‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Apres avoir fait un appel aux sentimens libéraux de Bonaparte, Dimos lui soumit les renseisnemens suivans :

Renseigneinens sur F Albanie^ la Romélie et la Moree.

'( Citoyen général,

» L"* Albanie se divise en deux parties : Tune qui est limitrophe de la Dalmatie , est habitée par des Turcs et par des Chrétiens catholiques. Presque toute la population du pachalik de Scutari se compose de ces derniers. Opprimés sous un joug chaque jour plus insupportable, ils n''hésiteront pas à se joindre à la première puissance chrétienne qui se présentera pour faire la conquête de ce pays.

)) Les habitans des Bouches-du-Cataro , actuellement sujets de Tempereur d'Autriche • , sont au nombre de dix mille hommes d'armes, et les Monténégrins peuvent en mettre sur pied vingt-cinq mille ; ils sont indépendans et nourris dans la haine du nom turc. Ces peuples aguerris professent le rit grec; ils occupent, depuis la mer jusqu'^aux montagnes, les frontières de la Dalmatie, et sont toujours prêts à se jeter sur les Turcs lorsque ceux-ci ont la guerre avec quelque puissance.

» L'autre partie de l'Albanie commence à la Vallone, ou Avlone, distante de cent milles de la Dalmatie, et s'étend jusqu'à Fisthme de Morée. Toute cette étendue de pays, d'environ deux cents milles de longueur, est de même peuplée de Turcs et de Grecs. Ces derniers forment au moins les six septièmes d'une population que gouvernent despotiquement cinq pachas toujours en guerre les uns avec les autres. Ali, le plus riche et le plus puissant d'entre eux , tend à devenir le seul maître de l'Albanie ; il a déjà assujetti deux de ses riv^aux ; le pacha de Delvino, qu'il a remplacé par son propre fils, et celui d'Avlone, qui, déjà vaincu,

' Depuis le traité de Campo-Formio.

ET LES GRECS. j'd

cherche, par quelque alliance avec d'autres pachas, à se mettre en état de résister aux forces d'Ali.

» La Chimarra peut compter dans sa juridiction dix-neuf villages, et six mille hommes en état de porter les armes, tous Grecs qui surent conserver leur indépendance pendant trois siècles, mais qui viennent d'être assujettis par Ali. Ce pacha fait maintenant sa résidence à Janina sa capitale , qui contient trente mille habitans, dont les deux tiers sont Grecs. Trois cents villages dans sa juridiction, tous habités par des Grecs , peuvent mettre cent mille hommes sous les armes ; enfin , tout le pays qui s'étend entre Prévésa appartenant aux Français , et à six heures de chemin de-là, Souli, séjour d'un peuple libre, du golfe de Prévésa à celui de Lépante jusqu'à f isthme de Morée, Arta, Janina, tout cet espace qui fait partie de la Romélie , et qui est sous la domination d'Ali pacha, peut fournir trois cent mille hommes d'armes Grecs, et quarante mille Turcs.

)) Toutes ces notes sont les résultats de conférences avec les principaux habitans de ces pays. Ils nous ont confié les moyens qu'ils avaient de favoriser vos vues, général, si vous

jetez les yeux sur cette nation qui, depuis si long— tenij)s , gémit sous le despotisme le plus odieux. Nous vous présentons dans cette supposition un plan qui vous fera connaître combien il serait facile de donner la liberté à tous les peuples du Levant. »

Dans ces renseignemens justes , mais lâches et peu détaillés , Dimos n''insiste pas sur cette composition et ce gouvernement étrange de la Thesprotie, de l'Albanie, de la Romélie , de toute cette partie de la Grèce entrecoupée de lacs, de montagnes, de marais, propre à une guerre de partisans entretenue depuis des siècles, et qui se compliquait si singulièrement entre des francs intéressés, des pachas ambitieux, des Turcs oppresseurs, des esclaves contraints à la liberté par la misère, et des montagnards intrépides, libres par leur caractère et leur position. Le génie infernal d'*Ali a fini par triompher de toutes ces anarchies qui se €^ontrebalançaient, en s'appuyant alternativement sur chacune. Lui aussi a eu son système de bascule, mais terrible et bien combiné. Il a défait les pachas les uns par les autres, et en s^iidant du secours des chrétiens indépendans. L^imprévoyante facilité des commandans français des îles Ioniennes, lui a permis de massa-

