ithaque, île chétive agrandie par la renommée d'Ulysse, son roi.
Le soleil couchant dorait de ses derniers rayons les coupoles nombreuses de Saint- Marc, basilique vénérable, reste imposant du
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nioyen-àge. Des jels de lumière rouge et chaude éclairaient les qualre fameux chevaux qui croyaient être pour long-temps en repos, sans se douler qu'ils éiaient à la veille de continuer leur course vagahonde '. Les colonnetles des galeries supérieures , les masses arrondies des dômes, les peintures à fresques, les arcs des cinq portails, les niches intermédiaires avec leurs statues qui semblaient nager dans un fluide radieux, imprimaient à cette sainte chapelle de la sérénissime république uu éclat surnaturel.
' Ces chevaux de bronze d'origine grecque,et dus au célèbre sculpteur Lysippc, appartinrent d'abord à la ville de Corinthe. Néron les transporta à Rome oii ils décorer .'tî'^ successivement son arc de triomphe, ceux de Trajan ef de Constantin : celui-ci, plus tard, les fit venir à Ccnstantinople. En 1206, Marino Zeno, lors de la prise de cette capitale par les Latins , eut pour sa part ce quadrige : il l'envoya à Venise. On le plaça sur la façade de Saint-Marc. En 1797, les Français les firent aller à Paris; là ils ornèrent, jusqu'en 181 5, l'arc de triomphe du Carrousel. A cette époque ils retournèrent à Venise où ils sont maintenant. On les dora anciennement.
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Jamais la lumière n'avait creusé plus profondément les sculptures, ni mieux fait ressortir les finesses du pinceau ou l'habileté du mosaïqueur.
— « Ohimé! s'écria plus d'un bimbo (gamin de Venise) , les nobles chevaux s'agitent , ils piaffent d'impatience; les voyez- vous? ils vont quitter la fille de Saint-Marc.
— ce Race maudite ! canaille exécrable! dit d'une voix rauque et courroucée une sorte de monstre femelle — car on ne pourrait pas dire que ce fut là une femme, même affaiblie et enlaidie par l'âge; à tel point tout en elle portait le sceau impur de la dégradation et de l'avilissement.— Raca, /'rtcût / répéta- 1- elle en faisant avec ses doigts des signes mystérieux et redoutables; non! ils ne partiront pas, ces monumensde notre antique gloire; et, tant que l'ennemi n'aura pas enlevé de sa grotte profonde et inconnue aux regards humains les ossemens sacrés de notre saint Marc, ces coursiersimmortelsnedescendrontpas du piédestal de gloire où Venise souveraine les éleva.,...
Venise, ma cité chérie... je ne sais, mais tu souffres, tu es faible... qu'as-tu fait de ton antique vigueur?.. Quoi! les Français, les Allemands insultent ton territoire, et tu restes tranquille Serais-tu donc près de disparaître
comme le soleil qui va s'éteindre dans l'Océan ; mais, lui, demain, se relèvera jeune, brillant, rempli de force , et toi. . . .
— ce OIî! mère Gargagna, marmoUez-vous quelque secourable psalmodie contre ces birbentl français? Pourquoi la Sérénissime ou son excellence notre illustre prince, ou bien les Dix.... ou mieux encore les Trois... — Que saint Marc me pardonne si je les désigne par leur litre ! — ne font-ils pas un appel à nos brcm ? ils se lèveraient tous, ils traverseraient les lagunes, et, avant un mois, aucun des généraux du diable ne serait en vie... Pardon, mère Gargagna , si je menace ainsi les fils de votre ami...
— «Piédro, repartit la hideuse vieille sans se lever, car elle était assise sous le portique des Procuralies neuves; j'ai toujours pensé
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que tu tenais à danser dans l'entre-colonnes ', suspendu à une poutre qu'un chevron soutient, et, certes, cela ne manquera pas, si tu continues à me qualifier de sorcière. Je crois en Dieu , en la très-sainte Vierge ; je fais dire chaque jour une messe à saint Marc; le sérénissirae doge est mon frère
— « Ton frère, mère, ton petit-fils.
— « Mon propre frère, car celle dont je reçus le jour lui donna son lait; j'étais déjà grande fille quand lui vint au monde. Je me promis de consacrer mon existence à la sienne, de la lui rendre brillante; car exalter Manino, c'était s'agrandir soi-même. A Venise, le patricien et le citadin ne font qu'un... Oh! que je fus heureuse et fière, le jour où le doyen du
' Deux colonnes de granit ornent la Piazzeta : on les apporta de Grèce, en 117/1. L'une soutient le lion ailé de saint Marc ; l'autre, la statue pédestre de saint Théodore. Autrefois les supplices avaient lieu entre ces colonnes; aussi rei|;ard ait-on cet endroit comme néfaste, et on en menaçait ceux rju'on n'aimait pas : Gnardati daW intcr coliimnio. — Prends yarde à l'entre-colonnes.
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sénat lui posa le corno ' sur le haut de l'escalier des Géans \ Et^ certes, j'avais bien travaillé [30ur amener cette élection ; que de hautes dames reçurent des pronostics favorables afin qu'elles décidassent leurs maris à voler pour mon frère; combien, dans le même but, j'en effrayai d'autres, et mainlenant tout cela serait perdu... et je verrais le doge chassé... la république anéantie; Saint-Marc souillé par la présence des sacrilèges Français!.. Ah! plutôt qu'ils périssent tons... Oui, tous!., et pourtant ^ »
' Le cnrnn, bonnet de drap d'or garni d'hermine, recourbé un peu au bout, à la manière phrygienne , était la couronne du doge de Venise.
' Cet escalier, ainsi nommé à cause de deux statues colossales qui le décorent , est dans la cour du palais ducal ; il sert à monter aux grands appartemens. C'est sur le haut de cet escalier que l'on couronnait le doge ; c'est là^ dit-on , que l'on décapita Marino Faliero. Ceci est sujet à controverse.
^ Louis Manino, dernier doge de Venise, était de ces nobles inscrits au livre d'Or pendant la guerre de Candie. Comme rien ne l'appelait au dogat, cliaque électeur, à part, lui promit sa voix, croyant qu'elle serait seule. Il
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La vieille Gargagna s'arrêta , et Piédro la regardait avec une physionomie moitié maligne, moitié effrayée. Piédro, le bravo, l'élégant gondolier, qui était coiînu des jeunes filles de Venise, des courtisanes en réputation, et à qui plus d'une patricienne adressa une œillade de satisfaction; Piédro n'avait encore tué que cinq hommes, mais on pensait qu'il ferait mieux dans l'avenir. A demi connu, à demi ignoré , aux gages de divers patriciens, il vaguait sans crainte au moment surtout où les Français menaçaient Venise , et où la police n'était puissante que contre les amis des républicains,
La donna Gargagna, âgée d'environ quatrevingt-dix ans, paraissait toujours près de rendre le dernier soupir, à tel point elle avait de la pei ne à marcher et à se renuier.Toute chair, tout embonpoint en elle avaient disparu; sa te 'lie était élevée ; sa tête osseuse, au crâne entière-
Ics eut toutes, incme la sienne. Il jiossédalt une immense forlune , il élait très-aimc : il manqua de force d'anie.
ment dépouillé de cheveux , épouvantait par l'aspect de lèvres flétries , ridées et pâles , et par le contraste extraordinaire d'une bouche qui avait conservé toutes ses dents. On aurait dit une lête de mort, si deux yeux flamboyans, véritables étoiles, n'eussent brillé au fond de deux grottes caverneuses où ils tenaient la place des yeux.
