CHAPITRE XVIII
Moreau cesse de se confiner dans la retraite. — Le Pieuiier Consul et sa famille s'alistiennent de se rendre à un hal donné par Mme Moreau. — L'affaire de l'abbé David. — Bonaparte fait à Decaen un véritable réquisitoire contre Moreau. — Decaen présente sa défense et le prévient de se tenir sur ses gardes. — La rupture définitive.
Au début de l'anuée 1803, Moreau parut vouloir sortir de sa retraite. Il se montra a avec éclat dans les lieux publics et les sociétés particulières (l) ». Partout il fut accueilli avec les plus grands égards. Un jour qu'il se fit annoncer à une réception chez Gambacérès, la foule qui remplissait le salon se sépara respectueusement pour lui ouvrir un j)assage. Tous les étrangers présents briguèrent 1 honneur de lui être présentés par leur ministre. « En un moment, il fut entouré, et Gambacérès délaissé d une manière si frappante, qu'on aurait pris Moreau pour le maître de la maison et le Gonsul pour le maître des cérémonies (2) )) .
Il en fut de même à une soirée chez Mme Récamier
(1) Remivclk, toc. cit., 238. rapport du 25 janvier 1803.
(2) /6i</.,236, rapport du 28 janvier 1803.
dont Moreau fréquentait assidûment le salon (Ij. On se porta » en foule autour de lui ^ , et il fut 1 objet « des hommages et de l'admiration de tous (2; » . Un général autrichien le qualifia de premier capitaine de 1 Europe (3 . Mme Moreau obtenait, de son côté, le plus vif succès par sa grâce à danser la gavotte et par son talent à interpréter les œuvres de Mozart (4) .
Mme Récamier encourut de ce fait la disgrâce de Bonaparte ; elle fut invitée à suspendre ses réunions. « Pour peu que Moreau continue à se montrer, écrivait un agent royaliste, il faudra bientôt fermer toutes les sociétés et même tous les théâtres (5) " . Le dépit du Premier Consul s'explique par ce fait que la vie de salons avait encore à Paris une importance considérable, comme dans l'ancienne société française du dix-huitiéme siècle. Il savait pouvoir compter sur la France en général, mais non pas sur la capitale qui avait eu l'esprit frondeur sous la monarchie et l'avait conservé sous la République (6) .
Le 1 1 pluviôse an XI (31 janvier 1803), Moreau donna lui-même « un bal superbe (7j » . Aucun
1) La mère de Mme Récamier était très liée avec Mme Hulot ; " il en était résulté, entre sa Hlle et moi, dit Mme Récamier, une intimité d'enfance qui s'était ensuite renouée dans le monde ». (Mme Rkca:mier. loc. rit., 103.;
,2) Hkmaclk, loc. cit., 249, rapport du 11 février 1803. (3) Ibid., 264, rapport du 8 mars 1803. 4) HEicHAnoT, loc. cit., 259-261.
(5) ItEMJkCLE, loc. cit.. 249, rapport du 11 février 1803.
(6) FiÉvÉE, loc. cit., II, 38.
(7) Arch. nat., F7, 3831, rapport de police du 12 pluviôse an XI.
membre de ce qu'on appelait déjà la " famille régnante M n'y parut (1). D'après Fabre de l'Aude, les sœurs de Bonaparte s'étaient réunies u en congrès chez Mme Laetitia et là, après un colloque très animé, et le rapport de tous les griefs possibles, fondés sur de petites malices, de petites méchancetés, des propos de salons, des picoteries ridicules, il avait été solennellement décidé qu'on ne paraîtrait pas à cette soirée... (2) » . Le Premier Consul, à qui l'on avait fait part de cette résolution, aurait été d'un avis contraire, ainsi que Mme Bonaparte, et il en serait résulté
« une véritable scène de tragédie (3) " . Mme Laetitia, intervenant alors, serait parvenue à rallier son fils à son opinion.
Moreau en fut-il réellement « indigné » et fit-il
Il retentir Paris de ses plaintes » , ainsi que l'assure Fabre de l'Aude? (4). Son refus systématique de se rendre aux réceptions des Tuileries devait lui faire prévoir cet incident. Peut-être fut-il seulement choqué de l'abstention de tous les Ministres et de la grande majorité du monde officiel, si bien que l'on put dire de ce bal « que toute l'Europe y était, excepté la France (5) » . Toutefois Moreau, s'il éprouva quelque
(1) Reichardt, loc. cit., 465.
(2) Fabre de l'Aude, loc. cit., 69-71.
(3) Ibid.
(4) Fbid.
(5) Uemacle, loc. cit., rapport du 8 mars 1803. — Mme Récamier qui assistait à ce bal fit la même remarque. (Souvenirs et correspondance, 79.)
contrariété, n en laissa rien paraître et un invité remarqua " sa sérénité, sans aucune apparence de préoccupation, son air de satisfaction tranquille. .., sa bonhomie cordiale de tous les jours (1) » .
Bernadotte, qui assistait à ce bal, confia à Mme Récamier les regrets que lui faisait éprouver l'inertie de Moreau « dont il trouvait la position si heureuse pour déterminer et modérer un mouvement '• . Il était irrité à la pensée « que tant d'avantages pouvaient être perdus " . Il déclarait qu'à la place de Moreau, il serait le soir même aux Tuileries « pour dicter à Bonaparte les conditions » auxquelles il pouvait g^ouverner. Moreau venant à passer, Bernadotte l'appela et essaya de le convaincre : «Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous qui puisse se^présenter appuyé de tout un peuple; voyez ce que vous pouvez, ce que nous pouvons, guidés par vous; déterminez-vous enfin. »
Moreau reconnut, comme « il l'avait dit souvent, les dangers dont la liberté était menacée « ; il admit aussi « qu'il fallait surveiller Bonaparte » ; mais il objecta " qu'il craignait la guerre civile " . Il se tenait prêt, affirma-t-il ; quand le moment serait favorable, il serait à la disposition de ses amis. On pouvait
(1) Reichahdt, loc. cit., 465-467.
Mme Récamier dit, au contraire, que « Moreau avait l'air étranger •T la fètc » . toc. cit. , 79.) Le» deux appréciations ne sont pas inconcilla bles; elles peuvent viser des moments différents.
