Roverbcllo, 18 messidor an IV (6 juillet
son mari dans ses pérégrinations guerrières; mais l'expédition ne lui réussit guère. A Brescia, elle tomba en pleine insurrection et dut s'échapper au plus vite pour gagner un séjour moins agité. « Je ne « t'aime plus du tout, lui écrit Bpnaparte, le 13 no- « vembre; au contraire, je te déteste. J'espère qu'a- « vant peu, je te serrerai dans mes bras et je te coua vrirai d'un million de baisers, brûlants comme sous a l'équateur. » Et le 19, il ajoutait ce mot charmant, qui montre bien le bouillonnement des idées dont son âme est pleine, à une des époques les plus critiques de sa carrière militaire :
« Enfin, mon adorable Joséphine, je renais; la « mort n'est plus devant mes yeux, et la gloire et tt l'honneur sont encore dans mon cœur, l'ennemi est « battu à Arcole. Demain nous réparons la sottise de « Vaubois qui a abandonné Rivoli. Mantoue dans a huit jours sera à nous, et je pourrai bientôt dans « tes bras te donner mille preuves de l'ardent amour « de ton mari. Dès l'instant que je le pourrai, je me « rendrai à Milan; je suis un peu fatigué.
« J'ai reçu une lettre d'Eugène et d'Hortense; ces a enfants sont charmants.
« Gomme toute ma maison est un peu dispersée, « da moment que tout m'aura rejoint, je te les en- « verrai.
« Nous avons fait cinq mille prisonniers et tué au (( moins six mille hommes aux ennemis; adieu, mon « adorable Joséphine ; pense à moi souvent. Si tu a cessais d'aimer ton Achille, ou si ton cœur se refroi- <( dissait pour lui, tu serais bien affreuse, bien injuste; « mais je suis sûr que tu seras toujours mon amante» « comme je serai toujours ton tendre ami.
SdO BONAPARTE A PARIS.
« La mort, elle seule, pourra rompre l'union que la « sympathie, Tamour et le sentiment ont formée.
« Donne-moi des nouvelles du petit ventre. Mille « et mille baisers tendres et amoureux. »
La campagne finie, Bonaparte partit immédiatement pour Milan. Quand il y arriva, c'était au tour de Joséphine de ne plus y être. « J'arrive à Milan, je me (( précipite dans ton appartement; j'ai tout quitté '< pour te voir, te presser dans mes bras... tu n'y '< étais pas; tu cours les villes avec les fêtes; tu « t'éloignes de moi, lorsque j'arrive et ne te soucies « plus de ton cher Napoléon. Un caprice t'a fait l'ai- « mer ; l'inconstance te le rend indifférent.
« Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux, « ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j'é- « prouve est incalculable; j'avais le droit de n'y pas « compter.
« Je serai ici jusqu'au 9, dans la journée. Ne te « dérange pas ; cours les plaisirs ; le bonheur est fait (' pour toi. Le monde entier est trop heureux, s'il '< peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien « malheureux. »
Bonaparte, était-il sincère en traçant ces lignes désespérées ? Il est permis de le supposer ; mais chez lui les sentiments les plus opposés se succédaient avec une telle rapidité, qu'il est assez difficile de se rendre compte du degré de véracité qu'il faut attacher à leur expression.
En Italie, les rapports des deux époux avaient toujours été des plus transitoires ; leurs goûts et les événements n'y étaient pas étrangers. Les pérégrinations de Joséphine furent, d'ailleurs, nombreuses pendant son séjour. Au mois de février 1797, elle
habitait Bologne; en avril, mai et juin» la résidence princière de Monbello, Rome en octobre.
Le 19 décembre, elle passait à Lyon, et revenait à Paris pour les fêtes de Noçl. Elle y retrouva son petit hôtel de la rue de la Victoire, qu'elle avait fait somptueusement arranger pendant son absence ^
Elle y resta jusqu'au mois de mai 1798, accompagna son mari à Toulon, y demeura huit jours, refusa d'aller en Egypte, et revint à Paris qu'elle ne quitta plus jusqu'au 18 brumaire.
