‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 32 sur 32 · CHANT DES SOULIOTES · texte numérisé non relu

CHANT DES SOULIOTES

( Extrait du poëme de Botzaris. ^

« Le fier oiseau qui fend les airs de ses ailes rapides, s'élève sur les sommets des montagnes, et chante : les jeunes filles y viennent puiser de l'eau, et elles nous laissent dérober sur leur sein un baiser amoureux.

» Saute , saute , brave Pallicare : saute , saute encore à la danse ; et demain , comme un lion , tu répandras le sang des Turcs.

« Jeune bergère, pourquoi cette tristesse et ce silence? » — « Mon bien-aimé , hélas! pourquoi me Je demandes-tu? L'esclavage est à Souli , et règne dans nos foyers. » — a Ne t'afflige pas; le Souliote marche au combat. »

» Saute , saute , vaillant Pallicare : saule , saule à la danse ; mais demain , comme un lion , répands le sang des Turcs.

JNOTES. 4ol

■ Klle vit encore, û Souliole; elle vit, celle déesse qui habite le ciel, et dont la voix relcnlit sur lu terre. Ses yeux lancent des flamni'is ; devant elle disppraisscnt les ennemis; elle souffle dans le cœur du Grec les senlinicns mâles el guerriers. Interroge les Thermopvles , et la voix du Spartiate te répondra :

» Saute, saule , vaillant Pallicare : saute, saule à la danse; mais demain, comme un lion, répands le saiip des Turcs. »

Note ilS . page 2C0.

• Il s'aliène à jamais leurs cœurs, et les rend à la liberté. »

Examinons un moment la conduite de l'empereur de Russie vis-à-vis delà Grèce. En 1820, ce prince avait une armée de sept à huit cent mille hommes, dont l'armement, la discipline et l'inslruction avaient été perfectionnés sans relâche depuis la paix. Sa mère, son empire entier, le sénat , les grands > le clergé , chefs, peuples, soldats, tous appelaient de leurs vœux la conquête de la Turquie. Lui-même répondait à un ambassadeur anglais : « Je suis le seul dans mes Etats qui ne veuille pas la guerre. » U Hélairie , composée d'hommes distingués de toutes les nations , et d'une grande quantité de Grecs, étendant ses ramifications par des succursales établies à Salonique, au mont Athos , à Chios , àSmyrne,à Ayvadi, à Bucharest , à Yassi , et même à Constantinople , sous l'égide de l'ambassadeur et des consuls russes, répandait partout l'esprit dont elle était animée , le besoin de s'instruire, la haine du joug ottoman , l'espoir ardent d'en cire bientôt délivré;

elle y ajoutait le désir de l'indépendance nationale , et c'est là le véritable, le seul crime des Grecs aux yeux d'Alexandre. Une diversion puissante avait été ménagée du côté delà Perse; un camp de troupes russes avait été disposé près des confins de l'Arménie turque, prête au premier signal à secouer le joug : il ne manquait plus à l'empereur que des prétextes plausibles pour motiver aux yeux de l'Europe une guerre contre la Porte. Ce fut avec une grande habileté que le baron de Strogonoff travailla à les faire naître : la note qui précéda son départ , l'inadmissible ultimatum de la Russie , et les récompenses dont ce diplomate et sa légation furent comblés. Me permettent pas de douter que sa conduite n'eût été dictée d'avance par son souverain. Sur ces entrefaites éclatèrent les révolutions d'Espagne , de Naples et de Piémont : après quelques conférences à Troppau, le congrès fut transporté à Laybach. Habile à profiter des événemens, et d'après des conventions avec l'Aulriche, Alexandre avait fait filer le long de la Turquie une armée russe destinée ostensiblement à servir de corps de réserve à l'armée autrichienne d'Italie. 11 commençait à devenir probable que les cabinets de France et d'Autriche seraient d'autant plus facilement tFompés par celui de Russie, que leur attention allait être entièrement absorbée par les affaires du Midi, et que leurs armées seraient occupées à secourir des rois parens et alliés, ou à se préserver de la contagion des idées d'indépendance : il était facile n Alexandre de profiter de ces embarras pour obtenir , par des concessions adroites , l'acquiescement , si ce n'est formel, du moins tacite, de ces puissances à ses projets sur l'emjjire oltoipan. Mais tout-à-coiip , durant