BONAPAUTE ET MOREAU
compter sur lui « au premier mouvement qui aurait lieu " , mais il jugeait que l'heure n'était pas venue de le provoquer. Il se défendit d'ailleurs « de Timporlanee qu'on voulait lui attribuer " .
Bernadotte insista et finit par s'emporter : » Ah ! vous n'osez pas prendre la cause de la liberté! et Bonaparte, dites-vous, n'oserait l'attaquer. Eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous! Elle périra malgré vos efforts, et vous serez enveloppé dans sa ruine, sans avoir combattu. » Telle est la version que Mme Récamier donne de leur entretien (1).
L'absence du Premier Consul et de sa famille au bal donné par Moreau ne » pouvait surprendre " ; mais celle de « tout personnage notable » était » un symptôme grave (2) » qui permettait de conclure à une brouille déclarée, presque officielle, entre Bonaparte et Moreau.
Decaen s'obstina jusqu'au bout à croire qu il n'y avait entre eux que des malentendus et il s'efforça, jusqu'à son départ pour l'Inde, de les faire cesser et d'amener une réconciliation ou au moins un rapprochement. Mais le dernier entretien qu'il eut avec le Premier Consul vers la fin de pluviôse an XI (3) lui
(1) Mme RÉCAMIER, loc. cit., 80 et sniv. — Cf. Arch. nat., F7,38:îl . rappoit (le police du 29 pluviôse an XI.
(2* RKiciunDT, loc. cit., 467. — C'est aussi l'avis tle Mme Récamier.
(3) On ne peut en fixer exactement la date : elle est comprise entre le 19 elle 27 pluviôse an .\l, i\'a\)ri»\ts Mémoires inédits de Dkcaks.
démontra qu'il y a\ait ealrc eux un abime et que toutes SCS tentatives resteraient infructueuses.
Bonaparte lui déclara que Moreau se conduisait mal et qu'il serait w forcé de le dénoncera la France " . « Ému jusqu'aux larmes >' , Decaen répondit qu'on avait trompé le Premier Consul, et qu'il n'était pas possible que Moreau eut agi h contre les intérêts de la République " . Bonaparte ajouta alors qu'il correspondait avec Pichegru et qu'une lettre de Moreau à ce dernier, saisie sur un certain abbé David, le prouvait 1;.
Cet abbé était un intrigant qui avait été lié avec Moreau et Pichegru et avait conçu le projet de les réconcilier (2). Il avait demandé à cet effet, le 6 prairial an X, un rendez-vous à Moreau, mais sans en spécifier le but. Moreau lui avait envoyé son secrétaire Fresnières. L'entrevue fut peu encourageante pour David, si l'on en juge par ses déclarations postérieures (3; et par ce billet qu'il écrivit à Pichegru : « Vous avez beaucoup d amis dans le militaire et presque pas d'ennemis. Je pense que le Breton n'est
(1) Dkcaex, Mémoires inédits, t. X.
(2) F-Tuche-Borel prétend avoir été chargé, dès 1802, par les ministres anglais et les princes français, de réconcilier l'iclicf^ru et Moreau. (Fauciie-I)Orki., Mémoires-, III, 12 et siiiv.) Son téiiioifjnage est, au moins, suspect. (!f. Fanche-Borel à lîéal, 10 pluviôse an XII (Arch. nat., F7, 6:il9A. i
(3) Il déclara le 25 frimaire rin XI, après son arrestation, qu'il avait trouvé .Mcjrcau u fort peu disposé à une réconciliation » . (l'rocès Georges, I, 227).
394 bo:nai'aiite et moreau
votre ennemi qu'accidentellement; si votre présence ne l'accusait pas, il ne vous haïrait pas ; mais vous savez qu'il est plus difficile de pardonner le mal qu'on a fait que celui qu'on a souffert (1) . »
David insista néanmoins et adressa à Moreau, le 14 messidor, une lettre où il exposait directement cette fois ses intentions. Moreau répondit qu il ne voulait nullement se justifier d'avoir transmis au Directoire les papiers Klinglin. Il ne dissimula point d'ailleurs son opinion défavorable de la conduite de Pichegru. Pourtant, ajoutait-il, la situation de l'exilélui causait » infiniment de peine " et il saisirait « toujours avec plaisir l'occasion de lui être utile » . Il se défendait enfin d'être un obstacle à son retour en France (2) .
Moreau considérait que » Pichegru n'était pas plus coupable que les autres fructidorisés (3) » auxquels on avait pardonné. « Quand l'armée de Coudé était à Paris » , dit-il plus tard, « le général Pichegru pouvait bien y être (4). » Cette indulgence peut-être
(1) Procès GeorifCi, I, 226-227.
(2) Ihid., III, 54.
D'après Fauriel, David avait fait part de son projet de réconciliation aux généraux Macdonald et Dejeaii et au sénateur Barthélémy qui l'approuvèrent. Les deux généraux se chargèrent même de solliciter de Bonaparte le rappel de Pichegru. Bonaparte le refusa nettement, « mais de manière cependant à faire regarder son refus plutôt comme l'effet de circonstances qui le rendaient inconvenable, que comme absolu et irrévocable dans d'autres circonstances qui pouvaient se présenter. » (^Loc. cit., 120.)
(3) Procès Georges, III, 467.
(4) Ibid., IV, 422.
excessive était loin, pourtant, d'être une réconciliation (1). La police était informée des démarches de David et des réponses de Moreau (2) ; elle attendait sans doute que le général se compromît davantage (3) . Au début de 1 an XI, David partit de Paris pour se rendre à Londres, afin de s'entretenir de plus près avec Pichegru et le décider à quitter l'Angleterre (4j . Il ne fit point un mystère de ce voyage et obtint sans difficulté, le 14 brumaire (5 novembre), un passeport de la préfecture de police '5; . Mais en arrivant à Calais le 28 brumaire, il fut arrêté sur Tordre du Grand Juge. Ses papiers furent saisis et examinés. D'après un bulletin de la préfecture de police, ils ne contenaient <; rien de relatif au gouvernement (6j » . David était en outre porteur de deux lettres adres-
(1) Dans son rapport du 27 pluviôse an XII, le Grand Juge aftirma néanmoins : " En l'an XI, une réconciliation rriininelle rapprocha Pichegru et le générai Moreau. La police saisit à Calais un de leurs agents... Cet homme est sous sa main avec toutes les pièces qui constatent la réalité d'un raccommodement. " (Procès George':, \, ij). — Cf. Ibid., I, 208-210.) — Au procès de l'anXlIjle défenseur de David reconnut pourtant que celui-ci avait communiqué à Pichegru les lettres qu'il avait reçues de Moreau, et à Moreau celles que lui avait envoyées Pichegru. (Procès Georges, VII, 322. ^
(2) Arch. nat., F7, 3703, Bulletin de la préfecture de police du 5 Frimaire an XI.
