CHAPITRE XVII
Arrivée de Moreau à Paris. — Il se retire à la campagne. — Les républicains et les royalistes cherchent à le compromettre. — Tentative de rapprochement de la part de Bonaparte. — Decnen s'y <;mploie. — Influences hostiles au Premier Consul. — L'opposition républicaine dans l'armée. — Le Concordat, la Légion d'honneur, le Consulat à vie portent l'opposition à son maximum d'intensité. — I/affaire des libelles. — Moreau de plus en plus poussé par les partis hostiles à Bonaparte. — Ses convictions républicaines. — Son irrésolution.
Moreau arriva à Paris le 3 prairial an IX (I) et se rendit immédiatement au château d'Orsay dont Mme Hulot avait fait récemment Tacquisition (2) .
Dès le 5 prairial, accompag^né de Desselle, il se présenta, en vêtements civils, au Premier Consul. « L'abord w fut « assez froid » , rapporte Decaen qui tient le fait de Dessolle (3). Il ne pouvait guère en être autrement. Moreau avait de nombreux griefs contre Bonaparte et la haute idée que, d'après Hyde
(1) Arch. nat., F7, 3829, rapport de la préFecture de police du 4 prairial an IX. — Le Journal des Débats du 5 prairial annonce, à la date du 4 : « Le général Moreau est à Paris. »
(2) Decaen, Mémoires inédits, t. X.
(3) Ibid.; Journal des Débats du 7 prairial an IX.
de Neuville, il se faisait de lui-même, surtout depuis Hohenlinden (l), l'empêchait de les oublier et de faire des concessions. De son côté, le Consul avait appris peut-être les propos qu'avait tenus Moreau sur son compte et sur sa famille (2) . Il ne pouvait voir sans déplaisir le retour à Paris du vainqueur d'Hohenlinden, du seul général que l'opinion continuât à lui comparer, du chef d'une armée profondément républicaine, en qui les exclusifs mettaient leurs espérances.
L entrevue toutefois se termina mieux (3). Moreau déjeuna à la Malmaison (4) , et le bruit courut même qu'il allait être chargé d'une expédition contre l'Angleterre (5). Mais quelque temps après, il y eut aux Tuileries une grande fête à laquelle tous les généraux présents à Paris furent conviés; si l'on en croit Lecourbe, Moreau seul fut excepté (6).
D après un rapport de police, il fut bientôt «entouré de mécontents et même d'hommes en place " qui
(Ij " Il ne croyait pas que rien lui fût supérieur sur un champ de bataille. » Hyde de Nf.lville, loc. cit., I, 486.
(2) Voir suprà, p. 295.
(3) Decakn, Mémoire'.- inédite, t. X.
(4) Journal des Débats du 7 prairial an IX.
(5) Arch. nat., F 7, 3829, rapport de police du 13 prairial an IX. (6' Lecourbe, Opinion sur la conspiration de Moreau, Pichegru et
autres, 59, note 1. — L'auteur déclara tenir le fait de la « propre bouche de Moreau » . Méneval assure au contraire que Moreau « avait rt.-poiissil- toutes les avances du Premier Consul qui lui avait fait adresser plusieurs invitations. » (Mémoires, I, 181.) Thibaudeau rapporte le même fait {Mémoires sur le Consulat, 322).
cherchèrent à «connaître ses dispositions particulières à l'égard du Premier Consul " . Mais Moreau, « prudent et discret » , ne leur fit <; que des réponses insignifiantes » (1). Persuadé que Bonaparte le tenait à l'écart (2) ; désireux aussi, disait-il, de se dérober à la fois aux marques de mécontentement des officiers de son armée moins bien traités dans la répartition des récompenses que ceux d'Italie 3), et aux questions inopportunes des intrigants 4j ; craignant enfin u de déplaire en s'exposant trop aux suffrages du public qui, sans l'en croire capable, le désignait pour successeur (5) » , Moreau prit le parti de se retirer à Orsay. Nombre d'officiers de l'armée du Rhin se plaignaient ouvertement du Premier Consul (6) qui, non content de n'avoir pas fait à leur chef » une réception d'apparat (7) » à son retour de Strasbourg, ne lui témoignait pas les égards qui lui semblaient dus. De concert avec quelques amis de Moreau et avec les Bretons habitant Paris, ils décidèrent d'offrir à leur général un dîner suivi d'une soirée, dans les jardins de Ruggieri. Mais cette manifestation n'eut pas le succès qu'ils en espéraient ; Moreau se montra " em-
(1) Arch. nat., F7, 3829, rapport de police du 8 prairial an IX.
(2) LiicouRiiE, loc. cit., 59, noie 1.
(3) Bailleu, loc. cit., XXIX, 49, rapportdcLucchesini, Paris, i"juin 1801. — Cf. Decaen, Mémoires inédits, t. X.
(4) Arch. nat., F 7, 3829, rapport de police du 8 prairial an IX.
(5) Bailled, /oc. ciV., XXIX,V9, rapport de Lucchesini, 1" juin 1801.
(6) Arch. nat., F 7, 3829, rapport de police du 26 prairial an IX. '7} Decaes, Mémoires inédits, t. X.
barrasse (1) », et une sorte de malaise {général pesa sur tous les convives, si bien que Decaen put dire qu'il n'avait «vu de chaleur et de vivacité que dans le feu d'artifice tiré par Rugfgieri (2i » .
Influencé par sa femme et sa belle-mère, ainsi que par le général Lahorie et radjudant-commandant ^î^ormand : trop orgueilleux pour faire une démarche auprès du Premier Consul dont il avait eu à se plaindre, Moreau persista dans la résolution qu'il avait prise de se tenir à l'écart 3j .
Bien qu'en général on ne lui accordât pas, assure Fiévée, " le moindre talent politique (4) » , il était, suivant la duchesse d Abrantès, lespoir des républicains et des royalistes qui songèrent aussitôt à en faire leur chef et à le compromettre (5) .
Bonaparte était instruit de leurs menées. " Le général Moreau occupe beaucoup les esprits, déclarait un rapport de police. On raconte avec affectation ses exploits et l'on aperçoit chez certaines personnes le dessein de le mettre bien en évidence et d'appeler
(1) Decaes, Meinoiic; inédits, t. X.
(2) Ibid.
(3) Aich. des Affaires étraiijjères, londs Bourbons, vol. 602, f. iH ; Remacle, loc. cit., 237, rapport du 28 janvier 1803 : Fabre de l'Aude. Mémoires et souvenirs d'im pair de France, III, 46; Ghaptal, Me souvenirs sur Napoléon, 264, note 1; \)t.ckE.-s, Mémoires inédits, t. X. — Lahorie se défendit plus tard d avoir exercé cette Iniluence. (Laliorie à Savarv, juin 1810, Le BAKBiEiï,Le général De la Ilorie, 92-93.
(4) FlÉvÉE, Correspondance et relations avec Bonaparte, I, 205. ^5) Duchesse u'Abra>'TÈs, Mémoire'', IV, 318; d'Allonville, loc.
cit., 322.
sur lui tous les regards (1). » On répétait partout, rapporte Fouché, que « Bonaparte avait triomphé pour lui seul, et Moreau pour la paix (2) » . Dans les cafés et dans toutes les autres réunions de ce genre, disait un autre bulletin, « on ne parle plus que de lui, de ses vertus publiques et privées et on l'élève au-dessus de tous les militaires sans exception (3) " . On lui attribuait « des desseins cachés " ; il était le seul, affirmait-on, à qui l'on put confier « les destinées de l'État (4) 11 . Le préfet de l'Aube lui envoyait, tant en son nom que de la part de tous les citoyens de son département, son « tribut d'admiration (5) » .