Ce squelette vivant était vêtu néanmoins avec une sorte de magnificence l'iciicule : par dessus une chemise et des jupes en haillons, Gargagna avait jeté une ample robe de dessins de mille couleurs, une mante avec capuce autrefois en velours pourpre de Gênes , et qui, parie laps du temps, devenait matière à contestation : le soleil, la poussière, la pluie, la saleté, y triomphaient si bien, que certes il était difficile de déterminer maintenant et l'étoffe et la nuance primitive.
L'âge, qui aurait dû éteindre le peu de forces qu'il laisse ordinairement au corps humain , cédait, dans cette créature extraordinaire, à sa fermet '^ d'ame, à cette énergie morale qui,
développée à propos, devient une seconde existence; Gargagna marchait encore assez lestement lorsqu'elle le voulait, et, en cas de besoin, elle employait le secours d'une gondole dirigée par Pablo, son arfière-pelit-fils.
A. Ja voir, on l'aurait crue misérable ; il n'en était rien. Outre que les quatre maris qui successivement l'épousèrent lui avaient laissé quelque aisance, le sérénissime doge, dont elle était la sœur de lait, la logeait et lui faisait une forte pension; enfin, sa réputation de sorcière, de devineresse, de diseuse de bonne aventure, qui augmentait de plus en plus, lui procurait une sorte d'opulence.
Gargagna profilait de sa fortune pour accroître sou importance. Identifiée avec sa chère patrie, avec le doge, objet unique de son amour , elle employait son influence mystérieuse sur la citydinance, les ouvriers de l'arsenal, les gondoliers , les habitans de Mestre, de Malamoca, de Chioya, des lagunes, à l'affermissement de la puissance despotique des patrici'-ns, d'abord réunis en grand con-
seil, et puis de celle plus terrible, plus occulle, du conseil des Dix, et des trois inquisiteurs d'État.
Il résultait de cette alliance inconnue que bien souvent les sages-grands (les ministres) de Venise se prêtaient à soutenir les prestiges de l'antique magicienne ; tandis qu'à son tour, elle leur indiquait les hommes raisonneurs, suspects, les ennemis de Saint-Marc; car Gargagna, enthousiaste de l'exislence et de la splendeur vénitienne, ne faisait le mal que par fanatisme ; enfin c'était un autre pouvoir à ajouter à tous ceux qui, dans cette ville insulaire, se partageaient l'autorité.
Elie était, ai-je dit, alongée sur les degrés des Procuraties neuves au moment où le soleil se couchait; ses rayons, nageant au milieu de cette vapeur chaude et déliée qui a presque un corps, tremblaient en glissant obliquement le long du poitrail des quatre fameux chevaux de bronze , et, par une illusion d'optique, faisaient croire aux jeunes gars vénitiens qu'euxmêmes s'agitaient. Ce prodige, que la bouche
de ces êtres innocens proclamait sans y entendre malice, avait éveillé la colère superstitieuse de la femme décrépite; elle savait depuis long-temps qu'une double prophétie annonçait que, lorsque le corps sacré de saint Marc serait traîné hors de sa retraite cachée, par les chevaux de Corinthe, Venise, comme reine d'un grand peuple, disparaîtrait à jamais.
Or, ces deux conditions àréunirparaissaient impossibles, et voici pourquoi. En 835 de J.-C, la ville d'Alexandrie, en Egypte, non encore gisante au milieu de ses ruines , conservait précieusement le corps de saint Marc. L'empereur Léon l'Arménien régnait alors. Des marchands vénitiens, instruits en rêve que la ville qui posséderait ces reliques vénérables serait le siège éternel d'une domination puissante, formèrent le plan de les ravir à l'Egypte pour en enrichir leur patrie.
Le prêtre chargé de veillera la conservation de ce dépôt se laissa gagner par la promesse d'être élu patriarche d'Aquilée. Le corps de saint Marc, entièrement frais et conservé, fut
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mis au fond d'une manne d'osier, remplie de figues, de dattes sèclies, transporté furtivement hors d'Alexandrie , et placé dans le vaisseau des négocians vénitiens, qui mit soudain à la voile.
Au milieu de la pleine mer, une V» npétc s'éleva ; elle fut horrible : les démons la fomentaient dans la pensée d'engloutir au fond des flots le corps de l'évangéliste. Déjà deux ou trois autres bâtimens qui naviguaient de conserve avaient péri; celui-là fracassé, s'ouvrait déjà, près de s'abîmer, lorsque tout à coup on vit le saint en personne descendre du ciel, gourmander Torage, chasser les démons, raccommoder lui-même le vaisseau, et puis, le poussant de sa main, le faire entrer à pleines voiles dans le port de Venise, devant la place qui porta depuis son nom.
Le doge, les nobles, le clergé, la citadinance (bourgeoisie), le peuple, les gondoliers, tous vinrent pieds nus et bannièresdéployées, recevoir le beau présent. On le porta en pompe dans les fondemens de l'église qu'on lui dédia,
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et là , pour que sa trace fût à jamais perdue, les ouvriers qui construisirent sa dernière demeure entrèrent tous dans un ordre monastique sévère, où l'on exigeait un silence solennel.
La «i'^ naissance du lieu où l'on déposait ce palladium de Venise fut réservée au doge; aux quatre plus anciens procurateurs de saint Marc, lorsque le nombre des nobles revêtus de cette charge majeure eut' été augmenlé ';
' On donnait ce titrcîi des patriciens dont le premier remplissait les fonctions de grand marguillier de Saint- Marc ; le second était le tuteur- né des veuves et des orphelins, sur un côté du grand canal ; le troisième remplissait les mêmes l'onctions sur l'autre bord. Le nombre total des procurateurs variait. En 1672, on en comptait trente-cinq; en 1770,1! n'y eu avait que onze. C'était la dignité la plus émineute de la république : on en récompensait les grandes ambassades de Rome, de Paris, de Vienne, de Madrid, et les provéditeurs-géné-. raux de Corf'ou , de Palma-Nuova , etc.
L'habillement des procurateurs était une grande robe noire ou violette, à manches ducales ouvertes et pendantes jusqu'à terre, avec l'étolc ou bordure noire: elle était violette s'ils étaient sages-grands. En cérémonie, ils portaient une robe de vcloiu's cramoisi, avec l'étolc ou bordure tl'or s'ils étaient chevaliers.
