LA JEUNE VENITIENNE
Heureux le pays où les hommes se sont icuulcs aux exigences du gouYemement.
A mesure que le jour avançait, la foule grandissait sur la place Saint- Marc et sur la Piazelta. L'événement extraordinaire de la nuit fournissait la malière de toutes les conversations. Cette fois, la niMJorité des liabilans, prenant le parti de la police , frémissait d'in-
dignation d'un acte qui sans doute n'appartenait qu'à d'indignes citoyens. On multipliait les dénonciations dans les gueules des lions de la galerie de Saint-Marc; chacun fournissait les renseignemens qu'il croyait aidera mettre sur la voie ; mais nul ne pouvait dire d'où la gondole était sortie ; toutes sont coupées sur le même modèle, les dimensions sontpareilles, le même drap noir les recouvre ; qui en voit une les a toutes vues.
On parlait bien de deux hommes qu'on aurait vus sortir nuitamment d'une casa située dans la stanza San-Geminima ; qui se seraient promenés sur la Piazettaetque deux autres individus auraient abordés. Ilsavaient tous causé ensemble pendant une heure au moins, dans l'entre-colonnes ; ce qui, grâce à lasuperstition vénitienne, était propre à attirer les regards; mais ces quatre individus s'étaient séparés; deux, entrés dans un café de la place Saint- Marc, y auraient été perdus de vue; des deux autres, l'un s'était lait conduire en bateau, et
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l'autre aurait poursuivi son chemin par les ruelles.
Tout cela n'apprenait rien. Néanmoins on reçut la déposition des dénonciateurs; on sut que le conseil des Dix était demeuré en séance pendant plusieurs heures que, celui des Trois (les inquisiteurs d'État), dans leur costume de cérémonie, c'est-à-dire masqués jusqu'aux dents, auraient été voir le doge. La grande gondole de l'État, aux douze rameurs, demeura en pane jusqu'à la nuit close, contre le quai du palais ducal, et une morne consternation remplit Venise.
Sur ces entrefaites, Piédro cheminait dans une rue qui court derrière la chapelle de la Seigneurie, lorsqu'un masque, qui venaitderrière lui, le heurta légèrement d'une baguette dont il jouait. Le jeune homme, accoutumé à cet appel mystérieux , se retourna lentement, vit la figure encapuchonnée, et, ralentissant son pas, donna le loisir à l'autre de le rejoindre. Lorsque tous les deux furent sur la
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même ligne, le personnage déguisé se mit à dire :
— « La bourse de Piédro Marni est-elle vide?
— « Oh! répliqua l'interpellé, vide, autant que l'est ma conscience, de toute pensée contraire à Sainl-Marc.
— « On sait que le bravo Piédro est un des meilleurs enfansdelasérénissime république; mais on sait aussi qu'entre tous il a le cœur le plus ferme , le poignet le plus vigoureux et le stylet le mieux affilé.
— « Dame, Signor, quand on vit du service de la pratique , il faut bon pied, bon œil, du courage à l'épreuve et une arme qui ne se brise que dans la plaie.
— « As-tu employé le verre.
— « Et du plus aigu et du plus fragile , excellence.
— « Et combien coûte le bris d'un aussi joli instrument?
— « C'est selon, Signor, ce que l'on a à faire ; pour un patricien plus que pour un cilladino,*
6o BONAPARTE
pour un procurateur plus que pour un avogador •.
— « Pour le général en chef des armées delà république française? demanda l'inconnu en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu, même de son interlocuteur.
Celui-ci, à cette question, frissonna dans tout son corps; il lui sembla qu'un souffle infernal et glacé parcourait ses veines, à tel point le froid le gagna. S'il fut prompt à ouïr, il fut lent à réfléchir, lent à répondre, mais enfin , et faisant un effort violent , tandis qu'une sueur fatale l'humectait comme s'il eût été en présence de la mort :
— «Oh ! perBaccho ! jamais tel nom n'est entré dans le tarif d'un bravo Quoi! frapper
de vie à trépas, hé ! un sel.... un sac un gêner Que Satan se charge de celte besogne
funeste!.... Allez, esprit tentateur Si pour-
' Ce titre était donne, à Venise, aux membres des Iribunaux qui remplissaient les lonctions équivalentes à telles de procureurs et d'avocats du roi parmi noUs.
ET LE DOGE. 6f
tant saint Marc en péril implorait le stylet du
moindre de ses enfans , alors je ne dis
pas.... il y en a, dit-on, une provision dans la basilique sacrée: que le doge ou un des Trois me commande, et alors.,..
— « Il ne s'agira que de la récompense....
— « Un tel coup , Excellence , est cher
très-cher si cher que saint Marc seul,
selon moi, pourra le payer à son fils.