Moreau était étranger à cette propagande; certains des rapports de police le reconnaissent loyalement (6). Mais l'agitation que l'on créait autour de son nom était de nature à inspirer au Premier Consul, sinon des craintes, du moins des inquiétudes. Bonaparte n'ignorait pas d'ailleurs que Moreau se laissait aller à Orsay, en présence d'amis et même d'indifférents, à des critiques sur sa personne et sur son administration (7). Peut-être savait-il aussi, si l'on en croit
(1) Arcli. nat., F7, 3829, rapport de police du 4 uiessidor an IX.
(2) FoucHK, Mémoires, I, 226.
(3) Arch. nat., F7, 3829, rapport de police du 12 messidor an IX. ^4) Ibid., rapport de police du 7 thermidor an IX.
(5) Le préfet de l'Aube à Morcnu, Troyes, 4 prairial an IX A. H. G., Correspondance particulière de Moreau).
^6) Arch. nat , F 7, 3829, rapports de police des 4 me.ssidor et 12 tliermidor an IX.
7 Fatthiei,, Les derniers jours du Consulat, 103; Decaen, Meinoircs inédits, t. X.
MOREAU ET L'OPPOSITION TlEPUBl.I GAINE 357
Méncval, que Moreau « affectait de parler avec une légèreté dérisoire des tentatives hostiles dirigées contre lui (1) ».
Bien que, d'après d'Allonville, son orgueil souffrit de ces propos (2), tout porte à croire qu'il jugea opportun de faire une tentative de rapprochement. Il fit prendre un Arrêté qui maintenait à Moreau le traitement de général en chef, s'élevant à 40 , 000 francs (3) , Il témoignait, assure Decaen, les plus grands égards au frère de Moreau, membre du Tribunat(4) . Il chercha enfin, semble-t-il, à faire naître l'occasion d'une rencontre.
Le Premier Consul venait tous les dimanches aux Tuileries pour la parade et pour y donner audience. Decaen y allait régulièrement et, chaque fois, Savary et Rapp, vraisemblablement sur l'ordre de Bonaparte dont ils étaient les aides de camp, lui parlaient de Moreau et s'informaient de sa santé et de sa résidence. Decaen répondit d'abord à leurs questions. Mais croyant constater ensuite « qu'il y avait affectation de leur part (5) " , surtout quand ils lui demandèrent « pourquoi on ne voyait pas Moreau aux Tuileries (6) » , Decaen argua de son ignorance et
(1) Mk.neval, loc. cit., I, 181.
(2) D'Allonville, /oc. cif., IV, 325.
(3) Arch. nat., AF'v, pi. 238.
(4) Decakn, Mémoires inédits, t. X.
(5) Ihid.
(6) Jbid.
leur conseilla de l'interroger eux-mêmes à ce sujet. Désireux de faire cesser les dissentiments qu'il voyait g^randir, Decaen crut devoir communiquer à Moreau ces conversations ; il se déclara prêt à transmettre exactement la réponse. Moreau repartit» qu'il était trop vieux pour se courber (1) > . Très surpris, Decaen lui fit une série d'objections. Pouvait-on dire de ceux qui se rapprochaient du chef du gouvernement dont ils recevaient bon accueil, qu'ils fléchissaient le genou? Qui s'était courbé le premier d'ailleurs? Bonaparte n'avait-il pas offert, l'année précédente, une paire de pistolets au général en chef de l'armée du Rhin? Personne au surplus n'avait plus que celui-ci « contribué à l'élévation de Bonaparte et à consolider le gouvernement (2) » . Moreau n'avait-il pas déclaré peu auparavant, o que cela allait très bien et qu'il n'y avait que Bonaparte capable de tirer la France de sa position difficile (3) " ? Quelles étaient les causes de ce revirement ?
Moreau se borna à répondre " que Bonaparte était fort mal entouré et que les choses n'allaient pas comme elles devaient aller '4) " .
Les mobiles de la conduite de Moreau ne consistaient donc pas uniquement dans les griefs personnels
(1) Decaen, Mémoires inédits, t. X.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
MOREAU ET L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE :i59
dont il était animé contre Bonaparte. La politique intérieure du Premier Consul, les mesures prises contre les républicains, après l'attentat de la rue Saint- Nicaise, la suspension de la liberté de la presse, le relo'ir progressif aux formes monarchiques, l'accueil empressé fait aux représentants de l'ancienne noblesse (l) constituaient des raisons plus sérieuses de réprobation.
Decaen objecta à Moreau que ce ne serait pas en se tenant à l'écart et en critiquant les actes du Premier Consul, qu'il pouvait espérer remédier au mal dont il se plaignait. Il lui appartenait plus qu'à tout autre de faire des représentations, mais il fallait à cet effet se rapprocher du gouvernement. Plusieurs personnes étant survenues, l'entretien en resta là (2).
^foreau pensait peut-être que ses observations resteraient sans résultat (3) ; il se fût honoré pourtant, en cédant aux conseils de Decaen. On l'a dit très justement : " Une telle opposition, franche, loyale, ouverte, eût, à coup sûr, mieux valu que cette bouderie frondeuse derrière laquelle il croyait abriter sa dignité, tandis qu'il ne faisait que la compromettre (-4 w .
^l Remacle, loc. cit., 38-40, rapport du 14 juin 1802.
(2) Decaen, Mémoires inédits, t. X.
'3 Savnry prétend que Moreau en adressa au Premier Consul «dans les conitiiencements de son retour à Paris » , mais que « l'essai qu'il Ht de son influence ne lui réussit pas, et ayant vu à qui il avait affaire, il n'y revint plus. «^Duc de Rovigo, Mémoires, II, 14 )
(k) Tessiër, Ilohcnlindeii, Revue historique.^ 1879, 354.
De fait, bon nombre des anciens subordonnés de Moreau, bien que tous dévoués à leur général, voyaient avec déplaisir sa brouille avec le chef de l'État dont ils avaient tout à attendre et blâmaient sa résolution de se tenir à l'écart.
De son côté, Bonaparte adoptait pour se les concilier une tactique habile. " Plus la fausse politique du général Moreau et la maligne influence qu'on exerçait sur lui le faisaient persister dans son opposition, plus le Premier Consul témoignait de bienveillance aux généraux de l'armée du Rhin (1). " Connaissant leurs opinions républicaines, il prenait à tâche de dissiper leurs préventions contre la Constitution de Tan VIII et de calmer leurs justes rancunes contre ceux qui, peu de temps auparavant, combattaient encore contre la France (2). Cherchant peutêtre à faire le vide autour de Moreau, Bonaparte employait à chaque occasion tous les moyens propres à rallier à sa personne et à sa politique ceux d'entre eux qu'il jugeait ne pas lui être systématiquement hostiles. Ainsi, il leur confiait en l'an X la plupart des inspections d'infanterie et de cavalerie et le 29 prairial an X (18 juin 1802) , il nommaitDecaen, sur sa demande, capitaine général à Pondichéry.
(1) Dkcaks, Mémoires inédits, t. X.
(2) Ibid. Voir, à ce sujet, le récit d'un cntrelien du Premier Consul avec les généraux Gudin et Decaen, quel(|ue temps après le 14 juillet 1801, et non pas à cette date, comme l'a dit M. Tessier {loc. cit., 355).
D'autres officiers généraux de Tarmée du Rhin, Richepance notamment, avaient déjà été envoyés dans les colonies. Moreau en conclut à tort que le Premier Consul avait l'intentiond'exilerceuxqui lui étaient trop dévoués. La même légende circula parmi les troupes de la garnison de Paris 1}. Moreau en fit la réflexionà Decaen qui protesta hautement et qui lui apprit que Bonaparte avait en réalité déféré à son désir (2).
Les bouderies de Moreau, ses tendances à tout critiquer, les actes et les hommes, se manifestaient par d'autres exagérations pessimistescomme, par exemple, cette appréciation que rapporte d Allonville : " C'en est fait de l'armée française; elle n'est brave que parce qu'elle est républicaine. Le Consulat est une véritable royauté; plus de valeur désormais, plus de troupes dignes de ce nom ; il ne faudra que de faibles patrouilles autrichiennes pour les chasser comme de vils troupeaux '3). "
Moreau continua d habiter à Orsav pendant l'hiver de l'an X ; il ne venait à Paris que deux ou trois foispar semaine (4). Le 12 frimaire (3 décembre), il célébra l'anniversairedeHohenlinden en réunissant à dîner tous les officiers généraux de l'armée du Rhin présents à
1 Arch. nat., ET, 3831, rapp. de police des 9 nivôse et 23 prairial an XI.
(2) Decaex, Mémoires inédits, t. X.
