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C'était en marchant sur leurs fronts que les Turcs leur accordaient des faveurs ; mais Timpéritie, la nuîiité, Tétonnante paresse de ces barbares les forçaient à donner beaucoup dMnfluence aux Grecs ; eux seuls pouvaient remplir les places de drogman ; ils étaient les che- A'illes ouvrières de la diplomatie et même des diverses branches du gouvernement de la Porte. Caché derrière les turbans, on trouvait toujours un Grec comme principe d'action dans toute administration difficile.
La position des Fanariotes influens auprès des visirs avait quelque rapport avec celle du grand-visir lui-même auprès du grand Seigneur. Ils faisaient tout; mais le cimeterre, suspendu sur leurs têtes et sans cesse exposé à leur vue, ne tardait pas long-temps à punir ou à récompenser indifféremment leur trahison ou leurs services. Un prince duFanar succombait-il, vingt hommes de sa caste s'offraient à le remplacer; le musulman n'avait que l'embarras du choix, et s'applaudissait d'une justice qui, en le délivrant de ses ennemis, rendait ses esclaves plus souples et plus empressés à lui obéir.
Cette vie, toute d'ambition et d'intrigues, n'était cependant pas la seule existence de^
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Fanariotes; ils étaient intermédiaires entre les Turcs et les Grecs de la Morée et de la Romélie. Cédant sous les coups que Ton portait à leurs coreligionnaires, ils en amortissaient la force; ils arrachaient souvent aux Turcs d'importantes concessions. Unis avec le clergé, ils formaient un gouvernement civil et religieux, établissant un empire au milieu d'un autre empire, et conservant chez les Grecs une unité nationale. C'étaient eux aussi qui entretenaient le foyer des lumières en le dérobant avec soin aux yeux des mahométans ; des bibliothèques souvent brûlées , mais toujours reformées avec persévérance, étaient le dépôt de leurs fastes. Us fondaient des écoles ; leurs fils, élevés en Europe, en rapportaient des idées généreuses que la corruption de l'exemple empêchait souvent, il est vrai, de fructifier, mais qui pouvaient renaître et se faire jour si l'occasion s'en oftVait. Indépendamment d'un lien de protection, en quelque sorte semblable à celui des patriciens de Rome avec leurs cliens : indépendamment de la magie si grande des souvenirs communs , et de ce nom si glorieux qui unissait le Fanariote au grossier montagnard de la Romélie, au pâtre ignorant de la Morée, un lien encore plus indestructible
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rattachait leur cause à celle des autres Grecs ; la religion, la religion du Christ, grande et toute-puissante dans leurs âmes ! car là s^arrêtait leur bassesse. Menacés dans leur foi, ils reprenaient et surpassaient même Fénergie antique.
Cependant, à quelques exemples près, qui surgissent brillans de la tourbe des princes duFanar, ils étaient généralement peu disposés aune révolution. Placés immédiatement sous le couteau des Turcs , c^était sur eux que Ton punissait toutes les insurrections. Des massacres à Constantinople étaient la réponse aux révoltes partielles des provinces. Enfermés dans le Fanar, ils ne jouissaient qu'yen tremblant de leurs richesses ou de leurs honneurs. Leurs palais offraient un bizarre mélange de luxe et de misère: on y manquait des choses les plus nécessaires à la vie; mais, en revanche, on y trouvait mille superflaités. Un vain étalage, un orgueil puéril, remplaçaient Faisance et la dignité '. Cé-
. ' Le baron de Tott rend ainsi compte, dans ses Mémoires , d'une visite qu'il fit avec sa femme chez un drogman qui avait été hospodar de la Moldavie. « Nous nous rendîmes chez lui ; la famille était composée du vieux drogman , dont les connaissances routinières suppléaient un
taient tous les vices de resclavage qui, de serfs, fait des tyrans. Le prince grec, venant de recevoir, le front dans la poussière, les ordres du visir, ordonnait, en rentrant chez lui, qu^on
esprit lourd, fort ignorant, et dont l'étude des langues étrangères s'était bornée à un mauvais italien. Sa femme, d'un âge moins avancé , et dont la beauté avait été remplacée par un air majestueux , gouvernait l'intérieur de la maison , et en faisait les honneurs avec une sorte de bonhomie qui cachait faiblement l'orgueil d'être , par la place de son mari , la première personne de sa nation.