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le congrès de Laybach, sans doute avant le moment que l'empereur de Russie croyait opportun , car il est toujours trop tôt pour les caractères faibles, l'insurrection de la Moldavie et de la Valachie éclate. Ypsilantis, prince grec, major- général au service de Russie, soit qu'il se trompât sur les intentions de son souverain , soit qu'il crût l'instant propice pour soustraire la Grèce au joug cruel sous lequel elle gémissait depuis quatre siècles, et à celui plus doux qu'on lui préparait , Ypsilantis avait levé l'étendard de l'indépendance grecque, et proclamé qu'il comptait sur l'assistance de la Russie. A cette nouvelle , l'empereur, surpris et compromis, n'avait que deux partis à prendre, la force ou l'adresse. Il pouvait remplir les projets que les autocrates de Russie se lèguent depuis deux siècles, en marchant droit à Gonstantinople : l'enthousiasme de la nation russe pour celte guerre, les plus formidables armées, une en Volhinie, de quatre-vingt-quinze à cent mille hommes , un corpfe cantonné en Bessarabie et sur les bords du Pruth , cin"quante mille hommes de la garde impériale rassemblés à Witepsk, deux grandes armées de l'ouest et du sud, un corps d'observation sur le bord oriental de la mer Noire; un auxiliaire ardent au sein même de la Turquie, se montrant de tous les côtés, et prévenant lé signal, car l'insurrection des Grecs s'était étendue avec la rapidité d'un incendie; c'était plus de moyens qu'il n'en fallait au souverain du plus vaste Etat de l'Europe pour triompher d'un royaume usé , et reculer les bornes de son empire jusqu'à la Méditerranée. Le fanatisme et la cruauté musulmane fournissaient d'ailleurs assez de prétextes d'hostilité ; mais ce plan était trop hardi pour Alexandre, dont on a voulu ériger l'indécision en grandeur

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d'ameetcn maguanimité. 11 aima mieux temporiser. Parlà , il ne compromettait ni sa dignité , ni le succès de ses desseins , ni les jours de son ambassadeur et de ses autres sujets à Constantinople. Ptul-ètre aussi voulait-il empêcher la nati©n grecque, qui n'avait pas encore encouru sa disgrâce, de s'exposer seule à la fureur des Musulmans. Il désavoua Ypsilantis, déclarant hautement qu'il considérait son entreprise « comme l'effet de V exaltation qui caractérise Fépoque actuelle ^ ainsi que de l'inexpérience et de la légèreté de ce jeune homme; paroles remarquables en ce qu'elles condamnent moins la révolte des Grecs, qu'elles n'accusent ce général de maladresse et d'indiscrétion.

Cependant , la fin des révolutions de Naplcs et du Piémont laissa à l'Autriche et à l'Angleterre le temps d'examiner les manœuvres de la Russie : tout annonçait que la guerre avec la Turquie était résolue; et les cabinets de Vienne , de Londres et de Paris déployèrent une grande activité pour détourner cet orage. L'Autriche n'avait plus de sacrifices à faire pour assurer la tranquillité de l'Italie , couverte de ses troupes jusqu'en Sicile : l'Angleterre avait à choisir entre deux partis; l'un, d'aider elle-imême la Grèce à formel un Etat indépendant ; elle s'assurait ainsi la possession de Malte et des îles Ioniennes, le commerce exclusif des provinces grecques , la suzeraineté de l'Archipel, et elle acquérait le pouvoir de fermer à la fois les Dardanelles aux flottes russes et ottomanes, et l'issue de la mer Adriatique aU pavillon autrichien ; enfin, elle rendait par-là l'Égjpte indépendante , en réduisant la Porte à ne communiquer avec cette contrée ique par l'isthme de Smczj et elle eût obtenu pour prix