(3) D'Allosville, loc. cit., IV, 93-94.
^4} Arch. nat., F7 3830, rapport de police du 21 nivôse an X. — Il habitait 122, rue d'Anjou.
Paris. Il avait prévenu Decaen qu'il n'y en aurait pas d'autres, aussi celui-ci fut-il très étonné de voir Berthier parmi les convives. Sur la réflexion qu'il en fit, Moreau répondit que cette invitation avait pour but d'éloigner de l'esprit du Premier Consul toute idée de » conspiration (1) » .
Moreau savait ou devinait que depuis son retour d'Allemagne il avait été, ainsi que le dit justement l'auriel, « en butte aux soupçons de Bonaparte et do la police (2) » . Decaen, qui l'ignorait sans doute, ne pouvait concevoir que son chef eût obéi à une « telle pensée (3) » . Mais cette conversation lui fit comprendre que la brouille s'accentuait de plus en plus; aussi engagea-t-il encore une fois Moreau à se <' rapprocher du gouvernement f-i) " . Comme Moreau objectait qu'il n'avait « rien à lui demander » , Decaen argua de « l'intérêt de la patrie " et de " l'avantage de tant d'officiers » qui avaient servi sous ses ordres et qui ne pouvaient pas, comme leur général, u se passer d'être employés par le gouvernement (5) » . Il ajouta qu'il en était un grand nombre qui, très modestes, attendaient que leur ancien chef fit valoir leurs services et leur désintéressement. D'autres
(1) Decaen, Mémoires iiiédils, t. X.
(2) Fauriel, /oc. cit., 103 et 104, note 1. — Cf. rapports de police de l'ail X et de l'an XI, paasim.
(3) Decaen, Mémoires inédits, t. X.
(V) Ibid.
(5) Ihid.
MOREAIJ ET 1/OPPOSITIO^ RÉPUBLICAINE 363
manifestaient ouvertement leur mécontentement (1).
Moreau affirma que ses recommandations leur seraient plus nuisibles qu'utiles; c'était en effet la réponse qu'il avait déjà faite à plusieurs d'entre eux qui lui avaient demandé d'apostiller leurs mémoires. Decaen, ne pouvant se résoudre à accepter cette opinion, déclaraà Moreau, avec une très grande franchise, qu il persistait dans la sienne et insista encore mais sans obtenir gain de cause (2) .
D autres influences plus puissantes annihilaient ses efforts. D'après Méneval, Mme Hulot « envieuse et tracassière soufflait la discorde (3) »; Lahorie, Lecourbe, Bernadotte, le chef de brigade Fournier- Sarlovèze entretenaient les rancunes et l'hostilité de Moreau. Si l'on en croit Fabre de l'Aude, «ils l'assiégeaient incessamment et le poursuivaient de toute leur énergie de manière à presque suppléer à celle qui lui manquait. Ils voulaient lutter... contre le pouvoir qui s'élevait et renverser, s'il était possible, la constitution de brumaire pour revenir à celle des directeurs (4) " .
D autres généraux parmi lesquels Brune, Golaud,
1. Arch. nat., F7, 3703, Bulletin de la préfecture de police du 10 s-endémiaire an X.
2 Decaen, Mémoires inédits, t. X.
(3 MÉNKVAL, loc. cit.,l, 181. — Cf. CiiAPiAL, loc. cit., 264, note 1 ; TmnAUDEiu, Mémoires sur le Consulat, 322; Remacle, loc. cit., 236, rapp. du 28 janvier 1803.
(V Fabre de l'Aude, loc. cit., III, 46. — Cf. Mme de STAJ-ir-, Di.x années d'e.xil, cdit. de 1904, 72.
Delmas, Macdonald, Masséna, étaient comme eux de fermes républicains. Depuis la paix de Lunéville, toute leur activité se tournait vers la politique ; ils se rendaient compte enfin des visées ambitieuses du Premier Consul. Quelques-uns de ses confidents, assure Fauriel, les avaient laissées transpirer d'ailleurs, soit par calcul, soit par indiscrétion (1). Ils se prétendaient au surplus, les égaux de Bonaparte, observe Thibaudeau, et ne pouvaient admettre qu'il fût devenu et qu'il demeurât le chef suprême (2) . « Il n'en est pas un, dit un agfent royaliste, qui ne se croie son égal, et qui ne prétende avoir les mêmes droits que lui à la première place; il n'en est pas un non plus qui ne regarde son élévation comme un tort qui lui est fait personnellement (3j . " La jalousie et l'oisiveté s'ajoutant ainsi à leurs convictions, ils se proposaient de contrecarrer ses projets.
Bientôt du reste, le Premier Consul ne les dissimula plus et les mesures illibérales se succédèrent. Malgré une vive opposition de la part des républicains, des philosophes, d'une partie de l'armée (4), il signa le Concordat le 2G messidor an IX (15 juillet 1801).
(1) Faliiiel, loc. cit., 13. — Cf. IIkm.\i;le, loc. cit., 19, rapport ilu 31 mai 1802; Ségl-r, loc. cit., Il, 176.
(2) TuiBAL'DKAU, Mémoires .siir le Consulat, 321; Foy, loc. cit., I,
(3; Remacle, loc. cit., 31, lapp. du 10 juin 1802.
(4 Remacle, loc. cit., 29-30 et 78; Houlay de la .Meurthe, Négociations du Concordat, III, 159 ; l'AStjriEit, Mémoires, I, 158 ; Bahaste, Mémoires, I, 100; Gourgaud, Sainte-Hélène, Journal inédit, I, 397.
Les préliminaires de la paix avec l'Angleterre arrêtés à Londres le 9 vendémiaire an X accrurent encore sa popularité (l). Son voyage à Lyon fut un véritable triomphe et le 5 pluviôse an X, il y fut élu, par acclamation, président de la république italienne {"2). Dès lors il fut persuadé, dit Fauriel, « que les Français seraient trop heureux de recouvrer le repos au prix de tous les sacrifices et de tous les efforts qu'ils avaient fait'^- pour acquérir la liberté (3j » . Un sénatus-consulte du 27 ventôse an X épura le Tribunatet le Corps législatif, et en élimina presque complètement les membres de l'opposition (4).
Mais il n'était pas aussi facile de la supprimer dans 1 armée où les républicains comptaient encore de nombreux partisans, particulièrement dans les régiments qui avaient combattu sur le Rhin. La police les surveillait attentivement. On avait aperçu un jeune officier « baisant avec transport le buste de Marcus Brutus (5^ » . Plusieurs officiers de l'ex-garde du Directoire cherchaient « à soulever les esprits des
(1) Mme DE Staël, Dix années d'exil, édit. 1904, 60.
^2; Si l'on en croit Fabre de l'Aude, ce fut une déception pour Mme Hulot el Mme Moreau qui avaient Fait une démarche auprès de Mme Bonaparte pour que Moreau fût élu loc. cit., III, 50-52).
(3 Facriel, loc. cit., 15.
(4 « Les deux nouveaux cinquièmes, composés en grande partie de propriétaires, écrivait Fontanes au Premier Consul, n'ont pas peu contribué à répandre, dans le Corps législatif, des idées plus saines et plus françaises. » (Arch. nat., AF '^ , 1041.)
5 Archives nat., F", 3829, rapport de police du 14 prairial an IX.
grenadiers » en leur disant qu'ils n'avaient plus pour chefs « que des chouans qui les mèneraient insensiblement à la royauté ^ 1 ; " . D'autres tenaient publiquement " des propos injurieux sur plusieurs membres du gouvernement (2 » et s'écriaient en voyant le portrait de C.arnot : « Voilà le seul républicain qui ne se soit pas courbé devant l'idole du jour (3) ...