3 Fairiel, loc. cit., 172.
■!■ David au Grand .luge, Calais, 3 frimaire an XI I rnrè.i Geor- (je^. VU, .328 } — Moreau déclara, au Procès de l'an XII, qu'il ignorait le but du voyage de David, ylhid., 334. j
,5' Arch. nat. F7, 6329, dossier 6900; Procès Georges, I, 233.
'6 Arch. nat., F7, 3703, liulletir) de la préfecture de police du 9 frimaire an XI.
396 BOJSAPARTE ET MOREAU
sées à Pichegru; 1 une émanait, d'après ses déclarations, du général Liébert; l'autre paraissait être du sénateur Barthélémy.
Après son arrestation, David écrivit à Macdonald et à Moreau en les suppliant de s'intéresser à son sort et de le faire élurgir; cette correspondance fut transmise au Grand Juge avec les autres papiers (1 . Fauriel ajoute que 1 on y trouva une lettre de Moreau » qui était relative à Pichegru et pouvait être regardée comme sa profession de foi sur ce général (2) " . Il en ressortait que Moreau était a sans ressentiment personnel contre Pichegru, mais qu'il n avait néanmoins pas oublié sa trahison envers sa patrie (3) » .
Fauriel fait allusion sans doute à la réponse de Moreau à David. En admettant d'ailleurs, qu'il ait été mieux renseigné que le bulletin de la préfecture de police, il n'en reste pas moins certain que David n'était nullement porteur d'une lettre de Moreau à
(1) Aroli. nat.. F7, 3703, Bullot. de la préf. de police du 9 frimaire an XI.
(2) FAirniEi,, /oc. cit., 122.
(3) Ibid., 123.
t Je ne croirai jamais (|u'avec le caractère cl les principe» (jue je lui ai connus, il (Morean) ait pu se prêter aux desseins qu'on lui avait supposés d'al)ord; et je suis toujours persuadé qu'il faut chercher la cause tout entière de sa condescendance à une entrevue avec Piche{;ru dans le désir de s'excuser près de lui de sa conduite avec lui au 18 fructidor qu'il se reprocliail, peut-être sans trop s'en rendre raison, mais entin par cet esprit d'indulj^ence et de loyauté entre militaires et surtout entre camarades autrefois liés de service et d'amitié. » (Lahorie à Savary, juin 1810. Cité par Le DAnniEn, loc. cit.. 77.)
LA RI PTIJKE 397
Piche^jTu. Au surplus, l'acte d'accusation de l'an XII relatant l'incident n'en fait aucune mention (I). Il n'en est pas question davantage, ni dans 1 énumération des pièces saisies faite par le capitaine de gendarmerie qui procéda à l'arrestation, ni dans le rapport du Préfet de police au Grand Juge ''2 . L'assertion que Decaen prête à Bonaparte était donc inexacte. Le mobile du Premier Consul semble avoir été, comme le dit Fauriel, le dessein « de perdre Moreau (3) » en répandant le bruit qu'il correspondait avec Pichegru (4); qu'il était de connivence avec les rovalistes, et en le disqualifiant ainsi dans le parti républicain. En réalité, cet incident, loin de nuire à Moreau dans l'opinion, lui donna un nouveau crédit. L'inanité de la tentative, l'importance que l'on y avait attachée, le mystère avec lequel elle avait été conduite, les efforts que l'on avait faits pour la faire aboutir étaient, assure Fauriel, 'i des preuves certaines, aux yeux même des moins soupçonneux et des moins clairvoyants, que
(i) Procès Georges, I, 45-46 et 209-210.
(2) Arch. nat., F7, 6329, rapjiort du 20 friinaire an XI. — Fauclie- Borel prétend que David parvint à cacher la lettre de Moreau dans la doublai e de son sac de nuit. ÇLoc. cit., III, 36.) — Le rapport du Préfet de police ne porte d'autre date que : frimaire an XI. Un post- .scripturii de la main de Didjois dit : « .l'ai liier rendu compte île tout ceci au Premier Consul, il m'a dit que David avouerait tout dès qu'il sera arrivé et pourra être interroge. Je crois, qu'il sera nécessaire qu'd soit interrogé ou par vous, ou par moi. »
(3) Faibikl, loc. cit., 118. — Cf. 124.
(4) 11 Le bruit (Muit que Moreau et Piclicfjru se réconcilient », disait le i'a|)porlde police du 18 brumaire an X^Arcli. nat., ¥7, 3831).
Bonaparte ne voulait pas s'en tenir envers Moreaii à une haine stérile (l) " ,
Si formelle que fût l'affirmation de Bonaparte, Decaen qui avait reçu lui-même la visite de David et qui connaissait ses projets, ne se tint pas pour battu et protesta de la loyauté de Moreau (2).
Le Premier Consul exposa alors ses véritables griefs. Appartenait-il à Moreau de se tenir éloigné du gouvernement et d'affecter de ne pas être en uniforme à sa première visite? C'était un manque de déférence. Sans doute, Moreau avait rendu de grands services, mais ils ne l'autorisaient pas à faire le frondeur et à grouper autour de lui les mécontents. Quels étaient d'ailleurs les motifs de son attitude? Son traitement de général en chef et ses aides de camp ne lui avaientils pas été conservés bien qu'il ne fût pas en activité ? S'il avait quelque sujet de se plaindre, ce n'était pas avec des mécontents qu'il devait s'entretenir. Les fonctions élevées qu'il avait remplies lui donnaient de l'influence, et l'usage qu'il en faisait entravait " la marche du gouvernement " , quand la France avait besoin de repos " . Le Concordat lui a déplu, ajouta Bonaparte, « mais il y avait besoin et même nécessité de s'en occuper pour rétablir de ce côté la tranquil-
(1) Fadbiel, loc. cit., 148.