» L'heure de se retirer étant venue , nous fûmes conduits dans une grande pièce voisine, au milieu de laquelle on avait établi un coucher sans bois de lit et sans rideaux ; mais dont la couverture et les oreillers effaçaient en magnificence la richesse du sopha dont cet appartement était décoré. Je prévoyais peu de repos sur ce lit, et je fus curieux de l'examiner en détail. Quinze matelas de coton piqués , d'environ trois pouces d'épaisseur, posés l'un sur l'autre , formaient une base très-molle que recouvrait un drap de toile des Indes cousu sur le dernier matelas; une couverture de satin vert, chargée d'une broderie d'or trait, relevée en bosse , était également réunie au drap de dessus , dont les bords retroussés étaient faufilés tout autour ; deux grands oreillers de satin cramoisi couverts d'une pareille broderie où l'on avait prodigué les lames et la canetille , s'appuyaient sur deux coussins du sopha rapprochés pour servir de dossier, et étaient destinés à soutenir la tête. Une petite tour octogone en marqueterie d'ébène
se prosternjît aussi h ses pieds. 11 croyait, en imitant le despotisme et la honteuse molJesse de ses maîtres , efFacer son ignominie.
A la disposition de la Porte, comme des
et de nacre de perle formait une table placée à coté de ce lit; elle supportait un grand flambeau d'argent garni d'un cierge de cire jaune, épais de deux pouces , haut de trois pieds , et dont la mècbe , grosse comme le doigt , répandait une épaisse fumée. Trois soucoupes de porcelaine remplies de conserves de roses , de fleurs d'orange et de zestes de cédrat ; une petite spatule d'or à manche d'écaillé, ainsi qu'un vase de cristal plein d'eau , environnaient cet obscur luminaire qui devait nous servir de bougie de veille : précaution dont on ne peut se passer partout où les maisons rapprochées peuvent faire craindre les funestes ravages des incendies. La maison du drogman était dans' ce cas, et tout m'y préparait une mauvaise nuit. La suppression des oreillers aurait été une ressource si nous eussions eu un traversin , et l'expédient de les retourner n'ayant servi qu'à nous découvrir la broderie de dessous , il fallut enfin se résoudre à y étendre des mouchoirs qui ne nous garantissaient pas de l'impression des fleurs.
» Une nombreuse société de femmes grecques se réunirent dans la journée chez le drogma'n. Quoique la chaleur fut excessive , elles portaient des robes de velours galonnées d'or sur toutes les coutures , et le plaisir d'étaler de si riches parures compensait pour elles l'incommodité de ces lourds vètemens. Le repas fut servi avec profusion , mais sans goût. Après le dîner, on parla de
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espèces d'otages, les Fanariotes ne pouvaient entendre, sans frémir, les cris de cette populace féroce, avide de leur sang, et à laquelle on les menaçait sans cesse de les livrer. Il nY
modes, de musique; on joua, on médit du prochain. Vers le soir toute la compagnie descendit sur la jetée pour y prendre le frais. La lune commençait à paraître , et le calme invitait à se promener sur l'eau, quand, toutà-coup , les cris confus desbattans et des battus annoncèrent l'approche du Bostandgl-Bachi , officier extérieur du sérail , chargé de la police du port. Les souris sont moins promptes à disparaître devant le chat, que toutes ces femmes ne le furent à se cacher; soit qu'elles craignissent que, d'après les réglemenssomptua ires , le Bostandgi- Bachi ne coupât la queue de leurs robes; soit que la seule présence de ce despote les fit trembler, elles n'osèrent reparaître que quand son bateau se fut éloigné. L'orgueil des Grecs fugitifs cherchait déjà une excuse à leur crainte , quand un pêcheur répandit de nouveau l'alarme , en assurant que le Bostandgi-Bachi , après avoir abordé sans bruit au kiosk. d'une dame grecque, et avoir écouté la conversation qu'elle y avait avec un jeune homme , avait escaladé la fenêtre avec plusieurs de ses gens. Les coupables arrêtés n'avaient obtenu leur grâce qu'à prix d'or, en donnant tous les bijoux et tout l'argent qu'ils avaient sur eux. On fit de longs commentaires sur cet acte despotique. On discuta sur les droits du Bostandgi-Bachi , en attendant avec impatience que son bateau rentré dans le port permît de jouir sur l'eau du frais de la soirée. » \ oyez Mémoires du baron de Toit, p. io5 et suiv. , tome 1 ; et les notes à la fin du volume.
