CHAPITRE XI
Nouvelles et vaines sollicitations de Berthier et de Dupont. — Situation critique de Masséna. — Arrêtés des Consuls du 15 floréal. — Carnot chargé de les notifier en personne à Moreau. — Moreau s'y soumet en bon citoyen. — Insi.stance du Premier Consul. — Préventions de Moreau contre le gouvernement. — Leurs causes probables. — Lettres perfides de Leclerc à Bonaparte.
Jusqu'au 10 floréal, le Premier Consul avait refusé de donner satisfaction aux demandes réitérées de Berthier et de Dupont qui réclamaient l'envoi, par Moreau, d'un détachement de 15,000 hommes pour seconder les opérations de l'armée de réserve. Mais le 11, Bonaparte apprit par une lettre de Suchet la véritable situation en Italie : Masséna était refoulé sur Gènes et son lieutenant rejeté sur le Var (1). Il était urgent de les dégager au moyen d'une promple et puissante diversion (2) .
Le Premier Consul, qui avait décidé dès le 7 que
(1) Coiiexp. de Napoléon, n° 4745; Sucliet à Bonaparte, 1'^ Horéal (A. H. G., Armée d'Italie).
(2) Corresp. de Ntipoléo», n*^ 4746.
l'armée de réserve déboucherait en Lombardie, par le Petit Saint-Bernard (1), expédia aussitôt des ordres à Berthier, à l'effet de hâter le mouvement de concentration sur la rive septentrionale du lac de Genève. Il annonçait en même temps son arrivée dans cette ville pour le 16 floréal. Il espérait y trouver des nouvelles de Moreau, et prendre alors, de concert avec lui, des mesures pour l'envoi, qu'il jugeait indispensable, d'un détachement de l'armée du Rhin sur le Simplon ^2) .
Bonaparte pensait que le 20 floréal Moreau aurait remporté sur Kray « un avantage assez considérable (3) ') , pour qu'il devînt possible de demander l'exécution de la convention passée à Bâle à cet effet. Moins exigeant d'ailleurs que Berthier et Dupont, le Premier Consul estimait le II , qu'à la rigueur, une division composée de G, 000 hommes d'infanterie et de 1,000 chevaux qui passeraient par le Saint-Gothard, tandis que 4,000 hommes se dirigeraient sur le Simplon, <> seraient d'un secours puissant » et rendraient « infaillible " la manœuvre de l'armée de réserve (A) .
Ce n'était pas pour ménager Moreau, que Bonaparte se contentait ainsi d'un effectif sensiblement
(1) Coviesp. de Sapoleon, n° 4738.
(2) Ibid., n" 4745.
(3) Plan d'opérations arrêté entre Moreau et BertMer. ^Voir page 208).
(4} Currcsp. de Napoléon, n" 4747.
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moindre que celui fixé par la convention de Bàle (1). En réalité, il jugeait que Mêlas avait commis une faute en portant de grandes forces dans la Rivière de Gènes pour attaquer Masséna et en laissant, à peu près ouvertes, les portes de la Lombardie et du Piémont. Si, écrivait-il à Berthier, « l'armée autrichienne eût eu le l)on esprit de rester cantonnée sur le Pô, vous n'auriez pas pu faire la même diversion sans une coopération immense de l'armée du Rhin r2)» .
Cependant, Berthier et Dupont renouvelaient leurs doléances, les 10 et 11 floréal, sans que Bonaparte parût en tenir compte (3). Mais, sur ces entrefaites, Dessolle demanda à Berthier de relever le plus tôt possible, dans le Valais, les troupes de Moncev. Moreau avait l'intention de les diriger sur Mayenfeld, tandis que Lecourbe se porterait sur Feldkirch; opération qui permettrait de " gagner ainsi une communication de plus avec l'Italie » , par le Spliigen (4) . Ce fut, pour Berthier, une raison suffisante de croire — ou du moins d'écrire au Premier Consul, le 12 floréal — que Moreau n'avait pas l'intention de lui envoyer des renforts et qu'il voulait « faire, de
(i) Un (juart de l'infanterie et un cinquiènie de la cavalerie de l'armée du Rhin.
(2) Conesp. (lu Napoléon, n" 4747.
(3) Rerthier à Bonaparte, Dijon, 10 tloréal (A. II. G., Arnire de réserve) ; Dupont au Ministre de la ynerre, Dijon, IJ Hoi'éal (//;i</.).