(2) Tout ce qui suit jusqu'à la page 401 est emprunté aux Mémoires inédits (le Decaen, t. X. On a cru devoir respecter l'ordre dans lequel l'auteur relate la conversation.
lité » . Puis, laissant percer le dépit que lui causait le désintéressement de Moreau, le Premier Consul s'écria qu'il voudrait que Moreau eût, comme Bernadotte, de l'ambition et qu'il était prêt à la servir. Moreau eût fait peut-être au Premier Consul la même réponse fière qu'on a attribuée à Mme de Staël : « Il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense (1) . "
Était-ce de l'arguent qu'il lui fallait? poursuivit le Premier Consul. Le gouvernement avait déjà laissé à sa disposition un cinquième des contributions levées en Allemagne, sans jamais lui en demander compte. De quel droit du reste Moreau avait-il employé des fonds à restaurer le monument de Turenne ; à en ériger à Desaix, à Kléber, à Beaupuy, à Abbatucci; à assurer enfin le traitement des invalides qui devaient en être les gardiens (2) . C'était un abus de pouvoir.
Decaen énuméra à son tour certains des griefs de Moreau. Il ne lui avait point été fait de « réception d'apparat » à son retour d'Allemagne. Bonaparte objecta que Moreau s'était rendu directement à Orsay et était venu, « en frac " , annoncer son arrivée. On avait employé, dès leur retour à Paris, plusieurs généraux dont Moreau était peu satisfait, entre autres Gouvion Saint-Cyr. Le Consul répondit qu'aucune
(1) Cité par Gacthier, toc. cif.,34. — Cf. Arch. des affaires étrangères, 602, Fonds Bourbons, f. 306.
(2) Cf. Gazette nationale du 10 tloréal an IX.
400 r.ONAPARTE ET MOREAE
plainte n'avait été portée contre eux. Plusieurs nominations que Moreau avait faites à l'armée, en qualité de général en chef, n'avaient pas été confirmées et des récompenses qu'il avait demandées n'avaient pas été accordées. Bien que ces faits fussent exacts, Bonaparte n'hésita pas à les nier.
Decaen affirma enfin que jamais Moreau n'avait eu la pensée, après le traité de Lunéville, « de marcher avec les troupes sur Paris pour renverser le gouvernement » , ainsi que ses ennemis sans doute en avaient fait courir le bruit. Le bien que Moreau lui avait dit à lui-même du Premier Consul, la haute opinion qu'il en avait eue jadis et qu'il avait dû conserver, sa loyauté et son passé, tout démontrait que ce propos ne méritait pas qu'on s'y arrêtât et excluait chez le général en chef de l'armée du Rhin la pensée de combattre la personne ou le gouvernement de Bonaparte.
Le Premier Consul parut s'incliner devant les observations de Decaen. Il objecta toutefois que Moreau n'avait « plus été le même depuis l'arrivée de sa femme à Salzbourg » . Ce changement était dû, dit-il, » à l'influence de sa belle-mère... et aux conseils pernicieux de ces trois petits coquins de Lahorie, de Fresnières etde Normand» . Bonaparte afl'ectaitd'ignorer que Moreau avait eu en Allemagne d'autres motifs de mécontentement. «Toutes leurs intrigues, concluat-il, et leurs mauvais conseils finiront par le perdre » .
Croyant que ces dernières paroles annonçaient encore quelque intérêt pour Moreau, et ne soupçonnant chez le Consul aucune mauvaise intention, Decaen espéra qu'un rapprochement était encore possible. Il allait prier Bonaparte de lui permettre de conseiller à Moreau « d'adopter une autre ligne de conduite » , mais il réfléchit que celui-ci pourrait prendre cet avis « en mauvaise part » ou qu'il n'en tiendrait pas plus compte que des précédents. A cette demande, Decaen en substitua donc une autre; il se déclara persuadé que si le Premier Consul voulait Il faire une démarche auprès du général Moreau " , il le ramènerait facilement à lui. Mais Bonaparte, sans même s'arrêter à cette idée, exprima son refus par ces mots : « C'est un sable mouvant » .
Decaen, comprenant que la rupture était définitive, en fut» si atterré « qu'il ne trouva" plus rien à dire » .
Il avait déjà fait à Moreau sa visite d'adieu, mais n'eùt-il pas encore pris congé de lui, qu'il ne se fût pas permis de lui confier « un seul mot de cette conversation confidentielle » . Si d'ailleurs il avait obtenu l'autorisation, même explicite, de Bonaparte, elle ne lui eût servi de rien, assure-t-il. « L'esprit du général Moreau avait été alors élevé et entretenu à un si haut degré de haine contre le Premier Consul, qu'il aurait indubitablement fort mal accueilli ce message; et s'il en eût fait part à ses trop intimes conseillers, ils n'auraient pas manqué de lui répéter que c'était
une nouvelle preuve qu'on le redoutait, car ils étaient parvenus à le persuader qu'on n'oserait jamais rien entreprendre contre lui. "
Moins optimiste, Decaen entrevit nettement les dangers que courait Moreau. Il le fit avertir par un ami sur, le général Donzelot, « de mettre plus de circonspection dans sa conduite " . Avant de s'embarquer pour l'Inde, il conseilla, en outre, au lieutenant de vaisseau Hulot, beau-frère de Moreau, d'écrire sur-le-champ à sa mère et à sa sœur. Il importait de les conjurer d'employer toute l'influence qu'elles pouvaient avoir sur l'esprit de Moreau, pour le réconcilier avec Bonaparte ; sinon, ajouta Decaen, «il se plongeraitdans des embarras et peut-être des malheurs que trop tard il ne lui serait plus possible d'éviter(l) » .
Les avertissements de Decaen furent-ils transmis à Moreau? On serait porté à le croire. D'après certains rapports de police, Moreau montrait plus de circonspection que jadis et ne laissait « pas trop percer sa manière de voir et de penser (2) » . Son secrétaire
(1) Decaen, Mémoires inédite, t. X.
(2) Arch. nat., F7 3831, rapport de police du 1" fructidor an XI.
