BUONAPARTE
La lettre adressée au Bey était en français. La voici.
Le général en chef de l'armée d'Italie , au chef du peuple libre de Maina.
« Citoyen, >» J\ii reçu de Trieste une lettre dans laquelle
6o BONAPARTE
VOUS me témoignez le désir cVètre utile à la République française, en accueillant ses bâtimens dans vos ports. Je me plais à croire que vous tiendrez votre parole avec cette fidélité qui convient à un descendant des Spartiates. La République française ne sera point ingrate à l'égard de votre nation. Quant à moi,^ je recevrai volontiers quiconque viendra me trouver de votre part, et ne souhaite rien tant que de voir régner une bonne harmonie entre deux nations également amies de la liberté.
» Je vous recommande les porteurs de cette lettre qui sont aussi des descendans des Spartiates. S''ils n''ont pas fait jusqu''ici de grandes choses, cVst quMs ne se sont point trouvés sur un grand théâtre- )> Salut et fraternité.
» Signé BUONAPARTE. »
Le style ambigu de cette lettre, sa sécheresse, le ton de dictateur qu^ prend Napoléon, n*'annoncent rien de bien favorable aux Grecs; il ne cherche même pas à feindre Tenthousiasme pour une cause si juste et si belle. On voit que la délivrance de la Grèce est subordonnée à son ambition, à ses vues politiques. En garde contre tous les bons sentimens.
ET LES GRECS. 6l
il se défie de la générosité comme d\me folie. Il ne passe pas d^une haute pensée aux avantages secondaires qui peuvent en résulter ; ce sont, au contraire, ces avantages qui décident son dévouement. Cette sagesse, toute mondaine et toute de calcul, Ta trompé plus d'une fois , et rimpulsion d'instinct qu'il s'était fait une loi d'étouffer, aurait été un guide plus sûr et surtout plus noble.
Dimos partit accompagné de son neveu Nicolas Stephanopoli. Ils arrivèrent à Corfou, et parcoururent les îles et les côtes où la Grèce avait encore des enfans non dégénérés : car des hommes libres, flétris du nom de brigands , ont conservé le feu divin depuis Philopœmen jusqu'aux Botzaris , et il y a des montagnes , des antres, des gorges profondes, des défilés plus sacrés que celui des Thermopyles , où le turban n'a jamais pénétré.
Dimos eut des relations avec plusieurs capitaines mainotes, séjourna dans différentes îles de l'Archipel , parla des projets d'affranchissement que méditait le grand libérateur de Vllalie; projets toujours accueillis avec avidité par l'esprit mobile des Grecs ; il profita des intelligences établies, et en forma de nouvelles. Le fils d'un des capitaines du Magne, Beysandi,
était venu en Italie Tannée dWant pour féliciter Bonaparte de ses conquêtes, et exciter son intérêt en faveur des Mainotes: il nWait pu voir le général et lui avait écrit ; mais, ne recevant point de réponse, il retourna dans son pays. Bonaparte fît cependant imprimer à Milan cette lettre traduite du grec en italien, et y répondit par Dimos. Rassuré sur Tindifférence de Bonaparte, le jeune Mainote se décida à apporter lui-même au général en chef des renseignemens détaillés, des plans d'insurrection et de défense pour la Grèce : mais Dimos et Nicolas qui le précédaient ne trouvèrent plus le grand homme en Italie. Les États de Venise , sacrifiés aux intérêts de la France et de FAutriche, avaient été partagés entre cette dernière puissance et la République italienne. Napoléon était parti pour Rastadt d''où il devait se rendre à Paris afin d^ examiner Tesprit public, et de voir s'il était temps de laisser éclater ses projets ambitieux , ou si , comme César, il lui fallait dompter les Gaules pour arriver à l'empire '. Inquiet de
* « Il était déjà si fortement préoccupé du projet de domination, qu'il a accompli depuis, que pailant un soir à Barras de son ascendant sur les peuples italiens , il lui dit qu'ils avaient voulu le faire duc de Milan et roi d'Italie-
sa destinée , ennuyé de la dépendance où il se trouvait vis-à-vis du Directoire , il flottait indécis entre mille projets , quand les commissaires envoyés en Grèce revinrent à Paris. Le vieux Dimos qui , pendant ce long et fatigant voyage, avait presque entièrement perdu la vue, fut admis, non sans beaucoup de démarches et de peines , devant Bonaparte , et lui présenta les pièces suivantes que je donne ici traduites littéralement des originaux italiens'.