avait pour eux qu'une ancre de salut, c'était Tinfluence de la Russie qu'ils ménageaient adroitement. SiFidée d'une révolution se présenta jamais à eux comme possible, ils durent nécessairement l'attendre de l'intervention de cette puissance. Ils étaient descendus trop bas dans l'échelle morale pour comprendre la chute de la tyrannie, sans l'aide et le triomphe d'un autre despotisme. Comme les gens qui se dispensent d'acquérir des vertus, parce qu'ils prétendent que les passions se combattent et se détruisent l'une par l'autre , les princes duFanar ne croyaient pas à la liberté , et demandaient seulement des chaînes moins pesantes. Cette portion du peuple grec était la seule qui eût fait volontairement alliance avec ses bourreaux. C'était l'unique et frêle anneau qui joignît la Grèce à la Turquie, à cet empire débile, rongé de plaies honteuses , et qui , accablé de vieillesse et de décrépitude, croyait retrouver la vigueur en se baignant dans le sang.
Là, le despotisme portait ses fruits empoisonnés : il éteignait les âmes et cultivait les sens. Tous les plaisirs étaient permis , excepté ceux de la pensée ; l'esprit s'énervait dans de vagues rêveries , dans de faciles jouissances ,
auxquelles succédaient des accès de fureur : le sentiment moral qu'ail est toujours difficile et peut-être impossible d^éteindre dans Fhomme, se manifestait tout-à-coup par de terribles réactions. Depuis le sultan qui faisait tomber la tète duvisir, jusqu"*au plus obscur musulman qui égorgeait son esclave, tous , poussés par un aveugle instinct , faisaient justice des instrumens qui servaient leurs passions et leurs vices.
Dans un gouvernement dont toutes les institutions tendent à dépraver les sujets, où Ton sacrifie tout à Pintérêt du moment, où rèane Farbitraire, il n''existe de puissance réelle que dans la force : c''est im levier dont s''emparent tour à tour les grands et le peuple , et qui, en , Turquie , passe sans cesse des mains du Grand- Seigneur dans celles des janissaires ou des Oulémas ' -, la populace abrutie applaudit aux pompes du triomphe, quel que soit le vainqueur. Privée de vraie grandeur, elle ne comprend et n"'admire que Téclat de l'or; le succès est pour elle la justice et la loi. Les titres confèrent les talens , disent les Turcs , et cet axiome absurde consacre tous les genres de tyrannie
' Docteurs de la loi. Ce corps est divisé en trois classes ; les juges , les interprètes de la loi et les ministres du culte.
