‹ Bonaparte et MoreauChapitre 21 sur 54 · TH0I,0X · texte numérisé non relu

TH0I,0X

(4) Mémoires sur Cariiot par son fils, II, 211-212.

(5) AnLARD, Paris sous le Consulat, I, 310.

raiite mille hommes de son année pour les diriger vers ritalie(i;.

Garnot, voyageant u jour et nuit sans reposer (2) » , arriva à Bàle le 18 floréal (3; et à Pfullendorf le 19, vers 5 heures du soir [-i] . Là, il apprit la victoire remportée par Moreau à Messkirch le 15 ; il envoya aussitôt un courrier extraordinaire à Bonaparte pour lui en faire part. Ce nouveau succès rendait sa tâche encore plus facile; aussi présumait-il que son séjour au quartier général de l'armée du Rhin serait de courte durée et que vingt-quatre heures lui suffiraient pour remplir sa mission (5 . Ses pressentiments ne devaient pas le tromper.

Le 20 floréal à 9 heures, il rejoignit Moreau à Biberach. au lendemain même d'un combat heureux que larmée du Rhin avait livré en ce point (6; . Moreau se montra très affecté de la décision qu'avaient prise les Consuls. Il s'attendait sans doute à fournir ce détachement à Bonaparte, mais plus tard; et, d après

(1) AuLARD, l^firis SOUS le Consulat, I, 319.

(2) Garnot à Lacuée, Biberacli, 20 floréal (A. H. G.\

(3) Lettre de Berne du 19 floréal, publiée par le Bulletin helvétif/ue du 21.

(4) L'adjudantgéDéral Bertrand au commandant du (juartier général, PfullendorF, 19 floréal (A. H. G).

(5) Le Ministre de la guerre au citoyen Bonaparte, 19 floréal (sans indication de lieu d'expédition, A. 11. G.).

.6) D'après les Mémoires sur Carnot, le Ministre aurait rejoint Moreau le jour même du combat de Biberach. Le rédacteur de ces Mémoires a commis une erreur à ce sujet (Garnot à Lacuée, Biberach, 20 floréal, A. H. G.).

236 P.O^'APARTE ET MOllEAU

Saint-Gyr, il avait espéré, avant de perdre ces troupes, profiter de leur présence, pour remporter sur Kray une victoire qui le mit pour longtemps hors de cause (1).

Certes, Lecourbe avait obtenu à Stockach un succès décisif sur le prince de Lorraine, mais à Engen et à Messkirsclî, le gros de l'armée autrichienne s'était replié en bon ordre (i2j . Tout en exagérant, dans sa correspondance et dans ses ordres du jour, les avantages qu'il avait obtenus (3), Moreau ne pouvait donc

(1) 8aint-Cyb, loc. cit., II, 238.

(2) Après la bataille d'Eiifien, Krav, décidé d'abord à recommencer la lutte le lendemain, ne se replia qu'en apprenant la retraite ilu Prince de Lorraine sur Si{;inarin{;i;n. 11 ne se mit d'ailleurs en mouvement qu'à 3 heures du matin, le 14 lloréal. Après Messkirch, les Autrichiens se rassemblèrent et battirent ensuite en retraite en emmenant leurs piisonniers. (^Oesterreichische militai ische Zeiisclirift, 1836, II,fasc. 4.)

(3) Le Bulletin historique de l'armée du Rhin relate qu'à Engen- Stockach les Autrichiens ont perdu plus de 11,000 hommes (tués ou prisonniers) sans compter les blessés (A. H. G.). Desselle évaluait leurs pertes à « 5 ou 6.000 prisonniers, autant de tués et blesses » (au ^linistre de la guerre, 17 Horéal, Ihiil.). f^'ordre du jourde l'armée du Rhin, en date du 15 Horéal , mentionne 7,000 prisonniers, 6,000 houuiics tués ou blessés. Or les chiffres exacts sont : 1,447 tués, 1,884 blesses, 3,862 [)risonnicrs, soit un total de 6,893 hommes [Oeslcrreicliisclte militàrische Zeitschrift, 1836, t. II, fas('. 4, il).