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au patriarche de Venise, au doyen et à deux chanoines du chapitre de ladite chapelle dogalej enfin à trois nobles qui ne devaient jamais divulguer ce secret qu'à un seul patricien, etencoreà l'approche deleur dernier instant. Les Dix, lesïrois % les sages-grands, ignoraient ce fait majeur, à moins que le hasard ne les eût mis au nombre des élus.
Chacun de ceux-ci avait une clé du trésor vénérable: il y avait donc douze serrures toutes différentes;et, deux fois par siècle sen. lement, on vérifiait , avec une solennité mys-
' Le conseil des Dix , dont la création date de 1 290 , connaissait de toutes les affaires criminelles d'État et autres : séditions , concussions, fausse monnaie, malversations, assassinats, hérésie, tous les attentats aux mœurs. Ses jugemens se rendaient en secret. Le grand conseil nommait tous les ans le tribunal des Dix. Outre c c nombre, il y avait le doge et six sages-grands : dix-sept membres le composaient.
Les inquisiteurs d'État, au nombre de trois, étaient pris dans les Dix. Ils résumaient en eux toute la puissance , car ils pouvaient juger et iaire exécuter le doge : ils n'étaient connus que de celui-ci , du chancelier de la république, et de leurs trois secrétaires.
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térieuse, fa présence des saintes reliques. Quel quefois un doge recomiuandable par de belles actions, ou un patriarche déjà en odeur de sainteté, demandait la faveur, accordée à lui seul , de procéder à l'ouverture, par extraordinaire, de la chapelle souterraine et mystérieuse. Les Douze s'assemblaient a^ec les membres du conseil des Dix, avec les trois inquisiteurs d'État,et, là,dans le conseil où s'adjoignaient les Procurateurs de Saint-Marc et les chanoines de la même cgHse, on aéterminait si la sércnissime république consentirait à : ouverture de la chapelle et de la chasse; cela n'était pas accordé chaque fois qu'on ledemaudait. Le grand conseil, et, à plus forte raison, la citadinance et lepopolo ignoraient complètement la place où reposait ce trésor précieux; il n'était même pas permis d'en parler, et la mort avait souvent puni des tentatives formées par une dévotion mal entendue. Comment donc serait-il possible que ces restes précieux, arrachés à leur solitude, fussent emportés par des chevaux que leur matière condamnait à une perpétuelle
immobilité; aussi en concluait-on de l'existence immortelle de la république.
Cependant un danger imminent menaçait celle-ci. Nous étions en 1797; le royaume antique de France , encore en butte aux tourmentes révolutionnaires, n'avait plus de roi pour le gouverner. Louis XVI, le dernier de ses monarques, était mort sur l'écliafaud, le 21 janvier 1793; son fils unique, deux ans après, l'avait suivi dans la tombe; une république s'était établie. Celle-ci, sous la domination d'un directoire composé de cinq membres, de deux conseils, dits des Anciens, et des Cinq-Cents, faisait trembler l'Europe par les exécutions sanglantes à l'intérieur et les belles victoires au debors.
En 1796, un jeune général , ayant à peine vingt-six ans et nommé Napoléon Bonaparte, avait pris, aux bords du Var, le commandement d'une armée découragée et misérable; dans unap, trente victoires, trois campagnes, cbangèrent la face des choses. Le roi de Sardaigne, séparé des Autrichiens, demanda la paix. Les I. 2
ducs de Parme , de Toscane , le pape , le roi de Naples, les républiques de Gènes, de Lucques, de Venise, suivirent son exemple. Le duché de Milan était devenu la république cisalpine, bien que d'abord on la dénommât autrement.
La lutte durait entre l'Autriche et la France; la première épuisait son trésor, ses forces , ses munitions; elle y perdait des armées et des généraux. Venise, au milieu de cette guerre acharnée, s'était follement persuadée qu'elle garderait sa neutralité ; chaque jour on violait son territoire, on s'emparait de ses places lortes; exposée, menacée tour-à- tour, elle penchait vers l'Autriche; son patriciat s'accordait mieux avec une vieille monarchie, qu'avec une répubhque jeune et par trop démocrate.
Il résultait de cette position une paix apparente et une guerre cachée. Le général français, impatient (Hêtre joué, voulait quel'onse déterminât pour ou contre lui; et à Venise la décrépite, on avait peur de la guerre. C'était à l'aide d'une négociation fourbe, dilatoire,
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que l'on se flallaifc d'éluder une réponse positive.
Mais Bonaparte tonnait déjà; son courroux menaçait directement le conseil des Dix, et, avant tout, les trois inquisiteurs d'État, personnages cachés sous un voile terrible. Leurs noms étaient inconnus à tous les nobles , hors au doge, au conseil de la Seigneurie el aux Dix. Ce tribunal, d'autant plus terrible qu'il était pleinement mystérieux, frappait avec^ impunité des coups extraordinaires; il avait déjà tenté de se débarrasser de plus d'un de ses ennemis, par des crimes; et le général en chef de la république française avait promis son amitié à celui qui, d'une ou d'autre manière , lui révélerait le nom des trois inquisiteurs d'État.
Les choses étaient ainsi disposées, le soir oùla vieille Gargagna avait maudit les imprudens garçons qui, sans en comprendre les conséquences, venaient, par leur pronostic coupable, de réveiller tous ses sentimens patriotiques.
Piédro comptait parmi les vénérateurs de la magicienne. Combien de fois jura-t-il à ses camarades qu'il l'avait vue à la pointe de l'île du cimetière des Juifs se livrer à des opérations surnaturelles, et puis, pour rentrer dans Venise , appeler à haute voix un des monstres de la mer, qui tout à ia fois lui servait de gondolier et de gondole ! Cette histoire, racontée froidement, inspirait aux matelots, aux ^bravi,une frayeur dévotieuse; chacun faisait le signe de la croix, demandait à son saint Genaro, à son saint Théoflore, à son Xiste, son saint patron vénéré, de le préserver des haines de cette femme redoutable.
Et les jeunes filles , comme elles saluaient Gargagna! jamais patricien ne les vit s'incliner aussi profondément devant lui. Elle possédait des secrets infaillibles pour ramener un ingrat, pour retenir un infidèle, grâce à des paroles puissantes qu'elle seule savait employer. On voyait en songe ou dans un miroir l'homme que l'on épouserait; ses philtres inspiraient l'amour ou l'aversion , procuraient
la mort, rendaient insensible. S'il lui plaisait , elle ferait sauter toute nue, pendant la nuit de saint Jean-le-Précnrseur, la raggazza (la vierge), à qui elle aurait jeté un sort; les loups-garous marchaient à son commandement; les fées reconnaissaient ses ordres.