crer les peuplades libres et chrétiennes de Nivitza-Bomba et deSaint-Bazile. Le fanatisme musulman a été le foudre sous lequel il a écrasé Souli qui devait renaître de ses cendres, et plus lard lui fournir encore des armes contre les Osmanlis. Après avoir arboré la cocarde tricolore , fraternisé et dansé la carmaanole avec les bizarres enthousiastes de cette époque', il arracha par la trahison à Findomptable bravoure des Français, Buthrotum et Prévésa. Les Anglais, contre lesquels il s'aidait des Français pour les leur opposer ensuite, lui vendirent Parga; enfin, il parvint à son but. Les milliers de pouvoirs qui se partageaient ces riches provinces, pour les dépecer et les détruire, furent réunis en un seul plus féroce que tous les autres. L'hydre n'eut plus qu'une tête que le sultan a fait abattre, et Ali n'est tombé que lorsque les Grecs pouvaient saisir son sanglant héritage, et profiter des nombreuses leçons qu'à son insu il leur avait données.

Il a cruellement puni leurs divisions , châtié leur lâcheté, ranimé leur ferveur; il a tohré Taccroissement des lumières, parce qu'il en

' Entre autres avec radjudant-général Rose, (^Voyez rhisloire de la Grèce. )

espérait des sujets capables de soutenir l'indépendance à laquelle il aspirait. Son inexprimable barbarie a fait mieux qu'amasser la vengeance, elle a exposé aux yeux de la Grèce et du monde des exemples de covn-age, de fermeté, d'héroïsme, faits pour enflammer et régénérer Tunivers. Il est devenu désirable de mourir comme étaient morts ceux qui semblaient avoir repoussé la terre du pied pour s^élancer plus sûrement aux cieux. J'entendais un Grec parler d'un supplice dont le seul récit blesse nos oreilles , nous peuples amollis ; il s'étonnait par quelques mots naïfs de notre effroi; il lui semblait tout simple d''être empalé pour sa patrie et pour la foi. Voilà les hommes qu''a créés la barbarie ottomane. Les marques qu''ont pu leur laisser leurs chaînes , les vices que Tesclavage a développés chez quelquesuns d'entre eux , la ruse , la duplicité , la férocité même, serviront à assurer leur affranchissement. Leurs triomphes et la liberté achèveront tout naturellement leur régénération morale, et sous un Napoléon , que Dimos invoque en vain pour eux, ils auraient oublié leur religion, leurs ancêtres, et seraient devenus des instrumens, des machines de guerre qui brisent et sont brisées.

Voici maintenant le plan simple et bref de Dimos pour la conquête de la Grèce, et si ces pièces n''avaient existé long- temps avant que les Grecs se fussent faits hommes, on serait tenté de croire qu'elles sont tracées d''après une expérience récente.

Plan sur la Moree.

« Citoyen général,

» La conquête de la Grèce dépend de la prise de la Morée. Cette péninsule, presque ronde, a sept cent cinquante milles de circuit, et c'est le plus riche pays en productions qu'il y ait dans tout le Levant. Il avait autrefois plus de deux millions d'habitans : il n'en contient plus que trois cent mille,y compris vingt-sept mille Turcs et quarante mille Mainotes. Les forces des Turcs consistent en six forteresses peu armées et mal gardées , qui sont Fatras dans le golfe de Lépante, Néocastron ou Navarin, Modon, Coron, Napoli-de-Romanie et Monembasie ou Malvoisie. Il suffit , pour réduire ce pays , d'une armée de dix à douze mille hommes, qui des-

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cendesur ces côtes OÙ elle se recrutera des forces mainotes ; deux ou trois frégates dans le golfe de Lépante empêcheraient le passage des Turcs albanais, et six vaisseaux de ligne dans la mer de Napoli-de-Romanie seraient suffisans pour s'opposer à ce que les Turcs fussent secourus de ce côté. Ces précautions prises , les Musulmans ne feraient aucune résistance, et quelques-uns d'entre eux ne sont même pas ennemis de la liberté.