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de ce .service des traiU'-s de cdiiimerce féconds en grands avantages, ainsi qu'une conimiinicalion prompte et facile par la mer Ronge , avec ses possessions des Indes- Orientales. L'autre parti était de se lier étroitement avec un empire défaillant, de l'aider de ses conseils, de .ses vaisseaux , de ses ofTiciers pour le préparer à la résistance , de le seconder dans l'œuvre de soumettre la. Grèce autant qu'elle pourrait le faire sans provoquer la Russie, et de tâcher par tous les moyens possibles de mettre un frein à l'influence de ce dernier empire. Ce fut ce rôle qu'elle préféra d'al)ord, mais sans oser pourtant y déployer tous ses moyens, et en accepter toutes les conséquences. Quant à la France , quoique réellement neutre, elle ne laissa pas de joindre quelques faibles efforts à ceux de l'internonce et de lord Strangford auprès du Divan, et de faire des instances vives et multipliéi's auprès de l'empereur pour le maintien de la paix européenne. Alexandre eut encore recours à des protestations de bonne foi et d'amour du repos. Une circulaire fut envoyée aux différentes cours. Après V avoir établi la justice et l'énormité de ses griefs contre la sublime Porte, et fait valoir adroitement, comme preuve de sa modération , la situation favorable dans laquelle il se trouvait pour obtenir satisfaction du Grand-Seigneur, après avoir ainsi rempli le double but de convaincre l'Europe de sa puissance et de lui imposer l'obligation de se montrer reconnaissante, il ajoutait, de la meilleure grâce du monde : « Vous voulez empêcher la guerre, je désire de tout mon cœur que vous réussissiez ; vous savez les conditions que j'ai tracées à la sublime Porte; Vhonneiir de ma couronne, le maintien des traités , la protection de

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la religion chrétienne , me font un devoir d'en exiger V accomplissement . Eh bien ! ai>isez aux moyens de me dispenser de V obtenir par la force des armes. Servez-vous de votre influence auprès du Divan ; obtenez ce que je lui demande, et la paix sera maintenue. Vous le voyez, je remets en vos mains le sort de la Turquie et de l'Europe. » \J ultimatum * auquel illaisait allusion était inadmissible, et il n'ëtait pas besoin des inutiles efforts de lord Strangford et du comte de Lutzow pour en convaincre quiconque connaît la Porte.

Cette vérité frappa d'abord tellement le prince de Metternich et le marquis de Londonderry , dont les yeux se dessillèrent enfin, que l'entrevue de ces deux plénipotentiaires à Hanovre fut suivie d'un prompt accord sur la manière d'envisager les choses. Ils firent continuer les démarches de leurs cours auprès du Divan , quoique tous deux en connussent l'inutilité, mais dans le but de gagnerdu temps, et dirigèrent toutes leurs manoeuvres vers Saint-Pétersbourg. L'empereur vit qu'il ne pouvait donner le change aux puissances de l'Europe, qu'elles étaient averties, et, placé une seconde fois entre la force et la ruse, il prit encore le dernier parti. LaTurquie n'accordait rien, et le fameux ultimatum tomba en oubli, sans qu'Alexandre trouvât l'honneur de sa couronne compromis. Les massacres, les incendies se multiplièrent en Moldavie et en Valachie, sans qu'il songeât au maintien des traités : on continua à égorger les chrétiens, le sang de

' L'évacuation de la Moldavie et de la Valachie ( non encore évacuées aujourd'liui > était la principale condition de cet ultimatum , très-vague du reste, et qui laissait à l'empereur la facilité de cédçrou de disputer, à son choix.

ses frères de jeligion refluu jusqu à sespiedsj mais il avait fait enterrer le patriarche Grc^goire; c'était sans doute li&Siiz pour laprotcctiondc la religion chrétienne. D'ailleurs, qu'iniporlaienl les retards pour ses intérêts? qu'importait le massacre d'un million de Grecs? Ils avaient parlé d'indépendance nationale, et la fureur des Ottomans et des Hellènes préparait chaque jour des chemins plus faciles à l'ambition et aux conquêtes de la Russie.

Mais ce qui ne pouvait être indilTérent à l'empereur , quels que fussent ses projets, c'était l'étroite union de l'Angleterre et de l'Autriche. Malgré le mystère que mirent dans leurs démarches les ministres de ces deux puissances, les journaux anglais soulevèrent un coin du voile , et il lui à peu près prouvé qu'ils s'étaient pro-» nonces avec beaucoup d'énergie et d'unanimité contre les desseins secrets qu'ils supposaient à la Russie. Le point le plus urgent pour Alexandre était donc de les désunir. Le cabinet de Vienne, le plus à craindre, tant à cause de son influence sur l'Allemagne, de son voisinage immédiat avec la Pologne et la Turquie d'Europe , que des troupe» nombreuses dont ses frontières sont garnies de ce côté, était aussi le plus facile h. gagner. On pouvait lui offrir des concessions de son goûlsur les deux rives du golfe Adriatique et de la mer de Gênes. Tel fut probablement l'objet de la mission mystérieuse de M. de Tatischeff à Vienne. Depuis cette épo<|ue, on a vu le plus parfait accord régner entre les deux empereurs. L'Autriche n'a pas rougi depuis lors d'avoir recours aux artifices les plus machiavéliques, aux mensonges les plus grossiers , aux calomnies les plus atroces , pour tromper l'Europe, et surtout l'Angleterre, sur le véritable état des négociations et des choses, et sur le résultat même des