Depuis un an déjà, les officiers réformés dont le nombre, en brumaire an IX, était évalué à 6 ou 7,000 résidant à Paris 4), se signalaient par leurs plaintes constantes et par leur mécontentement qui se manifestait dans toutes les occasions (5). Ils se jetaient « à corps perdu dans les factions, surtout parmi les exclusifs (6) >» . Les propos qu'on leur attribuait l'indiquent nettement : « Ils disent qu'ils ne sont pas sans espérance; qu'ils feront voir un jour qu'ils n'ont pas versé leur sang, pour retomber sous le joug de la tyrannie; que les généraux disgraciés attendent, comme eux. dans le silence, le moment favorable; que l'on commence à s'apercevoir que la république touche à sa
(1) Arch. liât., F7, 3829, rapport du 21 germinal an IX.
(2) Jhid., F7, 3703, Bulletin de la préfecture de polire du 10 vendémiaire an X.
(3) Ibid.
(4) Arch. nat., AF'^', 1329, rapport de police du 14 brumaire an IX.
5) Jbid., F7, 3829, rapports de police des 8 floréal, 2 prairial. 26 prairial an IX, 1"^ et 29 nivôse an X.
6) Jhid., AF'^ , 1329, rapport de police du 28 vendémiaire an IX: llnd., F7, 3829, rapport du 20 pluviôse an IX.
fin et qu'il faut nécessairement que les choses changent de face (1) ».
Les officiers en activité eux-mêmes murmuraient contre le rétablissement de la religion catholique (2; , contre l'influence que reprenaient les prêtres (3J, contre le rappel des émigrés 4). Tous recommençaient " à prôner les talents du général Moreau (5) » . Il était au reste >• le point de mire " de tous les mécontents (6). D après Fauriel, les divers partis continuaient à le considérer « comme un homme très propre à devenir un ennemi actif de Bonaparte et de ses projets » ; ils espéraient « se l'attacher et profiter de sa gloire pour l'exécution de leurs plans (7) " .
En dépit de cette opposition, Bonaparte poursuivait méthodiquement l'exécution de ses projets. La paix d'Amiens conclue le 4 germinal an X (25 mars 1802), amena cette pacification générale que la nation appelait de tous ses vœux et augmenta encore le prestige du Premier Consul. Moins d'un mois après, le 28 germinal an X, eut lieu à Notre-Dame une messe solennelle en l'honneur de la promulgation du Concordat. Bonaparte avait fait réserver pour sa
il) Arcli. nat., F7, 3830, rapport de police du 29 nivôse an X. '2) Ihid., rapport de police du 5 nivôse an X. l3) Ibid., rapport de police du 14 nivôse an X.
4) Decaex, Mémoires inédits, t. X. — Le projet d'acte d'amnistie concernant les émigrés fut adopté, par le Sénat, le 6 floréal an X.
5) Arch. nat., F7, 3830, rapport de police du 18 nivôse an X.
6) Remaclk, loc. cit., 74, i apport du 26 juillet 1802. (7) Favriel, loc. cit., 10 V.
368 BONAPAllTE ET MOREAL
femme, la tribune qui, à cette époque^ séparait le chœur de la nef. Mme Hulot s y présenta avec sa fille, força la consigne et occupa le siège destiné à Mme Bonaparte. Chaptal, qui rapporte ce fait, assure que Bonaparte en fut vivement contrarié (i) . Moreau, qui avait été invité par le Ministre de la guerre à se rendre à la cérémonie avec le Gouvernement (2j , s'abstint d y paraître et, si l'on en croit Thibaudeau, la tourna en dérision au dîner qui eut lieu le même jour chez Berthier (3).
D'autres généraux, parmi lesquels Delmas, manifestèrent hautement leur mécontentement yij; le bruit courut même qu ils avaient formé une conspiration contre le Premier Consul et que Moreau et Masséna en étaient les chefs (5) .
(1) Chaptal, loc. cit., 264, note 1. — D'après un agent royaliste, au contraire, on aurait refusé à Mme Hulot et à Mme Moreau l'entrée (le l'église et celle-ci se sei'ait évanouie (Rkmacle, loc. cit., 75\ Cette version est peu vraisemblable.
;'2) Le Ministre de la guerre à Moreau, germinal an X A. H. G., Correspondance particulière de Moreau).
(3) Thibaudead, Mémoires sur le Consulat, 322-323.
[k) Re.macle, loc. cit., rapport du 10 juin 1802; Segcii, /oc. cit. ,11, 176-177. — D'après Thibaudeau, le Premier Consul ayant demandé à l>elmas son opitiion sur la cérémouic, celui-ci répondit : « C'est une belle capucinadc. 11 n'y manque que le million d'hommes qui ont été tués pour détruire ce (|ue vous rétablissez » (^loc. cit., 163). « On répandit le bruit que le Premier Consul avait décidé qu'on bénirait les drapeaux des troupes et «juil ne l'osa pas faire parce que les soldats disaient hautement qu'ils les fouleraient aux pieds. » {Ibid., 165.)
(5) Arch. nat., F 7, 3830, rapports de police des 21 et 23 floréal an X. Le général Donadieu devait tuer Bonaparte (Pasql'ier, loc. cil., I, 158).
MOllEAU ET L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 369
Peu à peu, Bonaparte les dissémina en leur confiant des missions diplomatiques ou militaires qui les éloignaient de Paris. Macdonald fut nommé ambassadeur à Copenhague le 1 1 germinal an ÎX ; Brune à Constantinople le 2 4 fructidor anX; Lannes à Lisbonne le 23 brumaire an XI. Bernadotte reçut le 28 germinal an Vlil, le commandement de l'armée de 1 Ouest, dont le quartier-général était à Rennes; Gouvion Saint-Cyr eut à dater du 15 pluviôse an IX la direction des armées française et espagnole dans la guerre contre le Portugal. Lahorie enfin fut mis en non-activité le 1" vendémiaire anX, et à la retraite le 9 fructidor an XI (1). Cette dernière mesure ne pouvait manquer d'affecter Moreau qui avait pour Lahorie autant d'estime que d'amitié.
La loi du 29 floréal an X (19 mai 1802) instituant une Légion d honneur « tendait plus évidemment même que le Concordat aux vues secrètes de Bonaparte » , ainsi que l'ont pressenti des contemporains, en créant « un premier ordre de chevalerie, un premier corps intermédiaire entre le peuple français et Bonaparte (2)... ». " L'ancien régime avait une noblesse, écrivait un agent royaliste, la Légion d'hon-
(1) Arch. adm. {»uerre. — Le 25 pluviôse an XI, lebruît courut qu'on voulait éloigner Moreau en lui donnant une aiubassade. i^Arch. nat., F7, 3831).
(2; Fauriel, loc. cit., 49. — Cf. Remacle, loc. cit., 50, rapport du 27 juin 1802; FOY, loc. cit., I, 80.
370 BONAPAKÏE ET MOREAU
neur la remplacera (l) » . C'était en outre, suivant la remarque de Lucien, un moyen de concentrer sur le Premier Consul, au détriment des autres généraux, (1 l'attention, les vœux et la reconnaissance de l'armée» et d'accoutumer le soldat à voir en Jjonaparte « l'arbitre suprême de son sort, la source de ses espérances (2) » .
Le parti républicain ne s'y méprit point. La loi rencontra au Corps législatif, au Tribunat et dans l'armée une vive opposition. L'opinion publique lui fut peu favorable (3). Moreau avait refusé, affirmaiton, d'en faire partie (4) et on lui attribuait ce propos : « Que prétendez-vous faire de votre Légion d'honneur? La Légion d'honneur est toute l'armée (5). "
A un diner chez Moreau auquel assistaient Berthier et Marmont, le chef de brigade Fournier s'emporta, dit-on, en invectives contre Bonaparte. Il y eut à la vérité quelques protestations; toutefois, c non seulement on ne lui imposa pas silence, mais le plus grand nombre parut l'écouter avec plaisir (6) » .