On trouve, au sujet de la bataille de Messkirch, les mêmes exagérations. D'après Dessolle, les Autrichiens auraient perdu 3,000 à 4,000 morts ou blessés, environ 3,000 prisonniers, sans compter IjSOO prisonniers (|ue leur aurait faits la division Ney le lendemain (Dessole au Ministre de la guerre, Biberach, 20 floréal, A. II. C). Or, les chiffres donnés par les Autrichiens sont : 477 tués, 1,919 blessés, 1,571 prisonniers. (^Ocsteir. milit. Zeilsch., t. Il, fasc. 4, 17). Aussi n'esl-il pas surprenant que Carnot ait cru, à Biberach, que, depuis le commencement de la campagne, l'ennemi avait perdu

se dissimuler que Kray restait un adversaire redoutable, surtout si Ton diminuait ses foi'ces, déjà presque insuffisantes, de 25.000 hommes.

Il exposa à Carnot les inconvénients qui peut-être en résulteraient pour l'armée du Rhin. Elle ne luttait avec avantage, " que par Tascendant de sa bravoure et de ses efforts extraordinaires " . Affaiblie d'un contingent aussi considérable, elle en serait réduite à la défensive et ne pourrait plus conserver sa position avancée en Bavière. La retraite la priverait des ressources que procurait le territoire ennemi; le découragement naîtrait ; l'adversaire deviendrait plus audacieux.

Carnot, tout en trouvant ces raisons a très fortes » , fît appel au patriotisme de Moreau qui, se montrant " aussi bon citoyen qu'habile général » , acquiesça à ses demandes et prit aussitôt toutes les mesures pour la prompte exécution des instructions des Consuls(l).

Carnot partit le soir même, « on ne peut plus satisfait de Moreau (2) " , et rejoignit le Premier Consul à Lausanne le 23 floréal (3) . Il lui apportait l'état de situation des troupes destinées à passer de l'armée

20,000 hommes tués ou hlessés et 10,000 prisonniers (Carnot à Lacuée, Biberacli, 20 Horéal A. H. G.). Ce chiffre de prisonniers avait été indiqué par Moreau lui-même (Au Ministre de la {juerre, 16 tloréal, Ilnd.).

1 Carnot à Lacuée, Bibcrach, 20 Horéal A. H. G.\ — Cf. Saist- Cvrt, loc cit., 236.

2 Carnot à Lacuée, Riherach, 20 floréal (A. H. G.). ^3) CtCNAc, loc. cit., I, 352.

238 ROîSAPARTE ET MOr.EAU

du Rhin à Tarmée de réserve et dont l'effectif total, y compris les forces qui occupaient le Valais, s'élevait à 21 ,000 hommes environ (1) . Dix-huit bouches à feu devaient leur être fournies par le directeur du parc de Huningue, dépendant de l'armée du Rhin (2 . Le chef de brigade Foy, " excellent officier d'artillerie " , était désigné pour en prendre le commandement (3) .

Moreau prit soin de cacher autant que possible à ses soldats, et surtout à l'ennemi, l'envoi de ce détachement à l'armée de réserve (4) . A cet effet, il n'enleva aux divisions de première ligne que quatre demibrigades d'infanterie sur neuf, et quatre régiments de cavalerie sur six. Il fit venir les autres de Landau, de Brisach, de Metz, de Nancy et de Bourg (5). D'après le général Hugo, le mouvement fut opéré « avec tant de secret et d'adresse, qu'à la fin de la campagne il y avait encore dans l'armée des généraux qui ne soupçonnaient pas qu'il eût eu lieu (6) » .

Carnot remit au Premier Consul une lettre où Moreau, sans la moindre récrimination, exposait les

(J) Exactement, il, 51 7 dont 18,714 fusils et 3,803 sabres.

(2) Eblé au Ministre de la guerre, Biberach, 20 floréal (A. H. G.); Eblé à l)Ourgeat, directeur du parc de Huningue, lîiberach, 20 floréal {Ibid.).