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événefnt'fis les plus iniport.'ins , quoique la vérité ne put vuanquer d'être connue plus tard. Telle est aussi la cause de l'opiniâtre résignation avec laquelle elle a supporté les mauvais traitemens, les hauteurs, les mystifications du Divan : ce qui e^t un trait remarquable et particulier à notre ère politique.

De son côté, son allié du Nord a suivi fidèlement un système tout opposé pour arriver au même but. Il n'a négligé auoun moyen pour convaincre les autres souverains et leurs peuples de sa grandeur d'ame , de son désintéressement, de son amour de l'ordre et de la paix, pour leur faire sentir le mérite de pareilles vertus alliées à une puissance sans bornes. 11 a même poussé l'allention sur ce point jusqu'à leur dicter , dahs^scs propres gazettes , les louanges dont ils devaient l'encenser. Si, pour punir les Grecs d'avoir préféré la liberté à l'honneur d'être les instrumens de ses conquêtes , aussi bien que pour acheter la connivence de l'Autriche, il juge nécessaire d'abandonner touSe une nation chrétienne à la merci des barbares , il u soin de laisser à ce dernier empire et à l'Angleterre tout l'odieux d'une si révoltante profession de principes, toute la honte d'un système de calomnies et de mensonges d'autant plus infâmes qu'il est dirigé contre un peuple qui défend son existence. Pour lui, il se réserve tous les honneurs d'une piété profonde, d'une charité toute royale, en recueillant les restes du patriarche massacré avec toutes les cérémonies dues à son rang , en aul/orisaut dans tous ses Etats, en faveur de celte population proscrite , des prières et des aumônes publiques auxquelles il contribue lui - même largement.

Ce sera un spectacle curieux dans l'histeire que celui

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«le deux pot( niais se répartis.sani volontaiieraent deux rôles si eoiitraircs , dans l'intenlion commune et dans le but commun de se partager sans obstacles , sans bruit , et pour ainsi dire , sans scandale, un grand empire qui s'écroule, et les deux pays tes plus célèbre^ de l'anliquité. Il ne sera pas moins curieux pour la postérité de voir l'Angleterre négliger une si belle occasion de défendre ses intérêts malériels en même temps que les droits de l'humanité , et s'aveugler au point de choisir le parli du déshonneur, non-seulement sans profit pour elle , mais encore de façon à se nuire.

Celle nouvelle combinaison , en attirant l'Autriche vers la Russie, laissait l'Angleterre réellement isolée dans ses efforts pour s'opposer aux vues du cabinet de Saint-Pétersbourg. Ce n'était pas assez ; il était essentiel de faire durer son erreur le plus long-temps possible. L'Autriche, avant de travaillera l'agrandissement de la Russie, et d'ajouter à ses propres domaines quelques provinces turques, voulait consolider son établissement en Italie; un congrès était nécessaire pour remplir ce dernier objet. Il avait été annoncé solennellement pour le courant de 1822. Il s'agissait d'atteindre ce terme sans laisser entrevoir à la cour de Londres le changement et la défection de celle de Vienne. Il n'était pas non plus îndiflFérent aux deux empereurs de faire partager cette erreur par le cabinet des Tuileries , ou de l'intéresser du moins à taire ses découvertes. La communication qu'il en aurait pu donner à celui de Saint-James pouvait amener entre ces deux pays un concert de vues et d'efforts très-nuisible à l'exécution d'un plan évidemment contraire à leurs plus grands intérêts. Les affaires d'Espagne