« Mais je ne pense , ajouta-t-il , à rien de semblable dans aucun pays. — \ous laites bien de n'y pas songer en France, r< pondit Barras; car, si le Directoire vous envoyait demain au Temple , il n'y aurait pas quatre personnes qui s'y opposassent. » Bonaparte était assis sur un canapé à côté de Barras ; à ces paroles , il s'élança vers la cheminée, n'étant point maître de son irritation; puis, reprenant cette espèce de calme apparent, dont les hommes les plus passionnes parmi les babitans du Midi sont capables , il déclara qu'il voulait être chargé d'une expédition militaire. Le Directoire lui proposa la descente en Angleterre ; il alla visiter les côtes; et, reconnaissant bientôt que cette expédition était insensée , il revint, décidé à tenter la conquête de l'Egypte. » Madame de Staël. Considérations sur la Révolution française.
* Ces pièces, enfouies à la suite d'un pitoyable ouvrage publié en Angleterre en 1800 , étaient ignorées , ou fort peu connues.
Leur ton servile , dès cette époque , où le vieux Corse prêtait des idées libérales même aux Turcs , ne les rend pas moins curieuses que les intérêts dont elles traitent, les détails quelles renferment, Phomme extraordinaire auquel elles furent adressées , qui avait provoqué cette mission et qui en écouta à peine le résultat. L^expédition d^Égypte venait d^être résolue, et, dans la carrière gigantesque de Bonaparte, la Grèce n''était plus qu''un point à peine visible. Il voulait , comme il Ta dit depuis , « partir d^Egypte , passer par Constantinople, et prendre FEurope à revers pour arriver à Paris '. »
« Citoyen général,
)) J'ai suivi les instructions que vous m''avez données à Milan ; j'ai parcouru la Grèce ; j'ai connu les habitans de la Morée , de l'Albanie , de la Romélie, et même indirectement ceux de Constantinople. Devenu l'interprète de leurs vœux, chargé de leurs hommages, je viens vous les présenter, et vous peindre l'ardeur de leurs désirs qui vous appellent sur Ces rivages.
• Madame de Slaël.
» La Grèce est digne de la liberté; elleTattend de vous- Le bruit de vos surprenantes victoires, et plus encore la renommée de vos vertus, ont réveillé ce peuple enseveli, depuis des siècles, dans le sommeil de Pesclavage. L^ame de leurs pères s"'est ranimée en eux; ils sont prêts à tous les sacrifices pour secouer le joug : mais, sans vous, sans Pappui de quelques troupes , sans un point de réunion, ils craignent d''exposer la nation entière à cette totale extermination dont les Turcs les menacent sans cesse.
)) Cest à vous , ame généreuse, c''est à vous seule qu"'est réservée la gloire de régénérer la plus belle nation de Fantiquité, de venger rhumanité de tant d^outrages, et de purger la terre d'un tyran, d^un monstre, qui, devenu propriétaire de la vie ^ de l'honneur et des biens de ses sujets^ en abuse d'une manière si horrible'. Vous avez délivré Fltalie, abattu la rage des ennemis de la République, sauvé la France , réuni à ses lois les îles Ioniennes , et cependant vous n'êtes pas encore aux bornes
• Le Grand-Seigneur , ainsi désigné par Dimos , n'est autre que Sélim III, avec lequel Bonaparte eut ensuite des relations amicales. Voyez les notes à la fin du volume.
de votre carrière ; Byzance vous attend. Pour porter les limites de la liberté gallo-grecque au-delà du Bosphore et du Pont-Euxin , il suffit de votre présence.
» Accomplissez vos grandes destinées : les Turcs eux-mêmes vous béniront. Il en est parmi eux qui portent déjà cachée en leur sein la cocarde tricolore '. Les Grecs tiennent une lampe allumée devant votre image; ils adorent en vous le dieu de la liberté, et ils élèvent au ciel leurs vœux pour la conservation de vos jours, gage certain de leur future et prochaine félicité. »
Les grandes espérances que le pauvre Dimos et ses amis du Magne fondent sur le général en chef, espérances qui devaient être si promptement trompées , et Felfroi que ressen-
' Cette préoccupation des trois couleurs dans les esprits bornés de ce temps est vraiment curieuse, et le devient plus encore lorsqu'on songe de quelle manière ces signes étaient compris en Turquie. Dans les traites entre le général Gentili et la Porte, pour l'occupation des îles Ioniennes, les objections des visirs portèrent sur la République française dont le nom ne pouvait trouver ni équivalent, ni explication en turc. Enfin, l'ayant naturalisée dans le mot Rclioublikd , le Divan consentit à la reconnaître sous la condition expresse qu'elle ne pourrait jamais épouser une princesse autrichienne. (^Voycz Pouqueville.)