» Une autre mesure nécessaire serait Toccupation de Tisthme de Kamigli ou de Corinthe : cette langue de terre, large de six milles, est séparée dû continent par des montagnes escarpées à travers lesquelles un seul chemin conduit dans laMorée. Il est important que ce passage soit occupé par les Français ou les Grecs insurgés. Ces mesures vous assureraient non-seulement la possession de la fertile Moréé , mais encore vous ouvriraient le chemin pour pénétrer dans toute la Grèce, et vous en rendre maître en peu de temps.

» Les peuples de PAlbanie grecque s'insurgeront dès qu'ils verront les Français maîtres de la péninsule, et ils vous fourniront des forces pour passer outre. Les Français seront reçus par les Grecs à bras ouverts.

» Chargés par vous, général, de reconnaître Tesprit politique Jes peuples de TAlbanie , nous avons pu nous assurer aussi de celui de toute la Grèce. A la fois Grecs et Français, porteurs de vos dépèches au général Gentili , nous avons inspiré une confiance si universelle, que de toutes parts les Grecs accouraient nous communiquer leurs sentimens, et nous faire part des plans qui les peuvent conduire à h\ liberté.

» Soyez, certain, citoyen général, que dans des affaires d'une si grave importance nous nous sommes conduits avec toute la prudence qu elles exigeaient, et que nous n'avons épargné nulle fatigue, reculé devant aucun péril, qu'enfin nous avons fait, comme nous le ferions encore s'il était nécessaire, tout ce qui était en notre pouvoir pour nous rendre dignes de votre estime et de votre protection. »

La prise de Corinthe, en 1822, par Drama Ali, et l'espèce de désorganisation momentanée qui en fut la suite, montrèrent combien Dimos avait eu raison en recommandant l'occupatiort de l'isthme de Corinthe. Odyssée lui-même, quoique Armatole du continent , a si bien senti que l'indépendance de la Morée était le gage de celle du reste de la Grèce , et que le

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passage de l'isthme était le point le plus important, que, dans son habile plan de campagne, il Ta entouré d'une triple défense : il a placé des postes d'armatoles aux Thermopyles, soulevé les paysans de FAttique et de la Phocide pour fermer les défilés des monts Cérauniens et du Cythéron , et faisant occuper les monts OEniens il a enfermé une armée de trente mille Turcs dans la Morée où elle a trouvé ce qu'il lui destinait, un tombeau.

Les mouvemens de la Moldavie et de la Valachie , excités dans le courant de 1820 par la Russie et par Alexandre Ypsilantis, n'ont eu d'autres suites que l'assassinat du patriarche Grégoire et les massacres de Constantinople. Les agitations de l'Epire et de laThessalie où les klephtes, les armatoles, les Souliotes nourrissaient un foyer d'indépendance , et où Ali avait cherché à soulever en sa faveur ceux que naguère il avait chassés ou rangés sous le joug, n'ont pas toujours été utiles à la cause des Hellènes ; car les diyisions de toutes ces tribus guerrières, de tous ces chefs différant entre eux d'intérêt et quelquefois de religion , les trahisons, le manque de plan et d'union, les ont livrés dans plusieurs circonstances, malgré une bravoure presque surhumaine , au fer

ET LES GRECS. Si

des masses énormes de Turcs et d'Albanais qu^ se succédaient pour tomber sur eux. Le véritable centre de la révolution a été la Morée ; là, en dépit des chances de la guerre , la bannière de la croix est toujours restée déployée. La presqu''ile est comme le cœur de la Grèce d'où le sang, la vie, le besoin de Tindépendance circule dans toute la nation ; c''est d^elle qu'est parti le cri de la nationalité; c'est du Péloponèse que le sénat grec a fait entendre cette sublime déclaration : « La Grèce prend le ciel et la terre à témoin qu'elle existe. »

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