(3) Moreau à Bonaparte, Wibliiigen, 30 floréal [A. H. G.\

(4) Moreau à Bonaparte, Biberach, 20 floréal (A. II. G.\

(5) Etat des troupes (jui passent de l'armée du lUiin à l'armée de réserve (A. li. G., Armée de réserve).

(6) Général Iluco, lue. cil., I, 76.

faits avec une noble simplicité, envisageait l'avenir avec une grande fermeté d'àme, et faisait pour le succès de l'armée de réserve, des vœux où éclataient la sincérité, le désintéressement et l'amour de la patrie : « Le détachement que vous nous demandez nous dérange, écrivait-il, mais nous ferons de notre mieux... Vous devez croire qu'à mesure que nous nous éloignons, nous nous affaiblissons et nos ennemis se renforcent en se rapprochant de leurs moyens. . . J'ai de l'espoir dans vos succès, que je regarde comme certains... Vous pourrez faire cette année une campagne aussi brillante que celle que vous avez faite en Italie. Je vous souhaite tous les succès possibles ; votre arrivée à l'armée de réserve nous a, à tous, fait le plus grand plaisir; c'est le présage de la victoire (1). »

On retrouve les mêmes sentiments élevés dans une lettre postérieure adressée à Garnot : « La saignée que vous nous avez faite nous a bien gênés pour la suite de nos opérations. Mais si nous pouvons contribuer au succès de l'armée d'Italie, notre but sera rempli (2) . "

Mais le Premier Consul ne se tint pas pour satisfait. Il fit observer à Moreau que le détachement serait d'un effectif bien faible et ne serait pas réuni à temps, parce que deux des demi-brigades désignées, venant de la région de Mayence, arriveraient certainement trop tard. Ces unités devaient donc être remplacées

(1) Moreau à Ronaparte, Hiberach, 20 Horéal (A. H. G.).

(2) Moreau à Garnot, Rabcnliausen, 8 prairial (A. H. G.).

par d'autres moins élolfjnées. Bonaparte considérait comme indispensable que 18 à 20.000 hommes présents sous les armes, sous les ordres de Moncey, pussent déboucher par le Saint-Gothard, dans la première décade de prairial. Faute d'exécuter cette diversion, « avec toute la diligence et le zèle qu'exigent les circonstances " , Masséna, disait-il, pouvait être réduit à une capitulation et l'armée de réserve battue. Dès lors, Moreau serait forcé d'envoyer 20,000 hommes dans le Midi et un autre détachement contre les Vendéens qui ne manqueraient pas de se soulever.

(i Vous voyez, concluait le Consul, les circonstances ilans lesquelles nous nous trouvons. Le succès de la campagne peut dépendre de la promptitude avec laquelle vous opérerez la diversion demandée. Si elle s'exécute d'un mouvement prompt, décidé, et que vous l'ayez îi cœur, l'Italie et la paix sont à nous.

« Je vous en dis peut-être déjà trop. Votre zèle pour la prospérité de la République et votre amitié pour moi vous en disent assez (l). "

Il semble que Bonaparte eût pu intercaler, dans sa lettre, l'expression de sa gratitude pour le sacrifice consenti par Moreau avec tant d'abnégation, à un moment où l'armée du Rhin n'avait pas encore rem-

(1) Corresp. de Napoléon, n" 4797.

La dernière phrase remplace une ligne barrée : « Vous sentez comme moi l'importance de la divers... »

MISSIO?^ DE GARROT A L'ARMEE DU RHI?s 241

porté sur Kray un succès que Ion fût en droit de considérer comme décisif (1).

Deux jours après, le 26 floréal, au moment de partir de Lausanne pour rejoindre l'armée de réserve, le Premier Consul reçut de mauvaises nouvelles de Suchet qui avait été refoulé sur la rive droite du Var. Il en informa Moreau, calculant, disait-il, que la diversion du Saint-Gothard aurait lieu conformément au plan de campagne général et à ÏAn-é/e des Consuls du 15 floréal. Il comptait, en d'autres termes, que le détachement de l'armée du Rhin serait mis en route immédiatement et comporterait un effectif égal au quart de l'infanterie et au cinquième de la cavalerie, c'est-à-dire au total 25,000 hommes. Sa lettre se terminait par cette appréciation excessive : " Tout dépend de là f2i " .