Aussi avec quelle épouvante , tandis que Piédro lui parlait encore, se dispersèrent les adolescens qui avaient allumé son courroux ! l'un, en fuyant, cracha par derrière lui ; l'autre sauta à cloche-pied un brin de paille placé sur la route; un autre noua le bout du mouchoir de soie dont sa mère para son col, lorsqu'il sortit ; le quatrième seul , le doux et fier Alfando , surnommé le Frèi-e des Anges à cause de son incomparable beauté, se retira sans se livrer à des pratiques superstitieuses, se contentant de dire à part soi : Je suis fâché d'avoir fait de la peine à cette pauvre femme.
Gargagna, qui les poursuivait tous d'un regard scrutateur, devina dansîes trois premiers la reconnaissance tacite de sa puissance; car iis tâchaienr, parleurs actes, d'interrompre
SOU mal-vouloir; mais le bel Alfando, dont les paroles ne pouvaient arriver à son oreille, s'en allait sans faire aucun geste : il ne la craignait donc pas ; il la méprisait donc. Elle en tressaillit de colère et de rage.
— « Va! dit-elle, toi et les tiens pleurerez le mépris insolent que vous ne cessez d'affecter envers moi. »
La nuit descendait rapidement sur Venise ; la cime du clocher de Saint-Marc était encore brillante d'une jaune et rouge lumière, lorsque déjà la place se couvrait d'ombres épaisses. On n'apercevait plus les socles de bronze des trois étendards souverains; un voile enveloppait la façade de la vaste collégiale; et, aux alentours de la place , on allumait successivement dans les divers cafés qui l'embellissent, les lampes et les bougies , qui apparaissaient comme des étoiles terrestres.
— «Mère Gargagna, dit alors Piédro qui allait et venait devant le portique des Procuraties , vous n'êtes donc pas curieuse de rentrer chez vousP si votre bimbo (enfant) Pablo
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ne vient pas vous chercher, je vous remènerai, et, en récompense, vous bénirez mon poignard et ma gondole pendant toute la semaine ?
— « Non , mon ami , répondit la vieille femme, je n'ai point hâte de rentrer, outre que je veux assister, ce soir, à la prière que l'on fait à Saint-Marc, avec une solennité inconnue dans le monde chrétien, j'ai à voir, à causer, à répondre à des gens de bien qui ne dédaignent pas de prendre conseil de l'expérience d'une radoteuse.
— « O madré! qui ne ferait comme eux! et même, si cela ne vous déplaît point, j'entrerai à Saint-Marc en votre compagnie; j'aime à prier Dieu dans nne église; il me semble que je suis là plus en présence de celui qui nous a tous créés. D'ailleurs, j'ai à le remercier d'un beau coup de sty let. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de la manière dont l'avocat Nérone en a fini avec la vie.
— « Piédro, Piédro, composé de bon et de mauvais , de scélératesse et de vertu , il y a
dans toi deux hommes; l'un veut aller droit au ciel, l'autre ne se recule pas de la bouche de l'enfer. » •
Le bandit soupira, la vieille poursuivit :
— « Que veux-tu , de la mort ou de la vie, du pardon ou du châtiment, de l'amitié ou de la vengeance?
— 0 De quelque coté qu'on se tourne, on nous blâme, on nous flatte, on nous caresse, on nous menace. Je voudrais... oh! je voudrais la damnation éternelle de tous les ennemis de notre Venise !
— -ïVa, mon enfant, dit Gargagna en se levant avec lenteur et non sans majesté , grâce à de tels sentimens, espère en le sauvetage de toname;lu es un franc Vénitien; soit.... atout pécheur miséricorde !... Écoute, ne t'écarte pas trop pendant ces jours-ci; fais en sorte que je te rencontre: je voudrais te voir avant la glorieuse journée où notre éminentissime doge épouseia la mer Adriatique, noble mariage qui constate victorieusement la grandeur de Venise. El tout cela disparaîtrait, etdes misé-
rables régicides...! Ils tomberont tons plutôt sous la foudre de saint Marc qui les frappera.»
En parlant ainsi, Gargagna s'appuya sur Je bravo et s'achemina néanmoins assez lestement vers l'église vénérable. Sa riche façade, si bizarre, si élégante, sien dehors de nos constructions d'Occident , était entièrement cachée dans l'épaisseur de l'ombre nocturne; on ne pouvait distinguer qu'à peine les cinq gigantesques portails et les doubles rangs de colonnettes qui les accompagnent.
La galerie extérieure qui entoure l'église de trois côtés est découverte et bordée d'une haute balustrade qui imite un portique de petite proportion ; cinq grands arcs , couronnés d'ornemens de marbre sculpté avec une délicatesse merveilleuse et dans le £:oiit bizantin , s'élèvent au dessus des cinq portiques du vestibule; entre chaque arc est une niche à trois étapes, formée par trois petits ordres de colonnes placées les unes sur les autres et terminées eu forme de campanilles. Dans chacune de c<^s niches, sont des sl;itues
de marbre. Le grand arc du milieu est rempli par une large fenêtre éclairant l'église, au dessus de laquelle est un lion de cuivre doré.
C'est en avant de cette fenêtre , et sur des piédestaux bas, que sont posés les coursiers de Lysippe, jadis attelés, à RomeetàConstantinople, au char du soleil , et qui sont tourà-tour -les trophées glorieux des victoires remportées par ceux qui les possèdent.
Toute cette construction , au dessus de laquelle se détachent avec lourdeur la multitude des dômes de l'église, est, pendant le jour, l'objet de l'admiration des étrangers et l'orgueil deshabitans de Venise. Quand on a franchi les arceaux, on pénètre, non dans les nefs, mais dans un vestibule long de cent quatrevingt-six pieds, large de dix-huit, et ayant vingt-deux pieds de hauteur; la voûte est chargée d'une mosaïque ancienne, et cinq portes de bronze sont décorées de bas-reliefs où l'expression et la naïveté se font remarquer. Là, on découvre les mausolées de trois doges :
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un Vital Faliero, mort en 1096; un Marino Morosini, décédé en laôa, et un Barthélémy Gradenigo, qui s'en alla rejoindre ses pères, l'an de grâce i343. Nombre d'autres tombes, chargées d'effigies, d'écussons, d'épitaphes, annoncent que, dans ce champ de repos, les puissans patriciens de Venise venaient se délasser, dans la paix du cercueil , de l'agitation de leur vie politique.
La colonnade dont les portiques sont ornés est un assemblage de pièces antiques apportées de Grèce, de Constantinople, de la Palestine, de l'Asie-Mineure , de la Syrie, du temps des croisades ; on y rencontre à foison du porphyre, du jaspe, du granit, de l'albâtre orientaux , de la raachelle , de la serpentine, du vert antique, du porter; c'est un riche musée d'échantillons de marbres superbes; il annonce la splendeur du temple où l'on va pénétrer.
A. cette heure , quelques lampes solitaires y répandaient une lueur incertaine. L'œil, dans le lointain, voyait errer des spectres, lents à
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se mouvoir, et silencieux. Pour tels, on prenait les statues des doges et des procurateurs de Saint-Marc, sur lesquelles ne parvenaient que de faibles lueurs plus propres à maintenir l'illusion qu'à la détruire.
