‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'intérêt est plus pénétrant que la sympathie , et ceux qui voulaient conquérir et s'étendre , ont senti , lono-temps avant les âmes bienveillantes qui sf passionnent pour le bonheur de Fhumanité, ce que Ton pouvait faire en Grèce. Le bruit des chaîne-, que secouaient les malheureux esclaves, n'était pas même entendu de leurs «tupides oppresseurs, que déjà la Russie songeait à river ces fers à son profit ; car elle n'a pas su se faire un allié, et elle ne voulait que changer l'esclavage de ses prétendus protégés. Après avoir soulevé les Grecs plusieurs fois, et s'être enrichie de provinces turques sur les bords du Pruth, sur la frontière de la Crimée, tandis que la Grèce ne gagnait à ces convulsions que des martyres, la Russie , suivant toujours la même politique timide et tortueuse , qui fait l'agrandissement de son territoire, et prolonge l'abrutissement de sa population, jeta en 1 766 de nouvelles semences

tl"'insurrection tlans le Monténégro. Papadopoulo, connu anssi sous le nom de Grégoire Papaz-Ogli , officier grec à la solde des Russes, y fut envoyé: Stéphano Piccolo, autre agent secret, qui prenait le nom de Pierre III , Py suivit. Ils appelèrent à eux les montagnards : leurs belliqueuses tribus se répandirent dans les plaines ; mais elles n^ trouvèrent que des coopérations partielles. Le peuple n'était pas encore digne d'avoir une patrie. Piepoussés dans leurs montagnes , les insurgés furent désavoués par la puissance qui avait suscité la révolte ; des tètes chrétiennes ornèrent la porte du sérail, et Tambassadeur de Russsie supplia le sultan d'écraser les rebelles qui méconnaissaient aussi Fautorité de la Czarine, puisqu'ils osaient invoquer le nom de Pierre III. Toujours prêts à être trompés, afin qu'un jour ils ne pussent plus Fêtre , les Grecs de la Péninsule et les Armatoles duPinde, cédèrent encore, en 1770, aux invitations des Orloff envoyés par Catherine pour opérer une diversion dans le Péloponèse, et diminuer les forces de Farmée que la Porte ottomane opposait à Potemkin. Mal secourus , promptement abandonnés , cherchant en vain un refuoe sur le rocher de Sphacterie , des milliers de Grecs

y périrent sous le cimeterre turc, ou dans les supplices ; car il faut que la terre soit fécondée par le sang des braves pour pj'oduire des héros.

La politique russe, profitant des prédictions qu'elle avait fait circuler chez un peuple crédule, faisant frapper des médailles, envoyant des portraits de fimpératrice dans les églises grecques , continuait à agiter les malheureux Hellènes. La czarine faisait comprendre la Turquie d''Europe dans les cartes de son empire. Constantin, nourri par une Grecque, était entouré de jeunes gens sort's des premières familles de la Grèce. On formait à Saint-Pétersbourg un collège de jeunes Hellènes ^ inl;n, rien n'était négligé pour entretenir parmi les Grecs une fermentation qu'ils doivent bénir aujourd'hui , quelque funestes qu'aient pu paraître ses suites. En effet, les défiances des Turcs , leurs outrages , ont relevé ce peuple que les empereurs d'Orient avaient abruti dans la mollesse et la corruption ' , comme s^ils le façonnaient pour le joug musulman.

Tandis que , hère de ses victoires , la République française imposait aux Etals qui Fen-

* Voyez les notes à la fin du volume.

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touraient une constitution semblalDle à la sienne, comme si elle n"'eùt reconnu qu^une seule manière d^ètre libre, Venise, dont les bras affaiblis ne pouvaient plus s'étendre et soutenir ses provinces éloignées , abandonnait à la France, par le traité deCampo-Formio, toutes ses possessions grecques ; et le nom dVine liberté que les Grecs comprenaient à peine parce que ce n'était pas celle qu'ils devaient conquérir un jour; les mots d'égalité, de patriotisme, tout le jargon de ces temps de délire retentit jusque dans la Grèce. Il y éveilla un sentiment confus de sympathie. D'ailleurs les relations extérieures des Grecs allaient changer : ils allaient avoir pour alliés des Français, non plus des Vénitiens; une république qui se déclarait protectrice des droits des peuples, ennemie de la tyrannie, devait faire cause commune avec eux. Bonaparte, vainqueur de l'Italie, se disposait à conclure la paix avec l'Autriche. Il était au faîte de la gloire ; mais l'hydre des partis grondait encore; il régnait sur l'armée, mais le Directoire gouvernait la France : il redoutait Paris et ses cabales ; il sentait que son heure n'était pas venue, et, promenant sur le monde ses regards ambitieux , il cherchait un pointd'appuioùilpùt préparer et consolider sa

puissance par de grands coups d^éclat, par une conquête gigantesque et qui tint du prodige. Ce fut alors sans doute que la Grèce s^offrit à sa pensée ' : riche en prestiges , en souvenirs magiques , elle avait toute la poésie qui pouvait orner ses exploits; mais trop d''intérêts s''opposaient à son affranchissement; rAutriche,la Porte, la Russie se seraient liguées contre les Français. Peut-être Napoléon pressentait -il aussi que les descendans des Athéniens et des Spartiates, une fois rendus à eux-mêmes, supporteraient impatiemment le joug qu'il façonnait pour PEurope. Les causes morales ne pouvaient jamais entrer que comme moyens dans les décisions d'un homme qui faisait de tout des instrumens pour arriver au hut, et ce but c'était lui et le triomphe de son insatiable ambition.