(1) IIemacle, loc. cit., 19.
(2) Mémoires secrets sur Lucien Bonapaile, I, 160-161.
(3) Remacle, loc. cit., 74, rapport du 26 juillet 1802.
(4) Rkicuardt, loc. cit., 328.
(5) Remaclk, loc. cit.. 85, rapport du 6 noùl 1802.
D'aprc.s de Deauchainp, cpiand lionaparte fit proposer à Moreau de faire partie de la Lf'jjion ti'lionneur, il aurait répondu à la personne chargée de la néjjocialion : « 11 est donc fou, cet hoiniiic-là; il y a dix ans que j'en suis. » [Vie polilif/iie, viilitairo et privée du gênerai Moreau, 89.)
(6) RëMACLE, loc. cit., 30, rapport du 10 juin 1802.
MOREAU ET L'OPPOSITION REPUBLl C AI?^ E ;î71
Delmas alla plus loin encore et traita publiquement le Premier Consul « de scélérat et de monstre 1) » .
Une dernière mesure allait accroître encore lirritation de 1 opposition. Certain de lappui du clergé depuis la conclusion du Concordat (2), le Premier Consul crut le moment venu de réaliser le Consulat à vie. Sur la suggestion de Cambacérès, et sur l'initiative de Cbabot de 1 Allier, le Tribunal proposa, le IG floréal an X, d'accorder à Bonaparte un gage éclatant de la reconnaissance nationale. Mais bien que sollicités, circonvenus ou menacés, les sénateurs se bornèrent à réélire d'avance le Premier Consul pour une nouvelle période de dix ans. » Voici un deuxième pas fait vers la royauté, s'écria Mme de Staël.. le crain? que cet homme ne soit comme les dieux d'Homère, qu'au troisième il n'atteigne r01ympe(3). " En réalité c était un échec.
Afin de le réparer, Bonaparte et ses conseils imaginèrent alors de soumettre au peuple la question de savoir si le Premier Consul serait nommé à vie et s'il lui appartiendrait de désigner son successeur. Le
(1} Archi\es des Affaires étrangères, fonds Bombons, vol. 602, fol. 7.
,2; « Le rétablissement des culte.s et la hiérarchie ecclésiastique en France a été plus favorable que contraire à raffermissement de l'autorité du chef actuel du gouvernement. Attaché par principe et par instinct à l'autorité absolue, le 'ilergé catholique prête volontiers l'intluence lie .son ministère à combattre les principes républicains. " Baii.leu, loc. cit., XXIX, 259, Rapport de Lucchesini du 22 avril 1804 .
(3) Cité par Paul Gai'tiiikh, Matlaine de Staël et Napoléon, 83.
Conseil d'État adopta ce projet, et un Arrêté des Consuls du 20 floréal an X décida, par un véritable coup d'État, que ce référendum aurait lieu (l). Le 14 thermidor an X (2 août 1802), un sénatus-consulte proclama Bonaparte consul à vie. Dès le IG thermidor, il fit voter par le Sénat un autre sénatus-consulte qui modifiait, dans plusieurs de ses dispositions fondamentales, la constitution de l'an VIII et qui lui donnait le droit de pouvoir désigner son successeur. C'était, suivant une juste expression, « une abdication de la France entre les mains d'un homme (2) " .
L'habitation du Premier Consul aux Tuileries, d abord simple, était devenue peu à peu, depuis Marengo, luxueuse et presque royale.
« Tout prend autour du g^énéral Bonaparte et de son épouse les allures et l'étiquette de Versailles, écrivait un contemporain. Leluxed'apparat, équipages, livrées, nombreux domestiques, reparaissent de tous côtés. On met du choix dans l'admission des étrangers et les femmes étrangères présentées au Premier Consul au cercle de son épouse lui sont nommées par un des préfets du palais. Il prend quelque goût pour la chasse, et les forêts où chassaient jadis les rois de France et les princes du sang vont être réservées pour lui et les
(1 Les contemporains ne s'y trompèrent pas. Voir : Girabdin, Ioc. cit., III, 26G; Fauriel, Ioc. cit., 45 et 55; RoEDKni:n, Ioc. cit., III,
(2) AuLARD, Histoire polilif/ue de la Révolution française., 75J .
officiers de sa suite (1). " Bonaparte appelait Leclerc noire beaii-frèr-e,- c'était, comme on l'a fait observer, <i le premier 7ioiis royal (2) " .
A ce faste de la cour consulaire, Moreau opposait une extrême simplicité que quelques-uns considéraient comme « un excès d'orgueil (3) » et qui était, en réalité, " profondément sincère (4) " . De plus en plus mécontent des mesures illibérales de Bonaparte, il vivait à peu près entièrement retiré à la campag^ne (5), dans le domaine de Grosbois qu'il avait acheté à Barras (6), s'occupant de culture, de chasse et de pèche (7), secourant les indigents du voisinage (8) . Sa femme déclarait qu'il ne voulait » que du repos (9) » .
Invité, en décembre 1802, à un dîner chez le Ministre de la guerre, il y vint en habit de drap uni très simple, et en chapeau rond. Ce costume faisait
(1) Baillku, Ioc. cit., XXIX, 81, rapport de Lucclicsini tin 28 avril 1802. — Cf. :Miot de Melito, Ioc. cit., II, 40; Remacle, Ioc. cit., 82, rapport du 28 juillet 1803.
(2) Mme DE Staël, Dix années d'exil, 57.
(3) TniDACDEAU, Mémoires sur le Consulat., 322.
(4) Hyde de ÎNecville, Ioc cit., I, 486. — Cf. Lamarque à Cariion- Nisas (CAP.nios-NiSAS, loc. cit., 325^; Duchesse d'AbrantÈs, Ioc. cit., 52; .lourual (le Paris du 14 brumaire an IX (A propos du portrait de Moreau par Gérard, note 2^.
(5^^ Remacle, Ioc. cit., 74, rapport du 26 juillet 1802; REiniiARDT, loc. cit., 139; Arcli. nat., F7, 6469, Mémoire justificatif de Moreau.
(6) Bahra-s, loc. cit., IV, 163.
(7) Reichardt, loc. cit., 147.
(8) Le maire de Bois.sy-Saint- Léger à Moreau, 30 frimaire an IX et 30 nivôse an IX ^A. II. G., Correspondance particulière de Moreau).
(9j Arch. nat., l''7, 3831, rapport de police du 10 floréal an IX.
contraste » au milieu de cette affluence de généraux, de dignitaires étincelants de broderies, en bas de soie blancs, en souliers à boucles... '^l; ». On se montra d'ailleurs très empressé autour de lui, et, si l'on s en rapporte à Miot de Melito, Bonaparte dut, à compter de ce moment, « le considérer moins comme un rival que comme un ennemi déclaré (2) » . G est l'époque, semble-t-il, à laquelle l'opposition républicaine avait atteint son maximum dans l'armée. <i Parmi les militaires et les généraux, le mécontentement est â son comble (3) » , écrivait un agent royaliste. « Le Concordat et le Consulat à vie exaspèrent ici des têtes ardentes » , mandait le préfet dllleet-Vilaine au Ministre de l'intérieur 4j . La fameuse affaire des libelles, qui prit en effet naissance à Rennes, était un indice grave. D'après Desmarets, Bonaparte ne pouvait douter que Bernadotte n'en fut l'inspirateur et peut-être le complice, et que Moreau ne fut au moins dans la confidence (5) .
Les officiers réformés mêlaient l'éloge de ce dernier à leurs plaintes contre le gouvernement (6). Dans leur hostilité au Premier Consul, ils déclaraient que puisai) REicuAnoT, loc. cit., 146.