Gomme Gargagna et son compagnon mettaient le pied dans une des nefs latérales, les sons éclatans de l'orgue se firent entendre ; des vapeurs d'encens montaient vers les cieux, et l'ancienne basilique resplendissait, vivement illuminée par une multitude de torches , de flambeaux , de lampes qui en éclairaient les bas côtés, la grande nef, le sanctuaire et les chapelles. On pouvait examiner la variété des ornemens, la bizarrerie de l'architecture , les prodiges de la sculpture et des autres arts, ses rivaux. Toute la voûte en mosaïque d'or, rehaussée d'étoiles d'azur , rayonnait comme un triste firmament d'hiver.
On voit çà et là les jeux gothiques des découpures du ciseau léger de nos pères se détacher en clair nettement tranché sur un fond ténébreux. Au centre du grand autel.
couvert d'un pavillon de pierre serpentine, soutenu par quatre colonnes de marbre blanc chargées de bas-reliefs représentant les scènes de la sainte Écriture, est le tabernacle d'un prix inestimable ; des lames d'or le forment : c'est un travail grec du bas-empire ; les figurines qui le décorent sont dans un cadre composé de diamans, de rubis et d'émeraudes. Au treizième siècle, il parait, à Constantinople, l'église de Sainte-Sophie. Les Vénitiens l'enlevèrent, et, depuis six cents ans, leur piété a continué de l'embellir.
ta chapelle ducale, dans laquelle le doge, le sénat, les ambassadeurs, venaient entendre la messe , lors des fêtes solennelles , est enrichie des marbres les plus beaux; quatorze statues y sont toutes de grandeur naturelle : ce sont celles de la très-sainte Mère de Dieu, de saint Marc et des douze apôtres, la plupart sorties du ciseau de l'habile Sansovino. Au milieu, est un Christ d'argent colossal.
Dans ce moment , le doge , le respectable Manino , suivi de ses conseillers , était venu
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demander au Saint-Esprit un surcroit de lumière. liC doge assistait à la prière du soir, ce qui expliquait cette pompe inusitée. Les chanoines de Saint-Marc, dans leurs somptueux costumes, étaient à la suite du patriarche , et mille voix ensemble imploraient la miséricorde divine en faveur de Venise. Gargagna et Piédro, tombant à genoux, partagèrent la commune ferveur.
LA 1>RIÈRË OU SOIR A SAINT-JHARC.
Sans l'auxiliaire du crime , la faiblesse uc saurait lutter contre le génie et la vertu .
Lorsque le doge eut terminé sa dernière prière, lorsque le patriarche eut fait signe à son porte-croix de se préparer à marcher, un profond silence succéda aux chœurs des choristes , à la double mélodie des musiciens de la Seigneurie et des orgues de Saint-
Marc. Ce silence se prolongea , et son éiiiineiice le doge ne se levait pas encore; humblement prosterné, il abaissait devant Dieu la grandeur du prince suprême de la république.
Tous comprenaient la cause decette ferveur redoublée. Sur le territoire de Venise, deux ennemis terribles, acharnés, implacables, puissans, s'entrechoquaient avec le vouloir d'une victoire complète. D'un cote était un antique voisin aussi vieil et secret ennemi : l'empereur d'Allemagne, duc d'Autriche, de Carniole , de Styrie, de Carinlbie, de Milan; de toutes parts ses frontières froissaient celles de Venise, et on savait combien les riches provinces excitaient sa convoitise et son avidité.
Mais, du moins, sa fantaisie était sourde, hésitante, craintive, et puis l'oligarchie ne lui élait pas insupportable; il voulait, lui aussi, des maîtres et des sujets; il reconnaissait mieux que tout autre la distinction des rangs, et ce ne serait pas lui qui, au nom
d'une fausse, folie eL sanglante égalité, pousserait la citadinance vénitienne et la noblesse de terre-ferme à se révolter contre les patriciens; or donc, cet ennemi pouvait ne pas, de long-temps, faire du mal : il était ami en apparence, et une double sympathie unissait ses magnats aux illustres Vénitiens.
Tout au contraire, la puissance opposée était une république vieille de crimes et belle de victoires ; nouvellement créée, elle baignait ses pieds dans du sang, ou les meurtrissait contre des ruines; à sa voix , les Français, de bourgeois devenus citoyens, formaient quatorze armées à peu près invincibles, toutes commandées par des chefs célèbres.
Le plus grand parmi ces braves est un homme de vingt-six ans, la veille, inconnu, et qui, le lendemain, était déjà célèbre. Napo« léon Bonaparte a débuté par liascser les Anglais de Toulon , par expulser l'anarchie de Paris. Puis, au mois d'avril 1796, descendant des Alpes maritimes comme un torrent furieux, en une semaine, il attaque, bat, dis- I. 3
perse, anéantit la double armée austro-sarde. Vainqueur à Montenotte, à Millesimino, à Dego, à Mondovi, à Ceva, Peschiera , il imprime au roi de Sardaigne une telle terreur, qu'ille force à demander la paix aux conditions qu'on lui imposera. Cette campagne commencée presque le 1 1 avril est terminée le 28, par le traité qui cède la Savoie, les comtés de Breuil , de Tende , de Nice, et la plupart de ses places fortes.
Un autre se serait reposé; lui croit n'avoir rien fait : il passe le Pô le 7 mai; le 8 il entre à Plaisance ; le 9 , le duc de Parme se retire de la coalition.
C'est avec une pareille rapidité que ce jeune aigle fond sur le Milanais, les duchés deMantoue et de Modene, sur les Etats du pape. En six mois, il a remporté les victoires de Lodi, de Castigiione, de Roverdo, de Bassano, de Saint-Georges, d'Arcole; enfin il a investi Mantoue, détruit quatie armées commandées . par Beaulieu, Wurmseï', Alvinzy, le prince Charles; il dicte des lois à la Toscane, aux
ïïT LJ-: DOGE. 3*)
Jioiuains, à Naples, à Gènes, diuis la Loiiibardie. Venise tremble devant cet autre Sfarzi qu'elle n'achètera pas , devant ce nouveau Cirraagnola qu'elle ne pourra surprendre.
Partout il crée des républiques démocratiques ; il y aura laCispadane, laTranspadane, la Cisalpine, la Transalpine, la Ligurienne; il \a y en avoir une à Kome; partout les droits de l'homme seront proclamés, l'égalité régnera ; et que deviendra , 6 Venise î l'orgueil de ton patriciat? il te faudra fermer le livre d'Or oùsont inscrites, hors de pairs, les douze anciennes familles, certes, les plus authentiquement nobles de l'Europe , qui élurent ton premier doge Paul- Luc Anafeste, en 697. Ces douze colonnes de Saint-Marc, dont onze subsistent encore, celle desPoiani ayant disparu dans toutes ses branches en 1 760 , sont : les Badoeri , Barro zzi , Contarini , Dandolo , Faliero , Gradenigo, Mémo, Morosuii, Michieli, Sanudi, ïiepolo; à celles-là on ajoute, comme leurs égales, les Bembi, Bragadini, Goruari, Justiniani,
Delfi et Quirini; et où lu inséras, le ï2(^,
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Jes Capelli, Foscarini, Mocenigo, Zaui , Sorenzo ,Celso, Venieri, ïron ,Loredano,Ven- Pisamino, Grimani, Priuli, Sagredo, Zeno, Pisani, etc. ; et où, enfin, le besoin te fit appeler, au 'prix de cent mille ducats, soixante familles déjà illustres, mais nouvelles.