— «Saint Marc, repartit l'interrogateur, apprécie déjà l'admirable désintéressemeut du bravo; sans doute que lui seul, au paradis, pourra lui solder sa tâche; mais, en attendant, et dans ce palais qui s'élève tout contre, un nommé signor Cornato, trésorier des menus deniers de la république, a, je me suis laissé dire, ramassé, dans divers sacs de peau de chien, quatre mille sequins qu'il remettra au bravo intelligent, soumis et fidèle.
— « Quatre mille sequins! s'écria Piétro en faisant ensemble claquer ses mains, c'est plus que la rançon d'un roi.
— « Ce sera le début de la fortunede qui dé-
livrera le grand conseil de son ennemi ; on lui réserve en outre une maison sur la rive des Schiavones, (des Esclavons) toute meublée, une felouque confisquée sur ces damnés Français, et, en plus , la protection des Trois qui met fin à toute procédure de la part des Avogadors.w
Piédro, pour cette fois , crut voir les cieux ouverts ; le péril n'entra pas en ligne de compte dans cette ame aventureuse ; il fit un bond prodigieux, mugit à la manière des iaureaux, puis,tombantà genoux devant le Lucifer terrestre :
— i.iSignof\exceUenz.aj illusirissiino principe , s'écria-t-il encore, que je perde ma part de la montagne de l'agneau! que je ne revoie jamais ma douce patrie, si je ne remplis de point en point le commandement des patriciens.
— « Qui parle de patriciens ici, repartit sévèrement l'inconnu , qui, en oubli du canal Orfano , prononça leur nom sacré : ce n'est ni eux, ni la citadinance, ni les ouvriers du
porl, ni les gondoliers du Lido, ni toi, ni moi qui voulons la mort du pécheur; c'est Venise tout entière qui , menacée dans sa vie, renvoie la balle dont on l'a frappée. Yenise jeune, leste, belle, éléganCfe, pleine de chaleur et de vie, qui ne veut pas qu'on la précipite dans une vieillesse anticipée, dans un tombeau infect qu'elle ne mérite pas. Bravo , sois digne de ce nom ; fais tes conditions, mais exécute; marche : on te facilitera les moyens du succès. Si un mot t'échappait, tu pourrais le finir, peut-être , mais certainement tu n'entamerais pas le second. Écoute maintenant ce que je vais tracer à ton intelligence.
« Le général ennemi vient d'écrire à la sérénissime Seigneurie avec cette arrogance qui doit être châtiée. Le sénat, en conseil du doge, envoie vers ce jeune présomptueux le sagegrand patricien et procurateur de Saint-Marc, Pesaro. Voici une lettre de recommandation que je me suis procurée pour il signor Zuccolfati , son majordome ; il est hors de doute que celui-ci, par égard pour l'honorable che-
valier Contarini, un de nos vénérables patriciens qui loge provisoirement sur la paroisse de San-Barnabé, sans pour cela en avoir moins de droits aux respects de la citadinance, te prendra, diVje, au rang des serviteurs de la maison de l'illustrissimo Pesaro. Dès lors, lu agiras; tu as zèle, intelligence, amour de Saint-Marc,., besoin de l'avenir : Dieu fera le reste. Le sage-grand Pesaro a d'autres soins que les tiens ; il ne te distinguera pas du reste de sa famille',' Toi, ne cherche point à t'altirer ses regards : ce serait un manège périlleux, inutile. Quand tu croiras pouvoir frapper le coup, adresse-toi au signor Zuccolfati, pas plus tôt ; alors prie-le de te procurer les moyens de rentrer à Venise, cela suffira; tu verras si on t'abandonne. Fils chéri de Venise, elle immolerait dix mille Français, livrerait cent combats avant que de le laisser au pouvoir des ennemis.
' On donne en Italie le nom de famille à la réunion de tous les domestiques d'une grande maison : le majordome ou le cnpo di casa ( tête de la maison ) en est le chef.
— « Et si je manque le coup ?
— «Cela est impossible; n'es-tu pas le premier des bravi , et notre invincible patron ne veille-t-il pas sur toi? Enfin, poursuivit l'inconnu en hésitant, et comme s'il lui eût coûté de tant accorder à un misérable... enfin, si, par cas, tu croyais avoir besoin d'assistance... de conseils... de secours... appelle à haute voix : Soldats de Saint-Marc î sojez en aide à un des vôtres. Alors la terre s'ouvrirait plutôt que de te laisser manquer de protecteurs... Mais, mon ami, songe que, plus on te fait la chance belle , plus le châtiment..... Adieu, Piédro; les Trois te protègent, Saint- Marc te conduira. »
Lors l'inconnu se recula jusqu'à une ruelle voisine; là, il disparu! sans que le bruit de ses pas annonçât, ou qu'il fuyait sur les dalles, ou qu'il sautait dans une gondole.
Piédro, immobile, fit le signe du salut; puis, s'élevant de toute sa hauteur,^ jetant en avant sa large poitrine, il porta autour de lui un regard insolent et fier.