(4) Dessolle à Berthier, Waldshut, 10 Horéal (A. H. G.).
l'armée de réserve, une armée destinée à (jjarder THelvétie (1) » . Le même jour, à 11 heures du soir, après avoir reçu de Bonaparte la dépêche du 1 1 floréal qui lui apprenait la situation de l'armée d'Italie, Berthier revint encore à la charge : " 15,000 hommes sur le Saint-Gothard eussent fait une terrible diversion en faveur du général Masséna. Moreau, avec 110,000 hommes d'infanterie, n'a-t-il pas plus de monde qu'il ne lui en faut contre un ennemi qui n en a pas plus de 80,000 (2) ? -
Ces lettres, qui parvinrent à Bonaparte le li floréal (3) , n'eussent pas changé sa détermination peutêtre, s'il n'avait reçu, en même temps, des nouvelles très graves de l'armée d'Italie. Masséna mandait à la date du 3, qu'il avait été obligé, après quelques succès, de se replier sur Gênes. Sa position était a une des plus malheureuses et des plus critiques dont on puisse se faire une idée » ; l'ennemi s'était emparé de tous les moulins des environs de la place et avait coupé l'aqueduc qui faisait mouvoir ceux de la ville. Au prix des plus grands efforts, l'armée ne pouvait tenir, au maximum, plus de quinze jours. >i Je vous en conjure, citoyen Consul, concluait-il, venez à*iotre secours ! La poignée de braves que je commande ici
(1) Berthier au Premier (Consul, Dijon, 12 floréal (A. H. G., Année de réserve).
(2) Ibid.
(3) Covresp. de Napoléon, n°4751.
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mérite bien, par sa constance et son dévouement, toute votre sollicitude (1). »
Bonaparte calcula que, Masséna ayant capitulé ou ayant été forcé à Gènes, Mêlas pouvait revenir en huit jours, de Gènes à Aoste. Si, à ce moment, 20,000 hommes au moins de l'armée de réserve n'avaient pas franchi les Alpes, les Autrichiens auraient « des avantages immenses » pour lui disputer l'entrée de l'Italie (2j . Cette éventualité pouvait se présenter.
Il n'était donc plus possible désormais d'attendre au 20 floréal pour demander à Moreau l'envoi en Italie des renforts promis. En outre, l'armée de réserve pouvait avoir à livrer des combats sérieux pour déboucher de la vallée d'Aoste, en plaine ; il importait donc d'exiger de Moreau la totalité de l'effectif fixé par la convention de Bàle du 26 germinal. Bonaparte prit ce parti le jour même (3).
Le lendemain 15 floréal (5 mai), les Consuls décidèrent que Moreau dirigerait, " sur-le-champ » , vers le Saint-Gothard et le Simplon, «une colonne forte de 25,000 hommes, infanterie, cavalerie, artillerie comprises, pour agir sous les ordres du général en chef
(1) Masséna au Premier Consul, 3 floréal (A. H. G., Armée d'Italie).
(2) Corresp. de Napoléon, n" 4751.
(3) Ibid.^ n"475i. — Au {jénéral Herthier, Paris, 14 floréal : « ... Je vous ex|)éilicrai ce soir un courrier par lequel je vous ferai connaitre toutes les dispositions que je vais prendre pour que l'aimée du llhin vous seconde autant que possible... »
de Tarmée de réserve « . h'An-èté invoquait la situation critique de Tarmée d'Italie, la nécessité de ne pas laisser entamer le territoire français et de sauver les départements du Midi, menacés par terre et par mer (1).
Le même jour, les Consuls prirent un autre Àrréie aux termes duquel le Valais qui, jusqu'alors, avait fait partie de l'arrondissement de l'armée du Rhin, appartiendrait désormais à l'armée de réserve, ainsi que les officiers généraux, les troupes et le matériel d artillerie qui s'y trouvaient. Le Ministre de la gnerre devait donner l'ordre à Moncey, commandant en Helvétie, de compléter immédiatement à 3,500 hommes, le détachement destiné à garder le Simplon [2] .
Mais ces deux Arrêtés étaient contraires au texte de la convention de Bàle, spécifiant que Moreau ne se séparerait de ces troupes, au profit de l'armée de réserve, qu'après avoir obtenu sur Kray un avantage assez considérable pour lui donner la supériorité. Or, bien qu'en réalité l'armée du Pihin eût remporté deux succès à Engen et à Stockach le 13 floréal, la nouvelle n'en était pas encore parvenue à Paris. Gomment décider Moreau qui avait été malheureux
(1^ K.xtrait (les Becjistres des délibérations des Consuls de la Hépublique (A. H. G., 15 floréalj. h' Arrêté (\m existe aux Archives de la Guerre porte la sigoature autographe de Maret, secrétaire d'Etat.