Les succès des Français t'irritent, t'indignent , et lu demandes à Dieu de les frapper dans son courroux ; en vain eux et leur chef te cajolent, t'engagent à marcher sous leurs bannières; tu t'en recules, parce, que tu veux mourir.
Ces grandes pensées, ce soir-là, occupaient plus particulièrement le doge. Ln conseil nocturne était annoncé, et Manino s'attachait à conjurer le Paraclet de lui inspirer d'utiles
lumières Enfin, il se leva lentement; sa
taille majestueuse se redressa avec avantage sous la longue robe de damas, pourpre et or, dont il était vêtu : déjà les porteurs du siège ducal, de l'ombelle, des étendards, prenaient leur poste dans le cortège, lorsque le doge,
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élevant les bras vers le ciel et donnant a sa voix pleine des sons majestueux :
— «Enfans de Venise, dit-il, enfans du patriciat, votre père, priez Dieu en l'honneur de la fille de saint Marc; elle souffre, mes amis, la vieille dominatrice des mers; sa neutralité est violée, on la menace dans son indépendance! Ne serions-nous plus vénitiens?
« — Opère, o sérénissime doge, nous le sommes, nous le serons toujours. Vive saint Marc! vive Manino! vivent les patriciens! vive Venise! s'écrie la foule unanime des gondoliers, des ouvriers de l'arsenal , ces deux respectables corporations de l'antique cité; des femmes exaspérées , des enfans épouvantés , joignent leurs accens aux leurs , et la basilique répercute, dans tous ses nombreux échos, les cris de colère, d'indignation des Vénitiens : on se défendra, on s'armera, Venise vivra sans terme. »
Avec quelle ferveur un pateresl demandé par le doge. Toute la foule se prosterne accroupie sur de riclios parquets si admirablement tra-
vailles... une femme seule est tiemeurée de bout, non par in différence, mais par exaUation; c'est la vieille Gargagna qui, adossée qu'elle est contre un pilier épais, ressemble moins a une créature huniaine qu'à l'œuvre naïve d'un sculpteur du moyen-âge.
Les yeux du doge, tournés vers elle, l'ont reconnue, et sa sœur de lait échange avec lui un signe d'intelligence. Oh! qu'elle fut fière de cette manifestation publique de son alliance avec le doge; sa taille athlétique se redressa, ses regards éteints flamboyèrent, et, tirant avec art de son gosier des sons qu'elle projeta au loin , bien que sa bouche entr'ouverte parût immobile, une voix fit entendre à la seigneurie élonnée et à l'assistance les paroles suivantes :
— « Doge , on a vu inntôl les coursiers de Sainl'Marc s'agiter pour partir; assure-toi si le saint wangéliste na pas déjci quit.lé ou ne va pas cpdttcr le trône d'or et de pierreries oit il sommeille.
Cet appel extraordinaire tombant de la
voûte parut surnaturel; le peuple, eu l'écoutant, se précipita de nouveau sur le marbre, les patriciens eux-mêmes abaissèrent leur front de nouveau; les en fans de Saint-Marc, les clercs de l'insigne basilique crièrent au miracle, et le patriarche consterné entonna le Veni, Creator.
Qui, dans cet instant, eût eXtminé le visage du doge aurait vu un souris rapide et moqueur courir sur sl^s lèvres, et un éclair d'impatience resplendir dans ses yeux; mais, faisant comme le reste de la seigneurie, lui aussi pria et s'émerveilla de cette voix d'en haut.
Piédro, le bravo-gondolitr, hors de lui et à moitié fanatique, regarda la sœur de Manino avec une vénération craintive, et tout bas lui dit :
— «O mère! pardon, je t'avais crue jusqu'ici en commerce avec le diable ; je reconnais aujourd'hui que tu l'es avec Dieu.»
\h\ conseil improvisé s'établit entre le doge, les procurateurs de Saint-Marc, les sages, grands, le reste de la seigneurie, le patriarche,
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le primicier de Saint-Marc et deux vénérables chanoines qui, sans être appelés, se détachèrent du groupe de leurs confrères. Les hallebardiers de son éiiiinence se portèrent en avant pour que l'on ne prêtât pas une oreille curieuse à ce qui se traitait.
On remarquf "^des causeries vives ; le chancelier parla trois fois; enfin on donna le signal. Le conseil fut rompu, et le doge rentra en cérémonie dans son palais, non par l'issue privée, mais en sortant de l'église par le portique de la façade, et en traversant dingonalement la piazetta Ha place du Prégadi).
Celle-là et celle de Saint-Marc, à cette heure, étaient remplies d'un multitude gaie et folâtre, les bateleurs, histrions, jongleurs , escamoteurs, les joueurs de guitare, les improvisateurs se livraient gaîment à leurs exercices accoutumés, sous divers portiques ; une égale foule animait les cafés resplendissans du feu des bougies; les riches casinos des patriciens, des ambassadeurs, des étrangers, éclairés aussi, décorés de draperies pourpres
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à crépines d'or, recevaient une société tout occupée à ne songer à rien de ce qui attriste. Là-bas, vers l'occident, on voyait glisser sur la mer le fanal de la gondole, et les flots, se brisant mollement sur le rivage, se couvraient de plusieurs millions d'étincelles , véritables feux follets de l'eau.
Un ciel net et noir, d'une teinte d'ébène, semé d'étoiles d'oretd'argent, rayonnantes ou immobiles, ajoutait à la magnificence de cette scène; jamais daiâ plus splendide ne s'arrondit sur un front humain, et celui du noble triomphe de l'égalité de la nature couvrait et l'humble contadino (le paysan) et le patricien le plus orgueilleux parmi les Douze.
Plusieurs files de curieux, de raggazzi, de masques, car on était dansun temps privilégié, se déroulèrent sur le passage du doge pour admirer sa splendeur ; enfin , le cortège passa tout entier sous la gueule béante de la large porte du palais ducal, et le mouvement inaccoutumé causé par sa présence cessant aussitôt, les jeux , les ris recommencèrent, Venise
ne vivait que de joie; on y dansait sur un gouffre sans prévoir le lendemain. Hélas! tous tant que nous sommes, n'en faisons -nous pas autant!...
Minuit sonnait à l'horloge prochaine de Santa-Maria délia Salute, ce prodige du patriotisme vénitien, lorsque, dans le palais du patricien Barbarigo, où ce gentilhomme était retenu de la veille pour cause de maladie subite, on vit ses nombreux amis lui faire les adieux du soir : il était souffrant, la conversation l'incommodait , on voulait la lui éviter.