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et les troubles partiels qui se manifestèrent alors, vinrent, merveilleusement à propos, détournei: l'attention de la France de ce qui se passait dans l'Orient. L'ctalagu pompeux des grands principes proclamés alors par les deux empereurs contre les révolutions et l'envahissement des idées libérales , avait pour double but d'empêcher rafiPranchissemenl de l'Italie, et de fasciner les yeux des cours de Paris et de Londres sur un des plus importans objets du Congrès. Cependant, ces précautions ne suffisaient pas pour tromper la Grande-Bretagne: sa jalousie naturelle contre les puissances continentales , et surlouf contre la Russie et l'Autriche , la rendait plus vigilante sur toutes leurs démarches. D'ailleurs, son union luomcnlanée avec la seconde, l'avait mise en possession d'une partie des secrets. On ne pouvait interrompre loutà-coup ce commerce confidentiel sans tout compromettre. Il fallait , à la fois, feindre encore l'espoir de faire prendre une tournure favorable aux négociations de Constantinople et expliquer le rétablissement de la bonne harmonie entre les empereurs, par un changement dans les vues de celui de Russie : de-là cette nouvelle opiniâtreté à reproduire auprès du Divan, de concert avec lord Strangford , des propositions repoussées avec non moins de persévérance : de-là , l'envoi de M. d'Attenfels à Constantinople pour remplacer M. de Lutzow dont la patience était à bout; l'ordre à M. Hagenauer de se rendre à Bucharest, au moment même où les Turcs réduisaient ce pays en cendres : de-là , ces assurances qu'Alexandre avait renoncé à réclamer par les armes l'exécution de son ultimatum; de-là ces nouvelles, toujours annoncées avec emphase, de l'évacuation de la Moldavie cl de la Valachic , et tou-

jeurs démenties : de-là , ces rapports infidèles sur les succès extraordinaires des Musulmans dans l'ancienne Grèce et dans la Moréc , appuyés d'affreuses ditilribcs contre les Grecs, pour que la cause de la guerre parût anéantie avec cette nation , cl afin de persuader aux autres cabinets qu'il n'était plus temps de la secourir. Mais l'Angleterre saisit enfin les fils de cette trame , et peut-être la honte d'avoir été deux fois dupe de la Russie et de l'Autriche, a-t-elle été pour quelque chose dans la résolution que prit toul-à-coup lord Castlereagh de se couper la gorge. Quoi qu'il en soit, la Grande- Bretagne changea de système, mais imitant la marche tortueuse et lente des autres cours, elle ne se déclara pas hautement pour les Grecs, se réservant de les secourir partiellement et de contrecarrer les projets de l'Autriche et de la Russie. Quant à ces deux puissances , elles ont continué à marcher de concert , sans rien changer, du moins en apnarence , à leur premier plan. Des bruits de guerre recommençaient cependant à circuler en Russie depuis six à huit mois. Le voyage de l'empereur en Crimée cachait même, diton, quelques préparatifs secrets, lorsque la mort est venue le frapper , et a terminé brusquement une carrière qui eut quelques éclairs de grandeur, mais trop courts et trop passagers '.

La bienveillance et l'impartialité que l'on doit apporter dans le jugement des individus, sont peut-être

' Cette note m'a été communiquée long-temps avant la mort de l'empereur Alexandre : je n'y ai rien changé, parce que les faits subsistent , et que rien ne me semble avoir démenti les conclusions qu'on en a tirées.

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encore plus nécessaires pour juger les rois qui marchent dans un senlier tout autrement glissant, et où il est si difficile de se bien diriger. Je voudrais voir dans Alexandre le grand homme modéré dans l'emploi de la force, ferniç , puissant et pacifique; placé si haut et cppendant humain et doux. J'avoue que je ne le puis : la versalililé, l'hésitation, des traités douteux, des désaveux plus douteux encore, des menées et des intrigues secrètes pour obtenir ce qu'il aurait pu prendre ouvertement : tout cela ne peut me paraître de la grandeur, et encore moins de la magnanimité. Sa u^odé ration qui serait sublime si elle était sincère , ne me semble qu'une mesure de prudence pour assurer la sécurité de son trône, ou peut-être des trônes. De grands intérêts vus petitement, marqueront , je crois, sa place dans l'histoire; et la postérité aura peine à reconnaître l'humanité d'un monarque qui, d'un mot, pouvait arrêter le massacre d'un peuple, son coreligionnaire, et presque son compatriote. Peut-être aussi l'Autriche s'est-elle adroitement servie de la réputation de justice d'Alexandre, et même de ses qualités, pour l'engager dans un rôle passif. « Vous êtes le plus généreux , le plus puissant de tous , » lui a-t-on répété. « Comme chef de la Sainte-Alliance, vops devez à votre gloire, à votre caractère, à votre titre de pacificateur de l'Europe , d'attendre à la dernière extrémité pour déclarer la guerre à la Turquie. » Qn l'a toujours tenu en échec en l'opposant à luimême , et on a prolongé ainsi cette inhumaine et honteuse neutralité. Les changemens qu'entraîne sa mort , amèneront peut-être quelque décision favorable aux Grecs , quoiqu'il soit plus que douteux que l'inlerven-