— « Oh ! dit-il, je ne suis plus un bravo vulgaire, celui du citadin, du juif opulent ou du patricien pauvre; non, j'appartiens à la Seigneurie, aux Dix, aux Trois... Je m'en doutais bien que je n'étais pas fait pour cheminer long-temps parmi celte canaille qui me siffle sur ma pauvreté. Maintenant, je peux faire bande à part, mon rang est marqué, entre tous, le premier... Gondoliers, gens du port, qu'on se range, voici le bravo de Saint-Marc. »
Gonflé de ces pensées présomptueuses qu'il n'osait pas faire connaître même au silencede la nuit, Piédro Marni descendit vers un de ces quartiers encore plus isolé que celui où il avait fait la rencontre mystérieuse, vers l'église des jésuites, voisine de la pleine mer. Là, parvenu en face d'un manoir de modeste apparence , il frappa légèrement deux coups. Une figure charmante, coiffée à la vénitienne, parut à une fenêtre du primo piano (premier étage), et, d'une voix rlouce comme la mélodie d'une flûte, demanda ce qu'on voulait.
— «Te voir, t'embrasser, ma pure, ma
iVaiche Anella , me reposer près de loi des
courses et des tracas de la journée.
«Tu rentres enfin, débauché , misérable,
lui fut-il répondu en riant; je devrais, pour
prix (les frayeurs que lu me causes, te faire
coucher à la belle étoile en la compagnie des
anges du firmament.
— «Et des femmes sans vergogne de Venise,
dit Piédro sur le même ton ; car, depuis le IVégadi ici (la Piazzelta),j'en ai plus rencontré de celles-là, que de cliérubins du Très-Haut. Je ne sais à quoi veillent les seigneurs de la nuit '. » ^
Pendant«e colloque à moitié entendu réciproquement, Anella Marni, légère comme une fée, était descendue, ou, pour mieux dire, avait franchi un escalier ouvert, et soulevé, d'une main plus vigoureuse que ne le témoignait l'apparence , les crochets qui retenaient la porte extérieure. Piédro, en entrant,
' Gli signori délia notte : titre donne à Venise aux sbires, aux archers du gouvernement.
tint ce qu'il avait promis, et le baiser fraternel qu'il donna lui fut rendu avec une vivacité charmante.
— «O frère, dit -elle, je suis heureuse ; toutes DOS palombes ont pondu; mes vers à soie ont la meilleure mine possible; l'hiver n*a gâté aucune de nos provisions. Nous sommes riches pour cette année; tu pourras te reposer.
— «Tant mieux, cela me laissera plus de loisir pour te chercher un mari.»
L'aspect riant de la physionomie d'Anella disparut, comme une décoratic^ théâtrale obéit au signal du machiniste. •
— «Un mari, dit la jeune Vénitienne en faisant la moue, un ennemi de mon bonheur; as-tu besoin, toi, d'une femme ?
— «Dieu me préserve de la chercher, douce Nella; où la trouverai-je , qui te surpasse? Il ne s'agit pas de me marier.
— «Voilà parler en homme sage; à quoi bon l'hymen ? vaut-il notre vie simple , con-
fiante,cliasle? Nous querellons-nous? jamais. Piédro, tu es un bon garçc^i , la fleur des gondoliers, le roi des bravi. Que me donnerais-tu? un citadin qui nous humilierait, un voleur de la Calabre ou de la côte de Dalmatie : je sais que pour une femme il y a là de la gloire et du profit ; mais la soeur du bravo vénitien n'est-elle pas honorée, considérée? Vais-je à Mestre , à Malamoco , partout on m'envie; les jeunes filles veulent être à ma place , et je m'aperçois que les jeunes gens ne seraient pas fâchés de m'avoir pour sœur. Crois-moi, restons comme nous sommes.
— «Oui, comme nous sommes, tu dis bien... Encore un voyage... je m'établis... j'achète une maison sur la plage des Esclavons, entre Saint-Marc et l'Arsenal, au plus beau de Venise... je charge avec quatre mille sequins d'économie une belle felouque, et les ports de TriestCj^de Zara, de Raguse, de Corfou, d'Ancone, d'Otrante, ne connaissent plus que le patron Marni, et sa chère sœur tient à Venise l'auberge la mieux achalandée du lieu.
yO E0>' APARTE ET LE DOGE.
— « Fou, dit Anella en secouant la tête, astu besoin d'un ^âleau en Espagne?
— « C'est la réalité.
— « Et comment ?
— « Je te le dis encore, un voyage.
— « Mais au moins, Signor, vous n'en ramènerez pas une femme.
— « J'y laisserai le dernier , le meilleur de mes amis,
— « Âh ! tu as donc un bon ouvrage , et tu me conteras
— « Quelamer passe sous le pont deBialto, que le Bucen taure repose dans l'Arsenal, le reste, Nella, sont lettres closes. Je suis bravo, et nous sommes à Venise. »