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et toutes les inepties des goiiTernans. Aussi , pourvu que le servage procure des richesses , il devient, aux yeux de la foule, un objet de respect et dVnvie. L''ambition , seul principe dVctivité chez les Turcs , aspire aux emplois les plus avilissans du sérail. En Europe, la masse des nations abandonne aux courtisans les. tristes honneurs de la servilité ; Fesprit public proteste hautement contre les institutions qui voudraient Favilir. En Turquie, tous se font oloire de leur bassesse. Sans doute la loi naturelle de la vertu existe encore, même là, dans le cœur de quelques hommes. Il y a mieux, le despotisme est obligé , pour alfermir son empire , de faire , de temps en temps, des concessions à ses esclaves. Sept jours de saturnales accordées au peii|)le lors de la naissance d\ui prince , le rendent à lui-même ; mais, comme pour le dégoûter de la liberté , on ne la lui montre que sous les traits de la licence. 11 abuse d''un bien dont il n*'a point appris à jouir ; il singe les caprices du maître plutôt qu'il ne sait être libre. Enfin , les prin-^ cipes anti-sociaux du gouvernement et de la religion mahométane s*'opposant à tout progrès, à toute innovation salutaire, font de cette existence qui marche en sens inverse du vœu de ^
la Providence,une longue et déplorable erreur. Parmi les Grecs de Tantiquité, les facultés physiques et morales de Thomme étaient développées au plus haut degré; le climat, les institutions aidaient à maintenir Féquilibre entre les deux puissances qui composent notre être; rien n"'était étouiFé; tout grandissait à la fois; aussi trouvait-on réunies chez les Grecs la beauté , la grâce , la force et la vertu. Ils avaient ime métaphysique élevée, mais qui ne leur défendait pas de jouir des biens dont la vie est ornée ; leurs arts plaisaient à la pensée et aux yeux; leiiA statues avaient un grand caractère et des formes ravissantes ; leurs monumens éveillaient dans le cœur des émotions profondes et douces. Partout on retrouvait Pempreinte de cette mystérieuse alliance des sens et de Pâme , et c"'est par elle seule qu'ion peut expliquer la grandeur et le prestige de ce peuple. Le premier il découvrit la véritable gloire ; le premier il la mit en honneur ; le premier il enseigna au monde les bienfiiits de la liberté. Engagé dans la route marquée par Dieu aux nations, il a pu s'^arrêter sous Tempire d'Orient, être avili par les Turcs; il n'en est pas moins resté dans la droite voie. Le principe du bien et du beau était demeuré en lui ;
sa destinée devait s^accomplir, n"'eùt-il survécu aux massacres qu\ine seule famille grecque. Les Turcs, au contraire, lancés hors de la sphère morale, errent au hasard, frappés d'*aveuglement. Jouets des caprices d^un maître, ils ont été parqués par Mahomet dans un cercle dMnstitutions vicieuses qu''ils n''ont pas su franchir. Ils sont dans Tensemhle des nations ce que sont les malfaiteurs par rapport à la société. Leurs lois destructives de tout sentiment d^honneur et dVquité, ne sont pas même conservatrices pour eux", leur pouvoir, toujours vacillant, est appuyé sur des bases qui écroulent; leur organisation politique est ime sorte de monstruosité : ils ne peuvent résister comme peuple ; ils n''ont point en eux de véritables élémens de force. Entourés de ruines, ils détruisent tout, et ne réédifient rien; ils nWnent que les tombeaux où ils espèrent retrouver la continuation des rêves confus qui remplissent la moitié de leur vie. Satisfait dans son stupide orgueil de se croire Télu de la création, le Turc meurt sans avoir fait un pas vers un perfectionnement quelconque , et comme rien dans la nature ne peut être immuable, la masse recule rapidement vers un anéantissement total. Rien ne peut empêcher
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Taclion du poison renfermé dans son sein. En vain les souverains se coaliseraient autour d"'un cadavre, ils ne pourraient le ranimer: une puissance mille fois plus forte que la leur remporterait toujours ; la voix de la justice divine crierait encore aux Turcs : « Il faut se régénérer ou mourir ! »