tioii des Russes puisse être réellement utile aux grands intérêts de la Grèce. Le clerg-é moscovile qui repré sente une grande partie de la nation est très-prononcé en faveur des Grecs , mais l'empereur Nicolas paraît disposé à céder à l'influence anti-chrétienne. Le cabinet russe, poursuivant ses desseins , va-l-il juger que l'époque de la dissimulation est passée, que c«-lle de la force ouverte est venue?

L'Angleterre hésite aussi : étendant de tous côtés les mains pour saisir son intérêt bien entendu, elle ne sait a quoi se décider, car les intérêts de ce mcnde varient. Elle balance sans cesse, ne sachant si elle sera grande ou basse , si elle appuiera le pacha d'Egvpte ou les Hellènes ; ne connaissant bien ni ses alliés, ni ses ennemis j car où est le traité de commerce le meilleur et le plus sûr? Qui laissera prendre le plus; et qui pourra le plus donner?

Note Sg, page 268.

« Je n'ai que ma voix à leur donner , disait-elle , etc. » Madame de Krudener, fille du comte de Wittenkoff, gouverneur de Riga, et arrière-pettte-fiUe du célèbre maréchal Munich, naquit à Riga, en 1766. Elle passa une grande partie de sa jeunesse à Paris, où son père l'amena qu'elle n'avait encore que neuf ans; elle y vit Diderot , d'Alembert , Helvétius , Grimm , et tout ce qui composait alors la société philosophique et littéraire de l'époque. Elle montra de bonne heure un esprit ardent, de l'enthousiasme pour le beau, et de 1 exaltation dans tous ses sentimens, Elle était d'une beauté remarquable ; ses traits, l'espression de sa phvsionomie , et jusques

4l4 NOTES.

à ses mouvemens avaient quelque chose d'original et d'imprévu , et elle exerçait sur presque tous ceux qui la connaissaient un empire dont on ne pouvait ni se rendre compte, ni se défendre. Diderot disait que son regard pénétrant semblait traverser le passé et l'avenir. Mariée, en 1788, au baron de Krudener, ambassadeur à Berlin , elle apporta dans le monde un éclat et un charme qui lui valurent de nombreux succès. .Un jeune homme, secrétaire d'ambassade près de son mari, conçut pour elle la plus violente passion , et se suicida de désespoir. On croit généralement que c'est le héros du roman de Valérie que madame de Krudener publia plus tard, et qui la fit d'abord connaître du public. La première partie de sa vie fut orageuse et passionnée; elle se sépara de son mari qui avait demandé le divorce , et se retira à: Berlin, où elle vécut dans l'intimité de la reine de Prusse. La mort de cette princesse l'affecta vivement , et influa sans doute sur la disposition religieuse et contemplative qui commençait à se développer en elle. Les ouvrages de Yung Slilling, dont elle faisait sa lecture favorite , achevèrent de la porter au mysticisme. Après xivoir vécu quelque temps dans la retraite se c'ohsacranl à des œuvres de charité , elle i-eparut tout-àcoup, non plus comme une femme du monde, brillante d'esprit, d'attraits et de beauté , mais comme une pénitente ayant reçu du ciel la mifesion de rassemble^ l«s fidèles et de les conduire au salut. Son fime brûlante avait chatigé de direction : elle prêchait la doctrine de l'Evangile dans toute sa pureté ; l'amour et la charité étaient les bases de sa croyance. « Aimez-vous les uns les antres, et soumettez-vous au Seigneur, » di.sait-elle. Elleavail plus d'exaltation que de jugement. Le raison-

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neniciit, selon elle, était un piège de la vanité : il fallait que tout fût d'élan. Elle prêchait toujours d'inspiration ; écartant les questions de dogmes pour ne développer que des idées mystiques ; elle croyait beaucoup au ciel, fort peu à l'enfer. Elle accordait peu de puissance au démon; elle reconnaissait le principe du mai, mais elle pensait que l'homme était envoyé sur cette terre pour l'user et le vaincre. Quoi «{u'on eu ait pu dire, sa vocation religieuse était exemple de toute affectation et de tout charlatanisme : elle aimait Dieu d'un amour ardent, et ses créatures pour l'amour de lui.