(2) MioT DK Mklito, loc. cit., II, 158.
(3) Remaclk, loc. cit., 29, rapport du 10 juin 1802.
(4J Arch. nat., F7, 6315 Lettre du 15 prairial au X). — V'oir, à ce sujet, Glillon, les Complots militaires soti.i le Coiisiihit et l'Empire.
i5 Dksmahest, Quinze ans de liante police sous le ConsuLit et l' Empire, 84.
(6) Arch. nat., F 7, 3830, rapport de police du 1" messidor an X.
qu'on voulait rétablir la monarchie, « autant valait que le comte de Lille vînt de suite prendre les rênes du gouvernement (l; ». La garde consulaire ellemême était peu sûre, rapporte Ségur (2). A Versailles les soldats tenaient u des propos contre le gouvernement et le Premier Consul (3) » . La police remarquait que les généraux Masséna, Lecourbe, Golaud, Dupont-Chaumont, Moreau, habitaient les uns prés des autres, entre Villeneuve-Saint-Georges, Grosbois et Melun, et qu'ils avaient des réunions fréquentes dans la forêt de Sénart (4) .
Les exclusifs continuaient à prôner Moreau et faisaient de la propagande en sa faveur dans les salons, auprès des ouvriers et parmi les troupes de la garnison de Paris (5) . On rappelait ses succès en Allemagne et ses retraites héroïques (6). On opposait avec affectation, suivant d'Allon ville, ses victoires à celles de Bonaparte (7j . On citait ce propos de Carnot : « Moreau est l'homme par excellence, seul capable de se mettre à la tête des affaires (8j . »
(1} Arcli. nat., F7, 3830, rapport de police du 5 thermidor an X.
(2) SÉGUR, loc. cit., II, 153.
(3) Arcli. nat., F7, 3703, Bulletin de police du 2 vendémiaire an XI.
i'4^1 Arch. nat., F7, 3831, rapport de police du 18 vendémiaire an XI.
5) Arch. nat , F7, 383i, rapports des 2 et 13 vendémiaire an XI; de» 19 et 27 frimaire an XI; du 17 pluviôse an XI.
(6) Ihid., F7, 3831, rapport de police du 14 nivôse an XI.
(7) D'Alloville, loc. cit , IV, 322.
(8) Arch. nat , F7, 3831, rapport de police du 8 venlôae an XI.
Ces menées du parti républicain inquiétaient le Premier Consul, et d'après Miot de Melito, ces comparaisons le faisaient souffrir dans son orgueil (1). Murât, qui haïssait Moreau, prenait à tâche «d'animer Bonaparte journellement par des rapports envenimés; il s'entendait, dit-on, avec le préfet de police Dubois pour le poursuivre de dénonciations alarmantes (2) » . La considération universelle dont jouissait Moreau et les égards dont il était l'objet exaspéraient la jalousie du Premier Consul. Il faisait épier ses démarches, observer sa correspondance, surveiller sa maison et ses amis, solliciter même la cessation de certaines réunions où venait Moreau, et où il trouvait un grand nombre d'étrangers désireux de le connaître (3) . Le colonel Foy très lié avec Moreau et soupçonné d'intriguer avec lui, faillit être arrêté. Marmont, qui relate le fait, assure qu'il ne fut sauvé que grâce à ses instances (4).
Le capitaine Rapatel, un des familiers de Moreau, ayant été impliqué dans l'affaire des libelles, le Premier Consul prescrivit au Ministre de la police de demander des explications au général. Moreau " se tint sur un ton léger de réserve à peine négative » et
(1) Miot de Melito, /oc. cit., I, 170.
(2) Mme DE RÉMUSAT, loc. cit., I, 303.
(3) Arch. nat., F7, <383i, rapport de police du 5 ventôse an XI; Remacle, loc. cit., 276 et 390, rapports du 22 mars et du 6 septembre 1803; Fauriel, toc cit., 104, note 1, et 107.
(4) Duc DE Raguse, Mémoires, II, 21.
affecta de tourner en ridicule " cette conspiration de pot à beurre (1) ». Fouché en rendit compte à Bonaparte avec toute l'atténuation que lui inspirait son amitié pour Moreau (2) . Néanmoins le Consul entra dans une violente colère. D'après Desmarest, il se serait écrié : " Il faut que cette lutte finisse. 11 n'est pas juste que la France souffre, tiraillée entre deux hommes... S'il se croit en état de gouverner. . . Pauvre France ! " Il aurait chargé Fouché de proposer à celui qu'il croyait être son rival un duel au Bois de Boulogne. Fouché fit appeler Moreau le soir même, prêcha la conciliation et obtint de lui que, » par accommodement » , il se rendrait aux Tuileries le lendemain (3). Moreau s'exécuta (4) et fut parfaitement accueilli ; « cela fit un événement de cour 5) " .
Mais l'hostilité subsista. Elle provenait, de la part de Moreau, d'un sentiment inné de haine contre la tyrannie. Prévôt des étudiants de l'École de droit de Rennes, il s'était insurgé en 1788 contre l'absolutisme roval. Il avait adhéré l'année suivante à un manifeste appelant les patriotes de la Bretagne à former une confédération contre l'aristocratie de la
(1) Desmarkst, loc. cit., 84.
(2) Madelin, Fouché^ I, 367.
(3) Desmarest, loc. cit., 85-86. — Cf. d'Allonville, lue. cit., IV,
(4) Arch. nat., F7, 3703. Bulletin de la préfecture de police du 16 vendémiaire an XI.
(5) Desmarest, /oc. cit., 86.
378 BONAPAUTE ET MOl'.EAU
province (1). Général à Tarmée du Nord, il avait enfreint, dit-on, au risque de la g^uillotine, certains décrets barbares du Comité de Salut public (2) . Ce que Moreau ne pouvait pardonner au Premier Consul, c'était la disparition progressive des institutions républicaines, c'étaient les atteintes répétées à la liberté. On attribuait à Moreau un propos qui, s'il est exact, montre bien la cause réelle de son opposition. Dans un salon où il se trouvait, on avait parlé tour à tour de La Fayette, de Bonaparte et de Washington. Moreau, qui avait gardé le silence sur les deux premiers, s'exprima avec de chaleureux éloges sur le compte de celui-ci. « A ous aimez donc bien Washington? " lui demanda quelqu'un. — « Oui, répondit-il, je l'aime et je l'admire, parce que dans la conquête de la liberté, il n'a ni échoué ni opprimé f3 1 . » Au Dix-huit brumaire, <i il s'était subalternisé à Bonaparte, disait-il, dans l'espoir que celui-ci remplirait ses engagements patriotiques, mais le voyant manquer à toutes ses paroles, il s'était éloigné (4) » .
(1) Catalogue FiUoii, III, 13" série, 47.
(2) Dk Bkaucuamp, loc. cit., 8-9; de Voczikrs, Moreau général en chef, 7; Lkmairk, Vie impartiale du qénéral Moreau, 16. Ces ouvrages sont neUement favorables à Moreau.
[Z) lîEMACLE, loc. cit., rapport ilu 6 août 1802.
(•'<•) La Fayette, loc. cit., 209 Conversation avec Moreau). « On a été injuste envers lui (Moreau ) en attribuant à de jalouses rancunes son inimitié croissante à l'égard de Napoléon... Il était assurément animé des plus nobles mobiles, et l'indignation du citoyen vertueux dont on a froissé tous le.s sentiments, toutes les croyances, était ce qui le dominait. » (Myde de INECViLLE, loc. cit., I, 487.)
A la vérité, Moreaii était beaucoup moins dangereux que ne se l'imaginait Bonaparte (l). Sans doute il paraissait être « à la tète des frondeurs (2) » , mais de fait, c'étaient bien plutôt ceux-ci qui se ralliaient autour de son nom et cherchaient à en faire leur chef '3). En général, disait très justement à ce propos un rapport de police, « tous les hommes à parti ont toujours un individu qu'ils affectent de faire regarder comme leur patron ou leur protecteur et cherchent à lui faire jouer un rôle dont, le plus souvent, celui-ci ne se doute pas (4j . » Ceux qui connaissent le mieux Moreau, écrivait un agent royaliste, conviennent « qu'il ne peut être que l'instrument et non le chef d'un parti politique (5)» .