Depuis quelques semaines, la famille de Barbarigo était partie pour Corfou : elle allait y respirer un air salutaire à la santé du fils aîné. Un motif pareil ayant privé le provéditeur de Santo-Marco, Angelo-Maria Gabrielli, de sa jeune femme, et de sa fille presque au maillot, il était venu , pour charmer sa solitude, chercher un logement momentané au palais de Barbarigo, son intime ami.
Tous les deux , brouillés depuis plusieurs années avec leur collègue, au sénat , Catharina
Corner, avaient tité naguère raccommodés par les soins du doge. Il en résultait que ces trois patricierjs se réunissaient souvent, soit par le j)laisir qu'ils trouvaient à renouer une vieille alTection, interrompue par des rivalités politiques, soit que, bons patriotes , le péril pressant de la république les portât à causer des moyens d'y remédier.
Ce soir-là donc, lorsque la compagnie, se séparant, remonta dans les gondoles qui l'attendaient , Angelo Gabrielli ayant, à défaut du patron, fait les honneurs au palais, retourna près de son ami que Comer n'avait pas encore quitté.
Augustin Barbarigo sonna Un valet de
chambre, vêtu d'une riche livrée , se présenta :
— « Des glaces, des fruits, une bouteille de vin de Schiraz, une table , des cartes de piquet et une écritoire. »
Tous ces ordres , intimés lentement, furent reçus avec une humilité complète; seulement Lorano , en rentrant dans l'antichambre , dit à ses camarades :
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— « Son excellence est moins souffrante : on va jouer un piquet à écrire. »
On apporta, sur des plateaux d'argent ciselés aux quinzième et seizième siècles , des glaces dans des tasses de figuier de Gênes; du vin dans un flacon de cristal taillé à Murano ; et la table , chef-d'œuvre de marqueterie , venait d'ouvriers florentins. L'écritoire était en vieux bleu de Chine.
Les trois amis, restés seuls, se levèrent; trois portes donnaient dans trois autres chambres ou salles. On visita , on fouilla, on forma tout , et , à la suite de ces précautions que l'espion le plus soupçonneux aurait trouvées simples et naturelles, ils rentrèrent dans !e grand salon. L'unique fenêtre qui lui procurait de l'air et du jour était restée ouverte : Catharina Corner la ferma en abattant les immenses rideaux de velours, son ornement, et alors revenant à ses collègues, il repoussa le léger cabriolet sur lequel , jusque-là, il s'était assis, et, choisissant le fauteuil le plus apparent, s'y établit entre le maître de la maison et son ami-:
— « Signori, dit-il alors, la circonslance est critique , ces misérables Français ne nous laissent pas respirer !
— «Ce sont des démons,dit àngeloGabrielli.
— « Ou des héros, reprit Barbarigo.
— «Héros ou démons, ils n'en sont pas moins les ennemis de la république ; ils ne la poursuivent pas moins avec une rage qui dot nous effrayer : leur chef est invincible.
— « Je croyais , dit Gabrielli négligemment , que rien ne l'était à Vaqua tophana ou au stylet de verre d'un bravo vénitien ?
— « Assassiner Bonaparte ! s'écria Barbarigo.
— «Sauver la Sérénissime, dirent les deux autres patriciens.
— « Mais, ajouta Comer en poussant un long soupir , cet homme a un charme dont l'approche brise tout vase qui contient une substance vénéneuse, et son œil a, jusqu'à ce jour, découvert tous les assassins.
— «C'est un malheur, dit Barbarigo, mais si froidement qu'on pouvait presque le prendre pour une exclamation de joie.
— «JNéan moins, reprit CalharinaCoraer, les minutes doivent être comptées; voici Ja lettre que le général en chef a écrite au doge : pesezen les expressions, et puis j'achèverai de vous tout faire savoir. »
Un cachet très-grand, chargé d'un coq lançant la foudre, rayonnant et planant au milieu de drapeaux tricolores, attira d'abord l'allenlion du trio.
Barbarigo. Qu'est-ce? déjà l'aigle romaine!
Gabrielêi, dédaigneusement. No, ma è un galinaccio...
CoiMER. Dont l'éperon tardera peu à devenir
une serre tranchante il faut le chaponner
avaut qu'il ne se iiiélaniorphose en oiseau de Jupiter.
On rit, et puis tous :
» — a Voyons la lettre. »
Marc Corner la retira de l'enveloppe, il eu critiqua le papier, la manière de la plier; son orgueil vénitien s'irrita du peu de blanc qu'on y voyait : la qualification touchait presque
ail haut de la page , et , tout de suite après , on commençait le corps d'écriture.
— ^(Quelle insolence, dit-il... un sans-culotte écrire ainsi à noire chef... Maledetto ! »
IjEs deux autres. Voyons la lettre.
« Sérénissime prince,
« Mantoue vient de capituler
Tous. Mantoue... Mantoue... ô Venise!..-. JNoble excellence poursuivez.
« Depuis avant-hier, le dernier boulevart de «l'Jtalie est tombé au pouvoir des Français....
Un triple soupir se fit entendre.
« La volonté de ma république est que je « poursuive mes triomphes, que je chasse « les Autrichiens de l'ilalie , que je cimente « la force de celle-ci de manière à ce qu'elle « ne soit plus inquiétée par une ambition « étrangère; à ce que ses affaires soient en dece hors de celles de l'empereur.
« La Sardaigne traite franchement avec la « France; le roi de Naples veut en faire au- « tant ; nous avons pour alUés le grand-duc
« de Toscane et l'infant de Parme ; le pape , « avant peu de jours, sera contraint de se « lier à ce faisceau , car sa souveraineté tem- « porelle ne sera pas anéantie. LaLombardie a tout entière , avec Càénes , s'allie avec « nous : pourquoi Venise se refuse-t-elle à « suivre cet exemplePVenise espère-t-elle s'iso- « 1er du mouvement général? elle se trompe. « Le moment viendra où l'oscillation de la ce balance politique l'emportera, et alors elle « tombera brisée. Croit-elle que les peuples , « ses voisins , jouiront tous d'une liberté ac- « commodée aux idées présentes, et qu'elle « conservera intacts ses anciens erremens ? « elle se trompe encore.
« Sérénissime prince, l'axiome du sage est « qu'il faut s'accommoder au temps ; faites « ainsi, Venise s'en trouvera bien. Traitez « avec la France , et vous obtiendrez tout le « littoral de l'Adriatique ; Triesle , qui vous « inquiète, entrera dans vos dom;nnes; ence voyez des troupes pour marcher de concert <c avec celles de la république française ; ces-
M sez de renfernier dans l'aristocralie l'action « du gouvernement ; appelez à lui des dépu- « tés de terre ferme et la citadinance véni- « tienne ; que ceux-ci forment une chambre « semblable à notre conseil des Cinq-Cents ou « à la chambié des Communes d'Angleterre; « supprimez le conseil des Dix, celui des In- « quisiteurs d'État; renoncez à tout ce qui « annonce le despotisme, et l'existence de « votre république sera garantie.