Elle parcourut une partie de l'Allemagne , prêchant de village en village ; mais son enthousiasme agitant les esprits, le roi de Wurtemberg la bannit de ses Etats, et elle se réfugia dans ceux de l'électeur de Bade. Elle mêlait à SCS prières des prédictions menaçantes contre les paissans de la terre qui s'écartaient de la droite voie. Elle annonça, dit-on, la chute de Bonaparte : et cette catastrophe, qui arriva peu de temps après, affermit sa réputation de prophélesse et d'illuminée. Elle vit , dans une crise aussi violente, le moment favorable pour ramener le genre humain à des idées de pais, de justice et d'humanité. En i8i4) elle suivit à Paris l'empereur Alexandre, qu'elle croyait choisi par le ciel pour régénérer le monde ; et peut-être doit-on à l'influence qu'elle exerçait alorssurce monarque la modération qu'il montra dans cette campagne. Pendant son séjour à Paris, elle avait des assemblées mystiques où se réunissaient les souverains alliés ' : tantôt elle leur expliquait les anciennes

' Cos asicmblécs otit vu lieu plusieurs fois chez -niadame de la H.upe , feiiimc de l'ancien précepteur de 'rcttfer^f^AléxânJre.

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prophéties; tantôt, animée par son zèle, elle exaltait la gloire de leurs destinées, s'ils savaient comprendre leur mission et la remplir; quelquefois elle chantait des hymnes saints qu'elle composait elle-même. Ces prières étaient brûlantes : c'était une foi vive, une charité inépuisable, et une ardeur qui ne se rallentissait jamais. La condamnation du malheureux Labédoyère l'affligea profondément; elle alla le visiter dans sa prison, et lit de vaines tentatives pour le sauver; mais après sa mort elle assura qu'il lui était apj)aru rayonnant, et joyeux d'être délivré des misères de cette vie.

Beaucoup de gens ont vu dans la Sainte Alliance le résultat des conférences de madame de Krudener avec les souverains du Nord , et il est vrai qu'elle avait rêvé l'union des rois, mais dans l'intérêt de tous. Elle voulait la paix universelle, et elle ne voyait d'autre moyen d'y arriver que l'alliance des puissans du siècle, cimentée par la religion , et ayant pour but de travailler à se rendre meilleurs et plus dignes du pouvoir : cela même n'était à ses yeux que passager, et en attendant un meilleur ordre de choses. Elle croyait qu'on n'arrivait à la vraie liberté qu'î\ force de vertus, et que le noviciat était long et pénible;

Elle laissa Paris presque en même temps que l'empereur Alexandre, et alla en Suisse, où elle erra de canton en canton , poursuivie et persécutée par les magistrats j jusqu'à ce que le canton d'Argovie lui offrît un asile. Elle y séjourna long-temps; les fidèles venaient en foule l'entendre. Elle parlait souvent cinq ou six heures de suite , debout, en plein air, au milieu de la campagne; mais la fatigue causée par ces improvisations, les insomnies, les longs voyages, les jeûnes prolongés qu'elle

NOTES. 4lJ

s'imposait, affaiblirent cxlrcmenient sa santé, sans que son ame perdît de son énergie. Elle retourna en Allemagne; ses disciples étaient dispersés: les gouvcrnemens craignaient son éloquence, sa hardiesse, le vague de ses idées qui réveillaient toutes les rêveries des Allemands. Elle se rendit à Riga, et y vécut solitaire et toute occupée d'oeuvres de charité. Elle avait depuis long-temps donné aux pauvres tout ce qu'elle possédait , mais elle leur prodiguait encore ses soins et les aumônes qu'elle recueiliaiL pour eux. Levée cliaque matin avec le jour , elle recevait les infirmes, les malades , pansait leurs plaies, leur distribuait des vétemens, allait visiter ceux que leurs souffrances relenaientau lit. Chaque personne qui désirait la voir avait accès auprès d'elle : elle accueillait indistinctement tout le monde.