Quelques indécisions, qu'on avait cru remarquer dans ses opinions et dans ses sentiments politiques, avaient eu pour effet d'attirer sur lui les espérances de tous les partis, à part les Jacobins qui le considéraient comme un royaliste ou comme prêt à chaque instant à le devenir (6) . On dénaturait ses propos ; on lui prétait des intentions cachées et un plan de con-
^^l) Fal-hiel, loc. cit., 106-107.
(2) Remacle, loc. cit., 238, rapport tUi 25 janvier 1803.
(3) Fauriel, loc. cit., 104.
(4) Arch. nat., F 7, 3829, rapport de police du 12 thermidor an IX.
(5) Remacle, loc. cit., 276, rapport du 22 mars 1803.
(6) Vioménil à Condé, 24 novembre 1800, Arch. de Chantilly, Z, vol. LVII (Caudrii.lier, Z^a Révol. françaine, n" du i^^septeinbre i90^, p. 253). — Cf. Fauriel, loc. cit., 105.
duite habile; on spécifiait même le but qu'il se proposait d'atteindre.
Les uns, croyant avoir trouvé le secret de son attitude dans quelques plaisanteries qu'il avait faites, disait-on, sur le Concordat et les prêtres, n'hésitaient pas à le mettre au nombre des républicains les plus sûrs et à le regarder d'avance comme le restaurateur de la République (1). Son refus obstiné de faire partie de la Légion d'honneur, les railleries qu'on lui attribuait à ce sujet, les propos méprisants qu'il tenait sur le Premier Consul semblaient confirmer cette opinion (2). Livré, suivant les autres, aux conseils d'une femme ambitieuse et d'une jjelle-mère intrigante, c'était pour lui-même et pour sa fortune personnelle qu'il agissait.
Dans ce qu'on appelait « les vieux salons ;> , circulait une autre version. On ne doutait pas que Moreau n'eut formé le projet de relever le trône au profit du prétendant. On assurait qu'il avait ti des communications directes et habituelles avec Varsovie » ; on avait
(1) Remacle, loc. cit., rapp. du 22 mars 1803; Arc'h. iiat., F7, 3831, rapp. de police du 10 floréal an XI.
(2) Remacle, loc. cit., 238, rapport, du 25 janvier 1803.
On racontait qu'à un diner, ])our téinoi{;ner à son cuisinier sa satisfaction pour un pâté délicieux, Moieau l'avait créé « chevalier de la casserole. « (Remacle, loc. cit., 238-239\ — Cf. Général de Bonneval, Mémoires anccdutiijues, 17.
ReicViardt considère l'iiistoirc comme « suspecte » ; elle ne cadre, dit-il, » ni avec la tournure d'esprit, ni avec les façons calmes de Moreau '1 . A son avis, ce serait « une invention de cette caté{;orie de gens toujours prêts à attiser le feu qui couve». (^Loc. cit., 404-405\
MOREAD ET L'OP POSITIO>' UÉPUBLICAINE 381
VU les instructions qui lui avaient été envoyées; on connaissait les promesses qui lui avaient été faites. " C'est le pays des chimères, écrivait un agent royaliste plus avisé; il n'en est point d'absurdes pour la prévention et la sottise (Ij . »
En effet, bien que la police signalât la présence à Grosbois " d anciens Vendéens " et d'émigrés (2), on peut admettre, avec Fauriel , que jusqu'alors, « Moreau n avait jan.ais eu aucune relation, ni fait aucune démarche qui pût autoriser la moindre espérance des royalistes à son égard (3; . » Peut-être peut-on lui reprocher pourtant de n'avoir pas toujours repoussé d'une manière assez formelle les ouvertures qu ils lui firent pendant la campagne de l'an Vlll (4j .
(1) Remacle, loc. cit., 276, rapport du 22 mars 1803.
(2) Arch. nat., F7, 3831, rapport de police du 10 ventôse an XI; Ihid., F7, 3832, rapport de police du 6 vendémiaire an XII.
(^3) Fauriel, /oc. cit., 105. — CA. La ReveilliÈre-Lépeavx, II, 19.
(4) Gaudrillieiî, loc. cit., 232-254. — Le comte de Lille ne sfc fit pas d'illusions, pourtant, sur les véritables sentiments de Moreau. Un de ses émissaires, Ferrand, ayant échoué dans deux tentatives qu'il avait faites auprès du chef ile l'armce du Rhin, le comte de Lille écrivit à Gondé : « Quant à Moreau, je ne suis pas surpris de sa conduite, eûtil même, au fond de l'àme, les sentiments que je crains bien qu'il n'ait pas. » (Lo roi à Condé, Mittau, 25 octobre 1800, Arch. de Chantilly, Z, II.) — Moreau, en l'an IV, sut évincer un intrigant, l'oterat, qui voulait l'engager dans des négociations avec l'armée de Condé dont une partie, prétendait l'oterat, était prête à passer au service de la République (Moreau à Poterat, 24 prairial an IV, Arch. nat., F7, 6198, dossier 2810 . — Maintes fois des ouvertures furent faites à Moreau. « J'ai méprisé toutes ces propositions-là, dit-il plus tard. J'aimais mieux battre les ennemis... » (^fiocès George.%, 111,477.)
382 BG>' APARTE ET MOUEAU
Bonaparte chercha plus tard à représenter Moreau comme acquis à la cause des Bourbons et trahissant la France depuis 1795 (1).
Diverses brochures furent [)ubliées à cet effet (2). Le rédacteur des Mémoires de Barras avait fait justice de cette accusation, de ce qu'il qualifie une n monstrueuse calomnie » (3) ; néanmoins, le dernier biographe de Moreau l'a rééditée (i) et un écrivain militaire estimé a expliqué ainsi certaines lenteurs dans les opérations des armées dont Moreau avait été le chef. « Aujourd'hui, dit-il, le dévouement de Pichegru et de Moreau à la cause royale n'est mis en doute par personne... Il ne peut plus y avoir d'incertitude que sur l'époque où ils sont passés du service de la République à celui de la légitimité (5) » .
Plusieurs témoignages dignes de foi réfutent celte assertion que n'appuie nulle preuve. Loin d'être
(1) Falhikl, loc. cit.. 214.
(2) MoNTGAiLLAno, Mémoires secrets, 45, 52-53, 5G, 73, 97, 106, 181. — lluos DK PE^•A^STEn assure que cette brorhnre fut écrite en l'an XH par ordre du Premier Consul {Une conspiration en l'an Xf et XII, 193). Cette opinion semble fondée. Montgaillard « offre d'être mis à telle épreuve que l'on jugera convenable... il donnera toutes les {jarantics qui sont en son pouvoir. " (Note au ministre de la police {'jéncralc du 9 messidor an IX, Arcli. nat., l'"7, 6279, dossier 5021). — Voir aussi : Piclicgru et Moreau, Paris, an XII, chez les Marchands de Nouveautés, ijrochure rédigée par lloth^rer sur l'ordre de l'onapartc (liOKDKriKR, lac. cit., III, 373).
(3) Hauiîas, loc. cit., II, 155.
(4) DoNTKNVii.i.K, Le (fénérul Moreau, 50 et sulv.
(5) Général \*E\.y.T, Mémoires sur la (juerre de 1809 eu Allemagne, II, 309-310. — Cf. 312-315.