Convaincu cependant qu'on règne plus par la conviction que par la force, il cherchait à dominer les imagina lions , et le moment était favorable. Le peuple, las d'horreurs et de cruautés, éprouvait le besoin de retrouver

' « La Grèce attend un libérateur ! Ce serait une belle couronne de gloire! Il inscrira son nom à jamais avec ceux d'Homère , de Platon , d'Épaminondas ! Je n'en ai peutêtre pas élé loin. » Napoléon. Mémor. de Sainte-Hélène é,

quelque part la dignité humaine ; depuis sept ans il avait vu s''élever tour à tour les êtres les plus nobles et le plus vil rebut de la société ; il y avait une sorte d'anarchie morale. Les journaux avaient démasqué une foule de turpitudes ; les partis , occupés à se noircir entre eux, avaient attaqué tous les noms jusqu'alors respectés de la foule : pas un caractère public n'avait pu échapper à cette aspersion de boue et de fiel. Les hommes intègres étaient représentés comme niais ou comme traîtres ; les intrigans couverts, d'opprobres levaient hardiment le masque; il en résultait un cynisme dans le mal qui donnait à l'ensemble de la nation un aspect immoral et dégoûtant : elle le sentait, et, dans son désir de se racheter, elle prodiguait , aux apparences de la vertu , les hommages qui ne sont dus qu'à la réalité. Elle s'attachait avec enthousiasme à toutes les illusions qui avaient du grandiose, comme ces âmes ardentes , prodigues d'amour et de dévouement, parce qu'aimer et admirer sont les conditions de leur vie.

Bonaparte, parson génie, ses succès, son prétendu désintéressement, la marche rapide de sa fortune, devait être l'idole de tout ce qui comprenait la gloire en France; et son ame froide,

Fempire qu''il avait sur lui-même , son égoïsme enfin étaient autant de moyens d^influence sur des cœurs généreux : d^un côté une foi complète et Fabandon le plus entier; de Pautre, ruse, instinct de tyrannie et calcul soutenu.

Bonaparte était à Milan lorsqu'un Corse, nommé Dimos Stephanopoli , descendant des Maiiiotes qui s'étaient réfugiés en Corse à la suite d'une insurrection contre la Porte ' , arriva dans cette ville , chargé par le Directoire d\me mission relative aux arts pour la Grèce. Il se rendit chez le général en chef qui le retint à dmer : Augereau, Berthier, quelques membres des deux conseils et du Directoire de la République cisalpine, madame Bonaparte et son fils Eugène Beauharnais étaient au nombre des convives. On parla peu du voyage de Dimos Stephanopoli ; Augereau , ayant exprimé le vœu de voir les Grecs affranchis, ajouta : <c Général, il faut aller jusque chez eux rétablir leur république! » Bonaparte sourit sans répondre. « Au rétablissement de la république grecque! » dit Augereau; ce toast fut accueilli assez froidement. Après le repas Bonaparte prit Dimos à Fécart, et lui enjoignit d'examiner à fond la position des

* Voyez les notes à la fin du volume.

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Grecs , leurs moyens de défense, etc.; il ne lui montra néanmoins aucune intention positive de les secourir. « Peut-être, je verrai, le temps n^est pas encore venu, » dit-il à plusieurs reprises. Cependant, il n''est pas douteux qu^il songeât alors sérieusement à la conquête de la Grèce. Des commissaires envoyés à Corfou avaient ordre d'y rassembler des munitions de tout genre. Des officiers de génie, d'artillerie, parmi lesquels on cite entre autres le général Foy ', levaient le plan de la Macédoine, de la Servie. Des bruits sourds, des espérances vagues circulaient parmi les Hellènes. Les Turcs, plongés dans leur apathie habituelle, ne s'en alarmaient pas encore ; mais l'arrivée de quelques troupes françaises, commandées par l'adjudant-général Rose qui venait, au nom de la République , prendre possession des forteresses appartenant autrefois à Venise, donna de la consistance aux rumeurs populaires. Ali , pacha de Janina, et maître de presque toute l'Albanie, s'empressa d'accueillir les França s, espérant s'en faire plus tard un appui contre la Porte. Il entrait aussi dans la politique de Napoléon de se ménager ce puissant allié. Les instructions de Dimos ne s'étendaient pas si

' Voyez les notes à la fin du volume.

loin. En remployant, Bonaparte sembla ne profiter que du hasard qui lui offrait Foccasion dWoir un témoignage de plus sur la situation de la Grèce; peut-être ce hasard était-il prémédité; car, dans une lettre au Directoire , il avait fait allusion au projet qui Poccupait ', et la mission de Dimos pouvait n'être qu\in prétexte du gouvernement pour mettre cet homme à la disposition du général Bonaparte ; mais , soit que ce dernier n^augurât pas bien de Fenvoyé de la République, soit qu^il s'en défiât , il ne Finitia pas dans ses vues secrètes. Voici la teneur des deux lettres qu'il lui envoya par son aide-de-camp avec une somme de cinq mille francs.

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