(2) Registre des Délibérations des Consuls de la Bépublujue (^Arch. nat., AF'^, 4).
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dans la campagne précédente, à accepter ce double sacrifice? Suffisait-il, ainsi que l'a affirmé Saint-Cyr, de lui notifier les deux Arrêtés par un officier expédié en courrier (1) ?
Bonaparte qui s'était heurté aux résistances de Moreau, au moment de l'établissement du plan de campagne et des conférences de Bàle, n'en jugea pas ainsi. La situation en Italie était si critique qu'elle nécessitait des remèdes prompts et siirs ; il n'était pas admissible que Moreau se retranchât, comme il était en droit de le faire, derrière le texte de la convention de Bàle. Les Arrêtés des Consuls, s'ils lui étaient communiqués sans autre forme, pouvaient, par leur rédaction, nécessairement sèche et un peu brutale, froisser l'orgueil du commandant de l'armée du Bhin. N'en rendrait-il pas avec raison Bonaparte responsable? L'incident n'allait-il pas déterminer une rupture que le Premier Consul tenait à éviter?
il fallait donc qu'une personnalité autorisée expliquât à Moreau la genèse des deux Arrêtés et les commentât, en faisant ressortir la gravité de la situation en Italie qui, seule, avait pu déterminer le Premier Consul à ne pas respecter les clauses de la convention du 26 germinal. Bonaparte espéra sans doute que les arguments d'ordre militaire convenablement exposés convaincraient Moreau ; et en même
(1) Saint-Cyh, loc. cit., II, 234-236.
temps, que les ménag^emcnts, presque la déférence dont il usait envers lui, ne le laisseraient pas insensible.
Pour ces motifs, le choix du Premier Consul se porta sur le Ministre de la guerre lui-même, sur Carnot, dont il connaissait les excellents rapports avec Moreau. Li'Aj'rêié du 15 floréal décida qu'il partirait dans la journée même, pour se rendre au quartiergénéral de Tarmée du Rhin, où il prendrait, de concert avec Moreau, toutes les mesures nécessaires pour l'envoi immédiat à l'armée de réserve, du détachement de 25;, 000 hommes. Il devait rejoindre ensuite le Premier Consul à Genève. Le général Lacuée fut chargé de l'intérim pendant l'absence de Carnot (1).
Une demi-heure avant le départ du Ministre, et au moment où Bonaparte quittait lui-même Paris pour se rendre à Genève, le télégraphe annonça la victoire de Stockach et ses résultats : 7,000 prisonniers, 9 bouches à feu et des magasins considérables pris à l'ennemi (2).
Cette nouvelle, très heureuse en soi, parvenait au Premier Consul dans des circonstances particulièrement opportunes; aussi sa correspondance témoignet-elle de la joie qu'il en ressentit. « Tout va ici au
(i) Re(jistve des Délibérations des Consuls de la Bépubli'/ue (Arcli. nat., AF'^', 4).
(2) Conesp. de Napoléon, n"' 4758, 4759.
parfait" , mandait-il à Berthier (1). « Gloire et trois fois gloire ! » , écrivait-il à Moreau (2) .
Les succès de l'armée du Rhin éloignaient en effet l'ennemi de l'Helvétie et permettaient à l'armée de réserve de franchir les Alpes sans aucune inquiétude pour ses derrières (3). En outre, Moreau ne pouvait plus désormais invoquer les clauses de la convention de Bàle, et la mission de Garnot s'en trouvait d'autant facilitée. Enfin les deux Arrêtés du 15 floréal, pris antérieurement à la nouvelle de la victoire de Stockach, allaient apparaître à Moreau comme ses conséquences très logiques et ne pouvaient plus, suivant toute vraisemblance, provoquer son mécontentement.
Garnot partit de Paris dans la nuit du 15 au 16 floréal, accompagné des citoyens Dupont, officier supérieur de 1 état-major; Allent, capitaine du génie ; Dauzeret, commissaire des guerres; Gardon, élève commissaire ; Monistrol et Hubinet, aides de camp ; deux courriers et un domestique (4). Le secret avait été rigoureusementgardé sur le butdeson voyage (5). Le 20 floréal seulement, le bruit courut à Paris qu'il allait porter l'ordre à Moreau de détacher qua-
(1) Conesp. de Napoléon, n" VISS.
(2J Ibicl., n° U759.
(3) Jbifl.,n'" 4695,4711. 4738— Cf. Mémoires de Napoléon (Mos-