II faut citer, par contre, le téinoijjnajje, sujet à caution, il est vrai, du {{énéral Thiébault qui alla rendre visite à Moreau le 18 pluviôse an XII. « ... Il se prononça, et contre le gouvcrneincut et contre le Premier Consul, avec la plus grande véhémence. « Ainsi Liébert est toujours à Tours. — Avec des enfants et pas d'argent, il faut servir quand même, dût-on servir de marchepied au plus ambitieux soldat qui fût jamais. Et voilà où ont abouti tant d'efforts et de travaux, tant d'espérances et de gloire; et voilà à quoi on a sacrifié tant de braves et des armées entières,.. Et encore le pouvoir ne suftit-il plus à l'insa-
Fresnières répétait partout que le général ne s'occupait pas de politique et n'en parlait même pas (1). Cette attitude détermina un grand nombre de républicains à ne plus compter sur lui et à porter leurs vues sur Masséna (2).
Mais il était trop tard pour suivre une ligne de conduite prudente. Le Premier Consul se sentait assez fort désormais pour n'avoir plus de ménagements à garder envers son seul rival en gloire militaire dont le prestige l'avait si souvent inquiété. Le moment approchait d'ailleurs, où l'Empire allait être établi. <i II devenait tous les jours plus urgent, observe Fauriel, d'anéantir ouïe crédit ou la personne de l'homme que Bonaparte et l'opinion publique s'accordaient à regarder comme le centre de toutes les tentatives qui pouvaient être faites dans la nation ou dans les armées, sinon pour sauver la République, du moins pour conserver quelques traces de liberté (3) . »
Impliqué dans la conspiration de Georges-Pichegru, Moreau fut arrêté le 25 pluviôse an XII (15 février 1804) et conduit au Temple (4). Un sénatus-consulte
tiabilité .. Il va falloir de la pourpre et l'hérédité, pour transmettre le produit de l'usurpation... Et c'est nous qui donnerions la main à ces envahissements liberticides, nous qui aurions la lâcheté de les laisser s'accomplir... » (ThiÉbault, Ioc. cit., III, 334 et suiv.)
(1) Arch. nat., F7, 3832, rapp. de police du 25 vendémiaire an XII.
(2) Ibid., F 7, 3831, rapp de police des 25 pluviôse, 7 ventôse, 10 {terminal, 5 prairial an XI.
(3) Fal'biel, /oc ciV., 149.
(4) Journal des Débats du 27 pluviôse an XII.
du 8 ventôse suspendit les fonctions du jury pendant l'an XII et l'an XIII pour les crimes de trahison et d'attentat contre la personne du Premier Consul (1). On créa à Paris, conformément à une loi du 23 floréal an X, une « cour de justice criminelle et spéciale » . La découverte de la conspiration détermina d'ailleurs un élan d'adulation envers Bonaparte (2) , et hâta l'établissement de l'Empire.
Les débats ouverts le 8 prairial an XII furent clos le 21. Les juges, d'après le témoignage de l'un d'eux, se prononcèrent d'abord pour l'acquittement de Moreau par sept voix contre cinq; puis, sous la pression de Savary et de Real, et sous l'influence du premier président et du rapporteur qui invoquèrent la raison d'État, ils commirent une illégalité en revenant sur ce vote. Huit d'entre eux conclurent à la culpabilité (3) .
Condamné à deux ans de prison, puis, par une commutation de peine, au bannissement, il se retira aux États-Unis.
Que n'y demeura-t-il pour l'honneur de sa mé-
(1) Procès Georges, I, 48.
(2) Voir dans la Gazette nationale, à partir du 29 pluviôse, les discours et adresses au Premier Consul.
(3) Lecocrbe, Opinion sur la Conspiration de Moreau, Picliegru et autres, sur la non-culpahilité de Moreau, et procès-rerhal de ce qui s'est passé a la chambre du Conseil, entre les juges, relativement à ce général, Paris, 23 avril 1814, préface, vj, et 6.3-76. — Un des juges qui avaient voté pour la culpabilité protesta contre la violation du secret des délibérations, mais ne nia pas l'illéfjalité commise. (De Selves, La vérité sur l'administration de la justice, 1814.) — Cf. Cor-' resp. de Napoléon, n" 7804 (A Cambacérès, 20 prairial an XII),
moire, au lieu de revenir en Europe à l'époque des revers de Napoléon, et de tomber à Dresde, dans les rangs des coalisés, mortellement frappé par un boulet français !
Ce fut à la veille de Brumaire, et pour Brumaire, que Bonaparte et Moreau firent connaissance et se lièrent. A première vue, leur alliance est bien faite pour surprendre si Ton considère et la différence d'esprit de ces deux hommes et la conception tout opposée qu'ils se faisaient de la Révolution. Bonaparte, dévoré d'ambition et dénué de scrupules, aimait la Révolution comme un moyen de parvenir à ses fins. Moreau, vaniteux, mais d'esprit libéral et sincèrement républicain, l'aimait pour les bienfaits qu'elle avait apportés à la nation et à l'humanité tout entière. Certains traits de leurs caractères pourtant, autant que les circonstances, concoururent à les rapprocher.
Ce fut l'intérêt qui poussa Bonaparte vers Moreau. Résolu, dès son retour d'Egypte, à renverser le Directoire, Bonaparte comprit que Moreau, par sa réputation militaire et par les sympathies qui l'entouraient, constituait une force, et qu'il importait de gag^ner, sinon son concours, du moins sa neutralité. En dépit du mauvais souvenir qu'il avait gardé de ses lenteurs pendant la campagne de 1796, il s'attacha à le con-
CONCLUSIOIS 40T
quérir, à la première entrevue qu'il eut avec lui chez le président du Directoire, Gohier. Il y réussit facilement.
De son côté, Moreau accepta l'alliance proposée avec la conviction qu'il s'agissait de sauver la République à la fois du péril jacobin et de la réaction royaliste. Trompé ou peu clairvoyant, comme la plupart des contemporains, mécontent d'ailleurs du Directoire, et livré presque complètement par la faiblesse de son caractère à la ferme volonté de Bonaparte, il crut faire œuvre républicaine en renversant le Directoire. Le recours à la force armée ne souleva point d'objections dans son esprit, en raison des fâcheux précédents qu'avaient créés les meilleurs amis de la liberté eux-mêmes. L'entente fut complète au moment du coup d'État.
Un détail toutefois mérite d'être noté. Très habilement, Bonaparte, qui comptait bien se réserver les gros profits, sut assigner à Moreau, dans le drame de Brumaire, un rôle quelque peu odieux et compromettant. A cet ambitieux qui calculait toujours de loin, il ne déplaisait pas de discréditer par avance, dans l'allié venu à lui sans tant d'arrière-pensées, celui qui pouvait être son rival de demain.