Moreau lui fit observer qu'il commettait une erreur sur les forces réelles de l'armée du Rhin. Sensiblement diminuée depuis le commencement de la campagne, par le feu et les maladies, elle ne comprenait plus, assurait-il, que 53,000 hommes d'infanterie et 12,000 chevaux 3 . lin était donc tenu que de fournir

(1) Ce fut une preuve « de dévouement absolu» que Moreau donna à Bonaparte en cette circonstance ^HuGO, loc. cit., I, 76 . — Gouvion Saint-Gyr lui-même, pourtant hostile à Moreau, déclare : " Il valait presque autant ne pas donner à Moreau ces 20,000 hommes, si l'on devait les lui ôter si vite... n (/oc. cit., II, 335 ; « Ce fut pour lui un véritable sacrifice auquel il dut se résigner» [liid., 238).

y2) Correxp. de Napoléon, n" 4809.

(3) Ces chiffres étaient inférieurs à la réalité. (Voir p. 253, note 4.)

13,000 fusils et 2,400 sabres à l'armée de réserve, et il affirmait à Bonaparte qu'il avait exécuté « plus que littéralement " ce que lui avait prescrit le Ministre de la guerre. Un seul bataillon en réalité, et non deux demi-brigades, ainsi que le prétendait le Premier Consid, venait de Mayence (l).

Revenu d'ailleurs à une plus saine appréciation des choses, Bonaparte jugeait, le 29 floréal, que tout serait bien si Moncey parvenait à réunir le 8 prairial 12 ou 15,000 hommes au Saint-Gothard. En fait, la l'^ division du détachement de l'armée du Rhin franchit le col à cette date (2) et occupa Bellinzona le 1 1 (3). L'effectif des renforts amenés par Moncey s'élevait à 12,092 fantassins, 1,851 cavaliers, soit, au total, 13,943 hommes (4). Les désirs du Premier Consul se trouvaient donc réalisés.

Moreau eût été en droit, sinon de triompher de ce résultat, du moins de faire observer à Bonaparte que ses lettres des 24 et 26 floréal étaient absolument injustifiées. Il se contenta d'exposer le fait avec la simplicité qui était un des principaux traits de son caractère.

(1) Moreau à Bonaparte, Wiblingen, 30 floréal (A. H. G.).

(2) Lapoype à Moncey, L'IIospital, 8 prairial (A^ H. G., Armée (le réserve).

(3) Moncey à Bonaparte, Bellinzona, 12 prairial (A. II. G., .Vrniée de réserve).

(4) État des troupes arrivées dn Rhin sous les ordres du général Moncey, portant la signature de Dupont, chef de l'état-niajor général de l'Année de réserve, mais non daté. (A. II. G., Année de reserve).

» J'ai reçu de^ rapports qui m'annoncent que toutes les troupes que j'ai envoyées au général Moncey sont arrivées au temps que vous avez prescrit, excepté le bataillon de la 9F qui le joindra assez à temps pour suivre son détachement (1) . »

Les contemporains en g^énéral n'ont pas rendu justice à Moreau en cette circonstance. L'un d'eux a même affirmé que, dans sa « condescendance » , le chef du gouvernement " combla la mesure des égards et de la considération (2) » . En réalité, Bonaparte ménagea avec soin, par calcul politique, le seul général que l'opinion publique put lui comparer et lui opposer et qui, en cas de revers en Italie, était un de ses successeurs tout désig^né.

Complète au lendemain de Brumaire, l'entente de Bonaparte et de Moreau avait été momentanément troublée à l'époque de l'établissement du plan de campagne, pour redevenir très cordiale, suivant toute apparence, après les concessions faites par le Premier Consul au général en chef de l'armée du Rhin. Mais, dans une lettre qu il écrivait à Lacuée quelques instants avant son départ de Biberach, le Ministre de la guerre disait : « J'ai été on ne peut plus satisfait du général Moreau ; ma présence a été très utile pour dissiper des préventions qu'on avait cherché à faire naitre dans son esprit contre le gouvernement, et l'en-

(1) Moreau à Bonaparte, Babenhausen, 7 prairial (A. H. G.).