MOUEAU ET L'OPPOSITION RE PUHLI G A I .N E 383
dévoué aux Bourbons ou même d'avoir pour eux de secrètes préférences, Moreau les détestait, affirme Desmarest (l) ; il s'exprimait, a dans les termes du plus profond mépris » , sur leur compte » (2) ; il les traitait » d'imbéciles et de lâches (3) " . Hyde de Neuville qui fut en relations avec lui en Amérique, ne parvint jamais, assure-t-il, à détruire » les préventions violentes, enracinées (4) " qu'il avait contre eux. Mme Moreau, elle-même, ne put, suivant Desmarest, vaincre « la répugnance de son mari » à leur égard 5j . Un agent rovaliste très sagace ne se méprit point d'ailleurs sur les véritables opinions de Moreau et déclara » fabuleuses » ses prétendues relations avec Fauche-Borel (6) .
La vérité est que Moreau, qui avait embrassé avec
(1) Desmarest, loc cit., 102.
;2) Arch. nat,, F 7, 6571, dussier 2796, Rensei{{neiiients sur divers Français aeUiellemeiit en Aiuériijue, mai 1811. — Cf. Moreau au Directoire, Gènes, 21 prairial an VII (Fiches Charavav •
(3 Arcli. nat., F7, 6571, dossier 2796. — L'agent qui relate ces propos les entendit de la bouche même de Moreau, à sa table.
(4 IIyde de Neimli.e, loc. cit., I, V86, 488. — Cf. d'Allonville, loc. cit., IV, 93-94.
(5^ Desmaiiesi', loc. cit., 110, note 1. — Desmarest prctendavoir eu entre les mains une lettre de Mme Moreau à son mari, à ce sujet. — Napoléon confirme le fait : » Au mois d'octobre 1813,... un courrier du quartier-général de l'armée de Bohême... fut intercepté et tous les papiers de Moreau furent pris. Le {jénéral Kapatel, son aide de camp et son compatriote, envoyait à Mme Moreau ses papiers; ... elle lui reprochait, dans toutes ses lettres, sou éloignement pour les liourbons... .<es préjugés révolutionnaires... " (Mémoires, Monthoi.O', I, 50V
(6) Kemaci.e, toc. cit., 74-75, rapp. du 26 juillet 1802; Ilnd., 123, rapp. du 19 septcmijre 1802. — Cf. FArciiE-IîonKi., Mémoires, III, 15 et suiv.
ardeur la cause de la Révolutiou, était resté républicain (1). Ses convictions s'étaient encore affermies par sa présence pendant un an à l'armée du Rhin. Il Personne ne peut mieux apprécier que moi ta constance dans tes principes » , lui écrivait un de ses amis à cette époque (2 . Aux États-Unis, Moreau releva « sévèrement Hyde de Neuville qui parlait, un jour à sa table, contre la Révolution (3) » . Au reste, Louis XVIII le jugeait ainsi, si Ton s'en rapporte à La Fayette. Comme on faisait son éloge, le roi répondit : « Tout cela est bel et bon, mais il était au fond républicain, et sa mort n'est pas si fâcheuse qu'on le croit (4; " .
Mais les convictions de Moreau étaient celles d un modéré (5^ . C'est ce qui a fait dire de lui qu'il
(1) Moreau à Bonaparte, Bàle. 2 nivôse an VIII Fiches Charavay). « Il y avait, entre le général (Moreau) et moi une séparation radicale; il était ardent répul)licain... » Hyde de Neuviile, loc. cit., 1,486). « Le général avait, sur certains points, quelques idées très arrêtées. Son répiil)li(:anisMie en était une, ses convictions étaient liées fortement à cette opinion. » (^Ihid., I, 487.) — Cf. Fabre de l'Aude, hc. cit., 11,370-371; Bourrienke, loc. cit., III, 79.
(2) Defennon, président de la section des finances au Conseil d'Etat à Moreau, Paris, 12 nivôse an IX (A. II. G., Correspondance particulière de Moreaii).
(3) Arcli. nat.. F 7, 6571, dossier 2796.
(4) ^témoircs, Correspondance et manutcrit.t du général La Fayette, 214, note 1.
(.5) TiiiRAi'DEAf, Mémoh-ex sur la Convention et le Directoire, II, 240, 287-289. — Plus tard, aux États-Unis, Moreau loua beaucoup la Constitution anglaise. " S'il fallait, disait-il, pour en donner une pareille à mon pays me battre encore pendant six ans, il est possible que je le fisse encore... » (Arch. nat., F7, 6571, dossier 2796.)
avait plutôt en politique " des velléités que des volontés, des idées que des opinions (1) " . 11 en faisait ti peu de cas » , suivant Hyde de Neuville, « la jugeant très inférieure à l'art militaire (2) » . On lui déniait d'ailleurs, en dehors du champ de bataille, » la fermeté qui fait vouloir et l'audace qui fait entreprendre » (3) .
D'après Fauriel, les hommes avec lesquels il svmpathisait par ses sentiments politiques, se réduisaient à cinq ou six membres de la minorité du Sénat. Il n'avait de communications qu'avec deux ou trois d'entre eux, et elles se bornaient à des vœux stériles pour un état de choses meilleur. Ni Moreau ni ses amis n'avaient de plan arrêté pour contrecarrer les desseins de Bonaparte et pour détruire ce qu il avait déjà édiKé. « Ils n'en avaient pas plus les moyens que le courage et dans ces communications qui ne pouvaient sembler des conspirations à Bonaparte que par le sentiment qu'il avait d'en provoquer de légitimes par ses projets et par sa conduite..., ce n'était pas celui qui avait gagné des batailles qui montrait le moins d irrésolution et de faiblesse (4) » . Le raisonnement d'un agent royaliste aurait pu rassurer le
(1) FiÉvÉE, loc. cit., I, 205. — Barras emploie le terme de « nullité polili (ue ". Joe. cit., II, 371).
(2) Hvi'E DE Nkcvii.le, toc. cit., I, 486.
(3) ReviACLi-. loc. cit., 276, rapport du 22 mars 1803. — Cf. Lk F.^YETÏE, /'"C. cit., 126.
(4) Falriel, loc. cit., 106.
Premier Consul : " Ce qui pourrait faire penser, écrivait-il, qu'au fond Moreau n"a aucun projet, c'est l'éclat même de sa conduite : se mettre si fort en évidence n'est guère la politique d'un chef d'entreprise (I) » .
Moreau ne manqua pas de faire valoir cet argument dans le discours qu'il prononça lors de son procès :
« Ceux qui conspirent blàment-ils si hautement ce qu'ils n'approuvent pas ? Tant de franchise ne se concilie guère avec les mystères et les attentats de la politique. Si j avais voulu concevoir et suivre des plans de conspiration, j'aurais dissimulé mes sentiments et sollicité tous les emplois qui m'auraient replacé au milieu des forces de la nation. Pour me tracer cette marche, au défaut d un génie politique que je n'eus jamais, j'avais des exemples connus de tout le monde, et rendus imposants par des succès. Je savais bien peut-être que Monk ne s'était pas éloigné des armées lorsqu'il avait voulu conspirer; et que Gassius et Brutus s'étaient approchés du cœur de César pour le percer (2) » .
Aux propositions qui lui étaient faites, Moreau répondait qu il ne voulait se mêler de rien et qu'il réservait son épée et sa vie pour la défense de son
(1) Remacle, loc. cit., 235, rapport du 28 janvier 1803.
(2) Procès Georges, Vil, 381-382.
pays si jamais les circonstances rcxigeaicnt (I). Il persévérait dans l'opposition mais, en quelque sorte, (I par la force d'inertie (2) » . Bernadotte, qui eut avec lui de longs entretiens chez Mme Récamier, ne put le décider, assure-t-elle, « à prendre aucune initiative (3) » .
^i) Arch. nat., F7, 3831, rapp. de police du 29 pluviôse an XI.
(2) Remacle, Ioc. cit., 264, rapp. du 8 mars 1803.
^3) Mme Récamier, Souiànirs et correspondance, 79.
Le tribun Ginguené aurait dit, à cette époque, « que personne ne concevait rien à la pusillanimité de .Vloreau n . (Arch. nat., F7, 3831, rapp. de police du 29 pluviôse an XI).