Jusqu'au milieu de l'année suivante, rien de grave n'altéra l'amitié des deux généraux.
On a dit, que dès le lendemain de Brumaire, Mo-
reau reg^retta d'avoir coopéré à cet attentat. Rien ne permet de le croire; tout fait penser le contraire. La politique des Consuls provisoires était toute républicaine; le nouveau gouvernement avait confirmé à Moreau le commandement de l'armée du Rhin ; Bonaparte était pour lui plein de ménagements, d'égards même. On ne voit pas quelle raison aurait pu ébranler l'accord de la veille.
Quelques contemporains assignent comme origine, aux premiers dissentiments des deux généraux, les discussions que suscita l'élaboration du plan de la campagne de 1800 en Allemagne. On a quelque peine à l'admettre.
Sans doute, Moreau ne voulut point accepter d'être le lieutenant de Bonaparte; il refusa d'exécuter les manœuvres que préconisait le Premier Consul; il manifesta son mécontentement par l'offre de sa démission.
Mais Bonaparte, après avoir vainement tenté, soit directement, soit par l'intermédiaire de Dessolle, de convaincre Moreau de la supériorité de ses combinaisons, céda presque sur tous les points en litige. Il renonça à prendre le commandement suprême des armées du Rhin et de réserve réunies; il laissa Moreau à peu près libre d'exécuter ses projets; il consentit à ne pas le priver des services de Lecourbe, qu'il avait songé à s'adjoindre et auquel Moreau tenait. Une convention passée à Bâle, entre Berthier
et Moreaii, ne stipula que l'envoi à l'armée de réserve d'une colonne de 20,000 hommes, quand Moreau aurait remporté sur Kray un avantage décisif. Ces procédés conciliants étaient de nature à satisfaire Moreau et à le flatter dans son amour-propre.
L'incident ne laissa-t-il point de traces dans l'esprit de Bonaparte? On ne saurait l'affirmer. A Sainte- Hélène, il a critiqué très justement le plan et les premières opérations de Moreau. En 1800, son orgueil et ses instincts despotiques durent vraisemblablement souffrir des concessions auxquelles il avait consenti.
Quoi qu'il en soit, il n'en fit rien paraître. La situation politique encore instable lui commandait de ne pas s'aliéner Moreau et de ne point s'en faire un adversaire que les républicains pussent lui opposer au premier revers. Aussi refusa-t-il l'ordre formel, maintes fois sollicité par Berthier et Dupont, qui eût prescrit à Moreau de diriger immédiatement sur l'armée de réserve les renforts prévus par la convention de Bâle. Il ne s'y décida qu'en apprenant la position critique de Masséna, qui nécessitait une prompte diversion. Encore se garda-t-il bien d'envoyer à Moreau, à cet effet, un courrier ordinaire porteur de Wb-rêié des Consuls. Désireux de lui témoigner de nouveaux égards, ou craignant peut-être que Moreau se retranchât, ajuste titre, derrière le texte de la convention, le Premier Consul fit choix du Ministre de la guerre
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lui-même, pour le déterminer à s'y conformer sans retard.
Carnot se rendit en Bavière, au quartier général de l'armée du Rhin, et trouva Moreau animé de « préventions " contre le gouvernement. La cause s'en devine. L'armée du Rhin était demeurée, entre toutes, fidèle au pur idéal républicain de l'an II. Sans doute, trompée comme le reste de la nation, avait-elle accueilli avec satisfaction le Dix-huit brumaire, auquel son chef avait participé et qui lui paraissait devoir fortifier la République. Mais son contentement ne dura guère. La Constitution de l'an VIII, le rétablissement pour Bonaparte d'un pouvoir vraiment dictatorial, bien qu'inavoué et caché sous des formules, provoquèrent quelque réprobation parmi ces troupes si profondément attachées à la liberté, et surtout chez leurs chefs républicains, Delmas, Gouvion Saint- Gyr, Lahorie,Lecourbe. S'il en fut ainsi, commentleur méfiance n'eùt-elle pas gagné Moreau, si facilement accessible aux influences extérieures ?
Carnot, dont Moreau ne pouvait suspecter les convictions, parvint cependant à dissiper ces préventions. Bien que l'armée du Rhin n'eût pas encore remporté un succès décisif, Moreau consentit à se priver, au profit de Bonaparte, d'une fraction relativement importante de ses forces. Il accomplit d'ailleurs cet acte de solidarité avec une abnégation et une grandeur d'âme auxquelles Carnot rendit hommage. « Moreau,
écrivait-il, s'est montré aussi bon citoyen qu'habile général. "
Continuant à se sacrifier à l'intérêt supérieur de la République, Moreau subordonna ses manœuvres autour d'Ulm à la nécessité de s'interposer constamment entre Kray et Mêlas et de favoriser ainsi la campagne de Bonaparte en Italie. Les lettres perfides par lesquelles Leclerc accuse Moreau de jalousie et même de haine, à l'égard du Premier Consul, semblent une pure calomnie si on les compare à la correspondance et aux actes de Moreau.
Napoléon n'ignora pas, en 1800, le désintéressement dont Moreau fit alors preuve. L'avait-il oublié et se souvenait-il mal des événements eux-mêmes quand, à Sainte-Hélène, critiquant les opérations de Moreau autour d'Ulm, il les dénaturait et les appréciait avec une sévérité voisine de l'injustice?
Peut-être, en 1800, lui fut-il reconnaissant d'avoir contribué indirectement à ses succès. Peut-être aussi jugea-t-il habile de continuera le ménager, en apprenant, à son retour à Paris, les conspirations qui avaient eu lieu en son absence, et au cours desquelles le nom de Moreau avait été prononcé comme un de ses successeurs éventuels.
Quoiqu'il en soit, jamais l'entente entre Bonaparte et Moreau ne fut plus complète, plus cordiale même, qu'au lendemain de l'armistice de Parsdorf. Moreau déclarait à Decaen que les choses allaient " on ne
peut mieux » . Bonaparte lui faisait hommage d'une paire de pistolets superbes, le jour même de son arrivée à Paris. Sur le conseil de Fouché, Moreau intervenait auprès du Premier Consul pour lui faire désavouer le fameux Parallèle et obtenir la disgrâce de Lucien. Moreau était, à cette époque, un des assidus de la Malmaison, et Bonaparte songeait à s'attacher le vainqueur d'Hochstâdt, par des liens plus étroits que ceux de l'amitié, en lui faisant épouser sa bellefille, Hortense de Beauharnais.