(2) TuiBAUDEAU, Le Consulat et l'Empire, I, 261-262.

trevLie que j'aurai à Genève avec le Premier Consul doit produire sur son esprit un effet réciproque et semblable (l) . "

Quelles étaient ces préventions ? Comment étaientelles nées? Quels en étaient les auteurs?

Faute de documents plus explicites, on en est réduit, à cet égard, à des conjectures. Tout d'abord, il paraît certain, d'après les termes employés par Carnot, que les dissentiments ne se soient pas produits spontanément dans l'esprit de Moreau, mais qu'ils aient été le résultat d'une certaine pression exercée par son entourag^e.

En ce qui concerne Bonaparte, la solution de la question semble assez simple. On lui représenta peut-être que, depuis son départ de Paris, Moreau s'était constamment opposé à ses projets. Il n'avait pas voulu admettre que Bonaparte vint à l'armée du Rhin ; puis il avait offert sa démission si le plan qu'il proposait n'était pas adopté ; refusé ensuite de céder Lecourbe à l'armée de réserve ; tergiversé enfin pour entrer en campagne et retardé ainsi le passage des Alpes par Berthier. Bien qu'il lui en coûtât, le Premier Consul n'avait pas voulu heurter Moreau et s'en faire un adversaire, au moment où la situation politique encore instable exigeait des ménagements. Bonaparte lui avait donc donné satisfaction sur tous

(1) Le Ministre de la guerre augénéral Lacuée, Biberacli, 20 floréal an VIII (A. H. G.)..

les points en litige, mais son caractère despotique et orgueilleux avait dû souffrir de ces concessions. Ce fut, vraisemblablement, chose facile de le persuader que Moreau entendait traiter avec lui de puissance à puissance, de susciter son animosité et d'entretenir sa rancune.

11 est plus difficile d'expliquer les préventions de Moreau. Toutefois il semble qu on puisse les ramener à deux hypothèses et leur attribuer, en dernière analyse, deux causes seulement : l'une d'ordre militaire, l'autre de nature politique.

La première aurait pu avoir son origine dans l'obligation imposée par Bonaparte à Moreau, de détacher à l'armée de réserve le quart environ de ses forces, aussitôt après sa première victoire sur Kray. Moreau en éprouva certainement une vive contrariété (I; . Mais il s'y soumit aussitôt, dans l'intérêt général de la République, avec tant d'abnégation ; il se montra en cette circonstance si bon citoyen, suivant l'expression de Carnot (2;, qu'on ne saurait logiquement en faire la source des " préventions » dont parle le Ministre. Celui-ci en constata d'ailleurs 1 existence à son arrivée à Biberach ; elles étaient donc nées avant que Moreau eût pris connaissance de V Arrêté des Consuls prescrivant la mise à exécution de la convention de Bàle.

(1) Le Ministre de la guerre au général Lacuée, Bil)erach,20 floréal (A. H. G).

(2) Ibid.

246 BONAPARTE ET MOKEAU

La seconde hypothèse mérite qu'on s'y arrête plus longtemps. On remarquera en effet que, d'après Garnot, les « préventions " de Moreau s'adressaient au gouvernement, ce qui indique qu'elles avaient eu une cause d'origine politique. Or, quels étaient les griefs que l'entourage du général en chef pouvait invoquer? Quels événements étaient survenus à l'intérieur, entre brumaire et floréal? Seule, semble-t-il, la Constitution de l'an VIII était de nature à motiver le mécontentement de l'armée du Rhin (i).

On n'y rappelait point, en effet, dans ses quatrevingt-quinze articles, la Déclaration des Droits, et il n'y était question ni de la liberté de conscience ni de la liberté de la presse. Toute opposition avait été d'ailleurs interdite à celle-ci par ÏAjjéié du 27 nivôse. La Constitution ne contenait qu'une seule disposition libérale, la garantie de la liberté individuelle (2), mais elle annihilait le suffrage universel et excluait le peuple de la vie politique. M

" Sur quoi reposait notre République? disait un contemporain. Sur les principes de la représentation nationale ; mais ces principes n'ont pas survécu à la journée de Saint-Cloud; car je ne vois pas qu on puisse donner le nom de représentation nationale à

(1) Ce fut Lahorie qui apporta à rannée le texte de la nouvelle Constitution. (Moreau à Lecourbe, 26 frimaire an Vllf, collection d autO|;raphes Charavay.) ^

(^2) Titre VII, art. 76 à 82. v,.