ET LES GRECS gj
taient les Grecs d'alors à Tidée d'être laissés seuls devant les Turcs , sont deux circonstances devenues maintenant bien remarquables. Ce besoin de Tappui des puissances européennes aurait contribué à éloigner à jamais Tindépendance de la Grèce , si la marche des peuples se pouvait arrêter. Pour eux, comme pour les individus, l'adversité , née de la corruption , la détruit peu à peu , ramène la morale, relève la vertu; les forces, les lumières renaissent, et Tamour de la patrie, qui est aussi l'amour de l'indépendance, consume tous les obstacles et triomphe. Un peuple opprimé , un peuple d'esclaves doit se régénérer ou disparaître de la surface du olobe. Si Fhomme ne se corrioe pas, c'est qu'il meurt ; mais, pour les nations qui ont la vie en elles , le jour de la résurrection arrive, qu'importe le temps , et il est venu pour les Grecs.
Ils ont pu se rassasier de l'intervention étrangère : ils ont vu les Russes les aider dans l'intérêt de leur agTandissement et les abandonner en traitant avec la Porte ; la France prêter son appui au sultan contre eux, les foudroyant comme alliés de la Piussie. Ils ont vu Napoléon , tantôt sonder le terrain qu'il vou-
laits'approprier chez eux, tantôt prêter la main
à leurs oppresseurs ; puis , comme ces pontifes qui donnaient Finvestiture du monde à ceux qui leur baisaient les pieds, projeter, par les articles secrets du traité de Tilsitt, le partage de la Grèce entre Tempereur d'Autriche , Fautocrate de Russie , et ses propres préfets ' ; ils ont vu FAngleterre, toujours mercantile, vendre Parga aux bourreaux, livrer les Zantiotes et autres insulaires, alors ses sujets, et les réfugiés de Scio et de la Morée au pal et au bûcher ; ils Font vue , dans sa neutralité dérisoire, ravitailler les places turques, abriter la flotte du capitan pacha, fermer les passages à celle d''Hydra, employer tous les moyens pour détruire une marine naissante qu'elle redoutait , prête à la traiter en sœur au jour de son triomphe, afin de partager avec elle le commerce de l'Archipel , si elle ne pouvait plus l'exploiter seule. Les Grecs ont vu l'Autriche, dans sa politique incompréhensible de petitesse, les gêner autant que le permet sa lourde influence , livrer Riga aux bourreaux , emprisonner les princes grecs dans ses forteresses ; enfin , ils ont vu la diplomatie européenne en corps défendre aux consuls et aux vaisseaux
' Voyez les notes à la fin du volume.
ET r,ES GRECS. 6g
francs de donner asile aux Grecs fugitifs, et déclarer les pavillons chrétiens ennemis du malheur et de la bannière de la croix.
Aussi , ce n'*est plus devant les images de la Czarine, de Napoléon, ou de tout autre despote étranger, que brûle Tencens du peuple qui a dormi tant de siècles. Cest devant la Vierge couronnée , devant la croix triomphante qu''il épanche ses peines , ses espérances et ses vœux. Fatia^ué de Finconstance des hommes, il en a appelé à Dieu, et Dieu Ta entendu. Il a dit au Seigneur : « Vous êtes mon appui, vous êtes mon Dieu : c'est en vous que je mets ma confiance. » Et le Seigneur Ta couvert de son ombre et Pa mis en sûreté sous ses ailes : il a commandé à ses anges de le garder dans toutes ses voies. « Je le délivrerai, a dit le Très - Haut, parce qu''il a mis en moi sa confiance ; je serai son protecteur, parce qu'il a connu mon nom. Il m'invoquera et je l'exaucerai', je serai avec lui dans ses jours d'affliction, je l'en tirerai et l'en ferai sortir avec gloire. » Emblème du Sauveur, comme lui, le peuple grec renonce à sa divine origine, souffre, languit et meurt couvert d'opprobres ; comme lui , il ressuscite victorieux du tombeau, pour dissiper les ténèbres du monde et rappeler aux
nations leurs hautes destinées. La vertu qui notait plus pour les peuples qu'une brillante théorie, qu'une poésie, un rêve deTimagination , est redevenue une réalité : il n'y a plus moyen de nier ses prodiges. Ce ne sont plus quelques individus qui se dévouent, mais des milliers d^hommes qui sacrifient leur bonheur , leur fortune, leur vie, pour conquérir un noble avenir.