C'est peut-être cette proposition, destinée à cimenter définitivement leur alliance, qui a été l'origine réelle de la brouille entre Bonaparte et Moreau. On sait, d'après le récit de Decaen, comment Moreau éluda la proposition, sans mettre dans sa réponse la franchise et les formes désirables. Quelques jours après, il épousait Mlle Hulot. Le refus de Moreau était pour Bonaparte un premier mécontentement. Moreau eut le tort de l'aggraver, par manque de tact et de discrétion, s'il est vrai, comme l'affirme Decaen, qu'il ait révélé les ouvertures qu'on lui avait faites et qu'il ait émis, à ce propos, des appréciations injurieuses pour la famille du Premier Consul. On comprend que Bonaparte en ait conçu quelque ressentiment.
Est-ce pour ce motif qu'il s'abstint d'envoyer à
Moreau ses félicitations à la nouvelle de la glorieuse victoire d'Hohenlinden et des résultats qui la suivirent? D'autres causes peuvent s'ajouter à celle-là pour déterminer son attitude. Peut-être ne vit-il pas sans dépit, augmenter encore la réputation militaire de Moreau, et se laissa-t-il dominer par un sentiment d'envie. Il semble bien du moins, que Napoléon obéissait à ce sentiment quand, à Sainte-Hélène, il s'efforçait d'amoindrir le mérite de Moreau pendant la campagne de 1800, et quand, contre toute justice et malgré la relation que lui avait faite Decaen, il attribuait au hasard les succès éclatants du vainqueur d'Hohenlinden.
Moreau, de son côté, avait plusieurs sujets de mécontentement. Le silence de Bonaparte après sa victoire; l'indifférence que lui témoigna le Consul à la rencontre de sa femme, quelque temps après Hohenlinden; l'incorrection supposée de Mme Bonaparte tardant à recevoir Mme Hulot et Mme Moreau qui venaient lui rendre visite; le refus enfin du Ministre de la guerre de sanctionner ses propositions pour l'avancement d'officiers de l'armée du Rhin, atteinte portée à son prestige de général en chef; tout cela blessa Moreau dans son amour-propre et l'irrita dans son orgueil. L'opposition républicaine allait d'ailleurs croissant à l'armée du Rhin; son chef en ressentait les effets et déjà, si l'on en croit Mathieu Dumas, son état d'âme perçait dans ses discours.
C'est à tort que, dans ses Mémoires, Napoléon fait dater de l'arrivée de sa femme à Salzbourg le changement d'attitude de Moreau à son égard. Maintes preuves établissent que les bonnes relations des deux alliés de Brumaire étaient altérées bien avant cette époque.
En tout cas, un nouvel incident les tendit encore au mois de mai 1801. Deux articles du Moniteur, inspirés peut-être par Bonaparte, ou tout au moins publiés avec son autorisation, reprochèrent à Moreau de n'avoir pas levé en Allemagne des contributions suffisantes pour subvenir aux besoins de l'armée du Rhin. Moreau y vit l'accusation indirecte d'avoir détourné à son profit une partie de ces fonds, et d'après Decaen, Bonaparte en demeura persuadé. Moreau adressa aussitôt une lettre justificative au Ministre delà guerre et la communiqua aux journaux. Un ordre du Premier Consul leur interdit de l'insérer. Innocent ou coupable, Moreau dut en ressentir une vive irritation contre Bonaparte, et l'on conçoit qu'à son retour à Paris, l'accumulation de tous ces griefs l'éloigna du Premier Consul. Le silence imposé à la presse à l'égard de ses justifications, était surtout inadmissible et offensant; la justice exigeait une défense publique quand l'accusation avait été produite aux yeux de tous. Il est des blessures qu'on ne pardonne guère ; celles qu'on reçoit dans son honnêteté et dans son amour-propre sont du nombre.
Le fossé était creusé. Les ennemis de Bonaparte le virent, et tentèrent aussitôt de l'élargir. Dès son arrivée à Paris, Moreau fut l'objet des sollicitations des partis hostiles au Premier Consul. Républicains et royalistes s'efforcèrent à l'envi de le circonvenir et d'en faire le chef de leur opposition : ceux-là, parce qu'ils étaient sûrs de son attachement aux idées de la Révolution; ceux-ci, parce qu'ils espéraient que ses dissentiments avec Bonaparte modifieraient ses convictions et le pousseraient dans leur camp. Ils échouèrent d'abord. Prudent et discret, se sentant d'ailleurs peu d'aptitudes pour la politique, Moreau se tint à l'écart et vécut très retiré à la campagne.
Divers indices permettent de supposer que le Premier Consul chercha alors un rapprochement. Decaen s'y employa, mettant simultanément en œuvre le bon accueil que lui réservait Bonaparte et l'amitié qui le liait au chef de l'armée du Rhin.
Mais il ne put triompher de la résistance de Moreau. Ses efforts réitérés furent annihilés par d'autres influences plus puissantes : Bernadotte, Delmas, Lahorie, Lecourbe, Macdonald, Masséna, chefs les plus marquants de 1 opposition républicaine dans l'armée, méditaient le renversement du gouvernement consulaire et entretenaient les griefs de Moreau; Mme Hulot, jalouse de la fortune de Bonaparte, ambitionnait pour son gendre les plus hautes
destinées et ne cessait de souffler la discorde. Moreau se considérait d'ailleurs, depuis Hohenlinden, comme Fégal de Bonaparte. « Je suis, disait-il à Decaen, trop vieux pour me courber. »
Resté pendant si longtemps peu clairvoyant, il discernait enfin les visées ambitieuses et les aspirations despotiques de Bonaparte. A ses griefs personnels, s'ajouta, les dépassant de beaucoup, le mécontentement des mesures que prenait successivement le Premier Consul : l'épuration du Tribunat, la conclusion du Concordat, l'institution de la Légion d'honneur, l'établissement du Consulat à vie. Modéré en politique, comme il l'était en stratégie, mais inébranlable dans ses convictions républicaines, en dépit d'une certaine apathie, Moreau souffrit de ces atteintes répétées à la liberté et de ce retour progressif aux formes monarchiques. Il ne put les pardonner au Premier Consul. Sa réprobation se manifesta, soit ouvertement par son refus d'assister à la cérémonie de Notre-Dame et de faire partie de la Légion d'honneur, soit dans son entourage, par des critiques plus discrètes mais plus acerbes.