MISSION DE CAll.NOT A I. 'ARMÉE DU IIIIIN 2V7

cet amas obscur de tribuns et de législateurs qui ne sont point nommés par la nation et qui reçoivent tous les matins, des Tuileries, le bulletin de ce qu'ils doivent penser dans la journée (1) . »

En réalité, le pouvoir était entre les mains du Premier Consul. Il n y avait contre lui aucun recours constitutionnel et, comme on Ta dit très justement, il se trouvait beaucoup plus puissant que ne l'avait été Louis XVI sous la Constitution de 1789-1791 (2). En un mot, c'était la dictature prête à s'organiser (3).

La Constitution fut d'ailleurs mise en vigueur par une loi du 3 nivôse et, par un nouveau coup d'État, ne fut soumise qu'ensuite à l'acceptation des électeurs. Enfin, la loi du 28 pluviôse an VIII établit, au profit de Bonaparte, une centralisation absolue (4) . Le bruit courut même que le Corps léfjislatif et le Sénat allaient être épurés (5). Quelques personnes jugèrent peut-être, avec Mallet du Pan, que jamais il n'avait existé de République où le chef de l'État eût été revêtu " d'une puissance aussi monstrueuse que l'était celle

(1) Anonyme, Les adieux à Bonaparte, Paris, mars 1800, 27-28.

(2) AuLxnD, Hisloii e politique de lu Révolution française, 708-70 Voir le titre IV de la Constitution, art. 41 et 42.

(3 « On ne peut plus douter que César n'ait passé le llubicon. » (Les adieux a Bonaparte, 32.)

(4) « Tout réiliHce du nouveau {gouvernement repose en queltjue sorte sur lîonaparte. » (BiiLLiir, loc, cit., VIII, 333, note 1> Ilapport de Sandoz-Ilollin du 2 février 1800.)

(5) Ijaii.lku, lue. cit., VIII, 363, Rapport de Sandoz-RoUin du 16 janvier 1800.

BONAPARTE ET MOllEAU

du Premier Consul (1) » . Une certaine opposition se

nanifesta à Paris '2 1 .

Que l'armée du Rhin demeurée, en majeure partie, fidèle au pur idéal républicain de l'an II, ait mal accueilli la nouvelle Constitution et les mesures qui suivirent, il n'v a point à s'en étonner (3). On peut admettre aussi que l'écho du mécontentement des troupes soit parvenu jusqu'à Moreau et que, dans son entourage immédiat, Lecourbe, Gouvion Saint-Cyr, Lahorie, Delmas, entre autres, aient réprouvé la Constitution et fait entrevoir à leur chef le despotisme naissant de Bonaparte (A). Ainsi se seraient produites,

(1) Mercure britannique, n" XXX.II, 476-5i77.

(2) AcLAKD, Paris sous le Consulat, I, 81, 83; Rmllec, lac. cit., VIII, 363, note 1, Rapport de Sandoz-Rollin du 19 janvier 1800; Ibid., 256-357, Rapport <lu 2 janvier 1800.

(3^ Peut-être est-ce à ce nioinent et pour ce motif, que Gouvion Saint-Cvr constata que l'armée ilu Rhin se montrait liostile au gouvernement.

(4) Ce ne fut point toutefois l'opinion unaniuje.

M Vous avez sans doute lu la nouvelle Constitution, et vous y aurez vu que le «ouverneim-nt, par sa force, va commander le respect et la confiance des autre-; puissances du continent. Ce (jouvernement saura ainsi, par la même force, maintenir la tranquillité de l'intérieur, car plus le pouvoir est concentré, moins on peut l'ébranler. " (I5avier à Ney, Metz, 11 nivôse an VIII, Archives du prince de la Moskowa).