« Mais si, au lieu de suivre cet avis, vous « persistez dans une fausse voie; si, vous te- « nant en équilibre, vous ne penchez à pro- « pos d'aucun côté, préparez-vous à subir « toutes les chances de la guerre. Alors , « tomme vous n'aurez positivement obligé « personne , on ne vous tiendra compte de « rien , et l'on s'accommodera à vos dépens.
« 11 est des instans rapides qui décident de « la vie ou de la mort des empires; une de ces « causes est imminente pour vous : voyez l'ace venir, et sachez vous déterminer à temps.
ce Bonaparte. »
Barbauigo. Le coq chante haut.
CoMER. Oui; deux Venises : l'ancienne et la nouvelle. Le patriciat esclave de la citadinance.
Gabrielli. Et pire , des nobles de terre ferme ! ^
Tous. Plutôt mourir mille fois !
Barbarigo. Que faire de cette lettre.** La remettre au doge? il convoquera le grand conseil. La jeunesse est imprudente...
CoMBR. Non , pas de grand-conseil ! pas de sénat! Les Dix, les Trois; la Seigneurie j là, on délibérera.
Gabrielli. Qu'en a-t-on besoin, quand, soi, l'on peut...?
CoMER, Ami , le (ardeau est lourd pour trois paires d'épaules. Croyez-moi, consentez au partage, nous nous en trouverons bien. La nuit prochaine, il y aura une visite souterraine dans les caveaux de Saint-Marc; le doge en personne y assistera ; le conseil aura lieu avant cette cérémonie.
Barbarigo. Qu'est-ce que celte voix mysté-
ET LE DOGE. 5l
rieuse qui a retenti tantôt dans Saint- Marc ?
CoMER. Saint Marc aime toujours la vieille république.
GvBRiELLi. Et il la quitterait?... Qui enverrat-on à Bonaparte?
CoMEu. Deux Vénitiens : le sage-grand Pesaro...
B/VIIBA.RIGO. Âli ! le doge s'éloignera donc de Venise?
On sourit , et Corner continue :
— « Et le bravo Piédro.
Aucun ne parla; les yeux seulement élincelèrent. Il y eut un temps de silence; puis Gabrielli reprit négligemment ; .
— « Le bravo est bien jeune.
CoMER. Il a déjà eu cinq malheurs... et toujours tué son homme... Il est vif, gai; il adore Venise; il aime; et sa maîtresse... En vérité, Signor, si on nous entendait nous trois, patriciens, jaser des tendresses d'un bravo...
Gabrielli. Hé bien! sa maîtresse?
5l BOi\ APARTE
CoMER. A la faiblesse d'aimer un beau Français.
Barbarigo. On sait le nom de celui-ci.
CoMKR. Les aveugles disent que c'est l'aidede-camp ; les gens instruits savent que c'est le général en chef; alors... la colère du pauvre bravo sera légitime.
Barbarigo. Signors, vous ne buvez pas, ni ne goûtez de mes fruits ; ces glaces vous déplaisent-elles ?
Cette invitation changea la conversation; la politique fut abandonnée. Les trois amis passèrent en revue la haute société ; on parla des barnaboles^, des citadins même; on nomma de très-jolies marchandes : la vieille Gargagna fut mise sur le tapis, et comme magicienne et comme matrone habile.
^ On appelle barnabotes , à Venise, des nobles pauvres qui logent tous en général sur la paroisse Saint- Barnabe. On les ménageait à cause qu'en grand conseil leurs voix étaient prépoudéranlcs. Ils allaient eux-mêmes au marché i'airc empiète de fruits , de légumes et de viande; ils cachaient ces provisions dans la manche immense de leur robe.
— « Le conseil des Dix devrait la tancer, dit Barbarigo.
CoMEii. Elle est si âgée! c'est, de plus, la sœur de lait du doge; et puis, celle-là voit Venise avant Dieu. Je voudrais que toute sa famille pensât comme elle. Un de ses enfans, le croiriez-vous, sert aux rangs des Français.
Gabrielli, riant. Et la sorcière l'ignore ?
CoMER. Saint Marc, à temps, le lui ap-» prendra.
Dans ce moment, un bruit inusité se fit entendre. Â cette heure avancée, les patriciens, élonnés du tumulte qui s'élevait sur le grand canal, soulevèrent les rideaux, coururent au balcon. D'autres avaient fait comme eux ; une quantité de Vénitiens tenaient des lampes, des bougies, se montraient à leurs croisées; tous regardaient la surface obscure et tran-quille de la mer. Là , on distinguait une gondole surchargée d'un fardeau gigantesque et hors de proportion avec le socle qui le soutenait; de celle masse partaient des serpentaux, des pélariJs, d?s soleils d'artifice ayant tous
la forme d'une cocarde tricolore. Bientôt les sons aigus d'une trompette, prolongés en forme de défi, remplirent l'air, et une voix forte et sonore dit par trois fois : « Mal/ieurà Saiut-Marcl Gloire à la répii blifj ne française l y^
A cette proclamation impie , de chaque croisée des rues des lieux voisins, ripostèrent des imprécations de colère, de haine, de vengeance. Cinq cents gondoles de la police ou des particuliers s'élancèrent pour atteindre celle d'où venait de partir cette insolente attaque. Elle restait immobile au lieu de chercher à fuir; on admirait l'audace incompréhensible de ceux qui la montaient... On allait les atteindre 5 déjà les gondoles assaillantes manœuvraient à son approche avec difficulté, tant leur nombre devenait embarrassant.
Alors la masse gigantesque posée sur le dôme de son cabinet se développa rapidement; une quantité innombrable de fusées, de pots à feu, dechandellesromaines, d'éclats de bombe, de feux du Bengale, s'allumèrent à la fois en dehors de la gondole, et illunii-
ET lf: dogk. o5
nèrenlle grand canal; puis un aérostat colossal entièrement rempli d'air inflammable, par un procédé nouveau, monta rapidement dans les airs , emmenant avec lui les téméraires f|ui avaient eu la charge d'insulter à Venise, et, sur un transparent qui s'éleva avec eux, on put lire long-temps la phrase impudente qui avait si justement appelé le courroux des Vénitiens. Quant àla gondole abandonnée,rarlifice l'ayant incendiée, on s'en écarta à force de rames, dans la crainte d'une explosion criminelle ; elle n'eut pas lieu, mais les flots engloutirent et firent disparaître à jamais ce qui aurait servi de pièces de conviction.
Un coup aussi hardi , tellement extraordinaire, conçu, médité, excité dans Venise même, annonçait que tous les habitans ne haïssaient pas les Français. Qui donc penchait pour eux ? quelle association les aiderait dans une guerre téméraire? ce fut le point que les trois patriciens traitèrent pendant la meilleure portion de la nuit, sans en obtenir la solution.