Lorsque l'insurrection des Grecs éclata, elle se déclara hautement en leur faveur. Elle avait été trompée dans les espérances qu'elle rattachait à l'union des rois : elle embrassa dans la cause des Grecs l'union de la justice , de la religion et de la liberté , féconde en grands résultats. Elle pensait que le bien , pour être durable, devait être fondé d'accord avec les masses, mais elle voulait qu'il en routât le moins de sang possible, et son vœu le plus cher était que la Russie intervînt pour assurer près de la Turquie l'indépendance de la Grèce. Ce fut sans doute là un des motifs qui l'amenèrent à Saint-Pétersbourg. Sa maison y devint le rendez-vous de tous les Russes qui aimaient et protégeaient les Grecs. Elle vit l'Empereur, l'entretint à ce sujet, et parvint à ébranler ses résolutions de neutralité; mais l'Autriche fut avertie a temps : M. de M... fit insérer

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dans les journaux allemands une note contre madame de Krudener et son influence en Russie. Soit que l'Empereur cédât à la crainte de passer pour faible, soit qu'en effet il redoutât l'ascendant de madame de Krudener qi/'il voyait alors souvent, et à laquelle il remettait des sommes considérables pour ses charités, il alla chez elle, lui représenta que l'Autriche ne la voyait pas avec plaisir à Saint-Pélersbourg, qu'elle pouvait le compromettre visà-vis de cette puissance, et même l'empêcher défaire plus tard quelque chose en faveur des Grecs; qu'il était lié par de hautes considérations politiques ; enfin qu'il attendait de son dévouement qu'elle s'éloignât de la capitale et partît pour la Crimée. Elle ne montra aucun ressentiment de cet acte d'injustice : dégagée de tout soin terrestre, ce qui la regardait seule lui était devenu indifférent. « Je serai partout sous la main de Dieu, » disaitelle; mais elle s'éleva avec force contre l'abandon de tant de chrétiens, de tant de martyrs. Elle reprocha à Alexandre sa froideur; elle le conjura de sortir de cette apathie. >% Si vous persistez dans votre aveuglement , lui dit-elle , vous serez frappé dans ce que vous avez de plus cher : dans votre maison, dans votre peuj)le , et enfin dans vous-même. » Ces prédictions, qu'elle répéta à quelques amis après avoir quitté l'empereur, se sont accomplies : Alexandre a perdu une fille naturelle dont il était idolâtre; des inondations ont désolé sa capitale, et un an après, à la même époque, il est tombé dangereusement malade , et il est mort avant d'avoir fourni la moitié de sa carrière.

Madame de Krudener continua à mener en Crimée le même genre de vie : dès que sa sauté le lui pennetlait ,

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flic reprenait ses prédicaliuns el ses exercices religieux : attaquée d'un^ longue et douloureuse maladie , ello mourut au mois de janvier i825.

Cette femme extraordinaire n'a laissé aucun écrit , comme monument de ses doctrines; il reste d'elle quelques hymnes pieuses composées dans ses momens d'inspirations; sa illle, madame de Berckheim , les possède. Du reste , madame de Krudener n'avait pas de système arrêté ; il y avait dans sa croyance beaucoup de vague et d'entraînemcnt.EUe était née catholique, et honorait cette religion, mais sans en pratiquer les rits; elle n'allait pas à confesse, et ne communiait point ; cependant elle n'attaqua jamais les dogmes du catholicisme. La tolé- *auce , l'amour et la charité étaient ses vertus premières; elle ne croyait pas à la vertu humaine qui prend sa source dans l'orgueil. La philantropie sans religion lui paraissait une illusion de la vanité, le bien parlant d'un faux principe, et sans mérite aux yeux de Dieu; elle n'avait foi qu'à la force d'en haut. Rêveuse comme les Allemands , elle s'abandonnait à ses inspirations, sans songera rien fonder; mais dans le moment elle était toutepuissante sur les âmes. Il y avait en elle une onction , une tendresse, une indulgence de repentir qui la rapprochaient de la Madelaine des saintes Ecritures, et ses visions, ses extases mystiques avaient quelques rapports avec celles de sainte Thérèse.

Madame de Krudener conserva toute sa vie un regard plein de tendresse, de douceur et de calme, et un son de voix solennel et touchant qui attirait doucement les âmes, et les entraînait à sa suite. Elle semblait dire: «Venez à moi , vous tous qui souffrez, afin que je vous mène à celui qui soulage. » Il y avait en elle un élan et

une force d'amour surhumaine. Elle rappelait celle prophétesse d'Alexandrie qui parcourait les places publiques , portant d'une main une torche allumée pour consumer, disait-elle, le paradis, et de l'autre une coupe remplie d'eau pour éteindre les feux de l'enfer, afin qu'on n'aimât plus Dieu que pour lui-même.

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