« Si, à l'égard du rêj'ime actuel, il était possii)le de ne recueillir que des votes raisonnes, ne verrait-on pas pour lui tous ceux qui connaîtraient assez les hommes pour sentir l'impossibilité absolue d'établir jamais, chez un peu[)le policé, une forme de gouvernement qui ne pourrait pas même subsister une couple d'années chez celui qui serait encore le plus près de l'état de simple n iture ; tous ceux qui seraient bien persuadés qu'un peuple quelconque n'est que comme un enfant imbécile dont il faut que de bon» jiarents dirigent les plus chers intérêts, sans même le consulter sur les moyens d'y parvenir; tous ceux qui, désirant le reflorissemcnt du commerce et des arts, verraient que

dans Tesprit de Moreau, les préventions dont Carnot constata l'existence.

Après les avoir dissipées, le Ministre s'efforça, dans l'intérêt de la République, d'obtenir à Genève un résultat analogue auprès du Premier Consul. Aucune trace n étant restée de leur entrevue, il est impossible de savoir si Carnot réussit à le convaincre. D'ailleurs, peu après, deux lettres sincères ou non, que Bonaparte reçut de Leclerc commandant une division à 1 armée du Rhin, vinrent apporter de nouveaux éléments de discorde.

"1 Votre gloire militaire offusque singulièrement Moreau, écrivait-il ; il répète souvent qu'à l'armée d'Italie on faisait la guerre comme des écoliers et que la guerre savante est celle qu'il fait. On parle souvent, à son état-major, de la faction italique : dans ce nom, on désigne tous ceux qui ont fait la guerre en Italie avec vous, et ceux-là ne sont pas les plus aimés... Lecourbe ne vous aime pas; ce qui est jalousie chez le général Moreau est haine chez lui. Le général Moncev peut vous répéter ce qu'il ma dit à cet égard (1) . "

Il est possible que Moreau, qui avait gardé mauvais souvenir de la campagne de Tan VII, se soit complu

toute mutation du système politique tie ferait que produire dos oscillations perpétuelles qui ne laisseraient ni la faculté de faire de bons traités, ni celle d'en maintenir honorablement l'exécution.» (I'assin{]es à N( V, Paris, 7 ventôse an VIII, Archives du prince de la Moskowa.) (1; Leclerc à Ronaparte, Rilziried, 15 prairial (A. IJ . G.).

250 i]o:naparte et moreau

dans des comparaisons entre la conduite des opérations en Allemagne et en Italie. 11 avait d'ailleurs exposé lui-même ses idées à ce sujet au Premier Consul (1) . Mais les propos qu'il tint furent-ils rapportés sans altération à Leclerc? Celui-ci les transmit-il, à son tour, sans les dénaturer, sans les exagérer, tout au moins sans leur attribuer un mobile tout différent que de simples dissertations, peut-être, sur lart de la guerre? On ne saurait l'admettre. Toute la correspondance de Moreau de cette époque dément que la gloire militaire de Bonaparte l'ait offusqué; il se réjouissait, au contraire, de ses succès, cherchant à les favoriser indirectement par tous les moyens ('•2). 8i l'on suspectait la sincérité des déclarations qu'il adressait à cet égard au Premier Consul, du moins la bonne foi de celle-ci sera-t-elle hors de cause : (1 Si nous pouvons contribuer au succès de l'armée d'Italie, notre but sera rempli (3) " .

Leclerc revint à la charge une seconde fois. Il prévenait son beau-frère que Moreau et Lecourbe avaient refusé de faire tirer le canon, en signe de réjouissance, en apprenant l'entrée de l'armée de réserve à Milan.

(1) Voir supra, chapitro Vif, pa|;e 160.

(2) Voir notaiiunent : Moreau à Bonaparte, Wibliiif;en, 30 floréal (A. H. G.); le rnèiiie au même, Monuninjjen, 20 prairial [Ibid.). Voir aussi infra, chapitre XII.

Cd) Moreau au Ministie do la guerre, Babenhausen, 8 prairial

Page 1