Alors commence la période des inimitiés déclarées. Inquiet de l'hostilité latente de Moreau, jaloux du prestige de son seul rival en gloire militaire, Bonaparte fait surveiller par la police : la maison, les dé-
marches, la correspondance, les amis de Moreau.
Il le croyait d'ailleurs — ou affectait de le croire — beaucoup plus dangereux qu'il ne l'était réellement. Sans doute, sollicitait-on Moreau de se mettre résolument à la tête du parti républicain ; on l'adjurait d'agir enfin pour mettre un terme à l'ambition de Bonaparte et sauver la liberté menacée. Son opposition resta entière, mais inerte. Peut-être en raison de son irrésolution habituelle en politique, laissait-il, une fois encore, les événements décider à sa place. Peut-être aussi craignait-il d'engager son pays dans une ère nouvelle de troubles et de difficultés intestines.
La tentative eût-elle présenté de très grandes chances de succès? On a peine à le croire. Depuis Marengo, depuis la paix d'Amiens surtout, la popularité de Bonaparte n'avait cessé d'augmenter. Sa puissance était maintenant consolidée. Il avait triomphé de l'opposition du Tribunat, réduit le Sénat à n'être plus guère qu'un instrument docile, dispersé dans des ambassades ou des commandements lointains les généraux hostiles les plus marquants. Le moment était venu où le Premier Consul pouvait cesser de garder des ménagements envers Moreau lui-même.
L'affaire de l'abbé David fut l'occasion de la déclaration de guerre. Bonaparte entrevit la possibilité de déconsidérer Moreau aux yeux du parti républicain ; il fit répandre le bruit, de tous points inexact, que
Moreau correspondaitavec Pichegru. Decaen, qui eut une entrevue avec le Premier Consul, à la veille de son départ pour les Indes, apprit cette nouvelle de sa bouche même, et l'entendit formuler un véritable réquisitoire contre le vainqueur d'Hohenlindcn. Il tenta vainement de défendre son ancien chef et comprit que Bonaparte était résolu à une rupture définitive, éclatante. Effrayé des conséquences qu'elle pouvait avoir pour Moreau, il le fit prévenir de se tenir sur ses gardes et d'être prudent dans ses paroles, comme dans ses actes.
S'il reçut ce salutaire avertissement, Moreau n'en tint pas compte, persuadé qu on n oserait rien tenter contre lui. C'était une erreur; les pressentiments de Decaen ne l'avaient pas trompé.
Un an après, Bonaparte impliquait Moreau dans la célèbre conspiration royaliste de Georges-Pichegru, et Moreau, condamné à l'exil, quittait la France et l'Europe, au moment où s'apprêtait la cérémonie du sacre pour couronner celui qui, le Dix-huit brumaire, affirmait aux Anciens son attachement inaltérable à la République et à la Liberté.
Ces femmes ont perdu Moreau, a dit Napoléon à Sainte-Hélène, en faisant allusion à Mme Hulot et à sa fille. Certes, il y a dans la rupture des deux alliés de Brumaire des causes petites et mesquines qui
jouèrent là, comme dans tant de choses humaines, leur rôle d autant plus efficace qu'il repose à l'ordinaire sur des motifs qu'on ne s'avoue que rarement, qu'on n'avoue jamais aux autres : conflits d'intérêts, froissements d'amour-propre et de vanité.
De caractère faible, de nature sensuelle, apte à céder aux suggestions, Moreau a subi certainement l'influence de sa femme qu'il aimait tendrement, et par contre-coup, celle de Mme Hulot, qui, dit-on, dominait sa fille. Mais il faut noter qu'elles furent à peu près étrangères aux premiers griefs sérieux qu il conçutcontre le Premier Consul.
L'action «des femmes» , pour parler comme Bonaparte, a pu contribuer à aigrir davantage les rapports des deux généraux; mais dès auparavant, ces rapports étaient difficiles, tendus. L'appréciation de Napoléon, si elle a été sincère, est certainement inexacte. Sur ce point, il a été aussi injuste envers Moreau que dans certains jugements qu'il a portés sur ses opérations militaires.
Nature quelque peu féminine, sensitive et facilement irritable, portée à donner volontiers de l'importance aux apparences et aux dehors, d'ailleurs loyale, Moreau a dû ressentir vivement certains procédés blessants à dessein, de Bonaparte à son égard. Moreau semble avoir été de ces hommes qui donnent leur amitié sans réserve, et sans soupçonner chez les autres plus de calcul qu'ils n'en ont eux-
mêmes, mais qui, du jour où ils s'aperçoivent qu'on les a trompés, ont peine à pardonner à autrui d'avoir abusé de leur confiance et de leur droiture.
Mais c'est singulièrement rabaisser la querelle de ces deux hommes, que de l'attribuer exclusivement ou en grande partie, à des causes d'amour-propre et d'intérêt. Ce qui les a brouillés, c'est une incompatibilité irréductible de caractère et d'idées. Bonaparte était un ambitieux, prêt à tout sacrifier à son ambition ; Moreau était désintéressé et croyait aux principes. Bonaparte considérait la Révolution comme un instrument propre à servir ses intérêts, comme un moyen de s'élever; Moreau l'aimait comme l'aube d'une ère nouvelle de liberté. Il y avait du condottiere dans Bonaparte, tandis que, dans Moreau, vivaient les aspirations généreuses des hommes de 1 an II.
Leur alliance naquit d'une erreur de Moreau qui, en Brumaire, crut voir en Bonaparte le défenseur de la République. A l'amitié succéda la méfiance du moment où Moreau eut le sentiment vague qu'on s'était joué de sa crédulité. La rupture éclata quand, après Lunéville, Moreau vit Bonaparte porter chaque jour une atteinte nouvelle à la liberté, et s'acheminer vers le rétablissement du pouvoir personnel. Les mêmes causes qui avaient scellé leur amitié la brisèrent.
Vu et admis à soutenance,
le II octobre I90i.
Par le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université' de Paris,
A. GROISET.
Vu et permis d'imprimer,
Le vice-recteur de l' Académie de Parisy