1. L'hôtel de la rue Chantereine fut acheté par Bonaparte à la femme de Talma, Je 31 mars 1798.
Le père du célèbre acteur, Michel-François-Joseph, valet de chambre, fils de François-Joseph Talma et de Marie-Catherine Hardy, habitait Paris. A 27 ans il avait épousé, le 29 avril 1760, Anne JVlignolet, âgée de 28 ans, fille de Pierre Mignolet et de Marguerite Trouvé. Il demeurait avec elle rue des Meurtriers.
De leur union était né, le 15 janvier 1763, celui qui devait être Tami du César français.
Il fut baptisé le môme jour à la paroisse Montmartre. Le parrain fut Philippe-Joseph Talma, cuisinier, oncle de l'enfant, demeurant rue de Clichy, et la marraine, Marie-Thérèse Mignolet, fille majeure, tante de l'enfant.
Vingt-sept ans plus tard, le 30 avril 1790, l'éminent comédien épousait à son tour Louise-Julie Carreau, fille naturelle de Marie Carreau et de François Proch. Elle était née le 8 janvier 1756. Son père ne la reconnut que le 6 août 1801.
Mademoiselle Carreau était plus âgée que Talma. Elle était riche. Elle habitait l'hôtel que devait occuper plus tard la fameuse Joséphine. Elle l'avait acheté 50,000 livres à l'architecte du comte d'Arlois, un sieur Perrard de Montreuil.
Le 1" mai 1791, elle accoucha de deux jumeaux, Castor et Pollux, qui moururent jeunes.
Dix années plus tard, le 6 février 1801, elle divorçait et se remariait avec un colonel, le comte de Chalot.
De son côté, Talma avait épousé, le 16 juin 1802, une femme divorcée, Charlotte Vannove. Le 20 octobre 1826, il mourait d'un cancer aux intestins.
(Voir aux pièces à l'appui le contrat de vente de l'hôtel de la rue Chantereine à Bonaparto.)
lit. 21
Pendant cette longue expédition d'Orient, fut-elle aussi inconstante qu'on la prétendu? Les mémoires de Bourrienne, les propos de Junot, les lettres de Bonaparte à Joseph, tout semble le laisser supposer. Nous n'avons pas à rechercher le plus ou moins d'authenticité et de véracité de ces propos. Ces faits sont du domaine de la vie privée. Joséphine, d'ailleurs, n'a joué qu'un rôle tout à fait effacé dans le développement des projets et des idées de son mari. Elle a été IdL femme de cet exceptionnel mari; voilà tout.
En définitive, si le général Bonaparte, à son retour à Paris, avait le droit de se montrer satisfait de la position matérielle de sa famille et de la sienne, il n*en était pas de même de sa situation politique.
On n'est pas un homme de génie sans heurter toutes les médiocrités, sans susciter les jalousies et les rancunes inavouables de ses camarades.
Bonaparte, au reste, nous a laissé trace de ses déboires. « Quand je revins en France, disait il à ma- « dame de Rémusat, je trouvai les opinions plus « amollies que jamais. A Paris, et Paris, c'est la « France, l'on ne sait jamais prendre intérêt aux « choses, si 1 on n'en prend aux personnes. Les usages « d'une vieille monarchie vous ont habitués à tout « personnifier.
« C'est une mauvaise manière d'être pour un peuple « qui voudrait sérieusement la liberté; mais vous ne « savez guère rien vouloir sérieusement, si ce n'est « peut-être l'égalité. Et encore on y renoncerait « volontiers si chacun pouvait se flatter d'être le pre- « mier. Être égaux en tant que tout le monde sera « au-dessus ; voilà le secret de toutes vos vanités. Il
« faut donc donner à tous l'espérance de s'élever. Le « grand inconvénient pour les Directeurs, c'est que « personne ne se souciait d'eux et qu'on commençait « à se soucier trop de moi. Je ne sais ce qui me fût « arrivé sans Pheureuse idée que feus d^aller en « Egypte... »
A Sainte-Hélène, il était tout aussi explicite. « On « ne conserve à Paris le souvenir de rien. Si je « reste longtemps sans rien faire, je suis perdu. « Une renommée dans cette grande Babylone en « remplace une autre. On ne m'aura pas vu trois « fois au spectacle que l'on ne me regardera plus; « aussi n'irai-je que rarement. » A Bourrienne, à Junot, il disait également : « Je ne veux pas rester ici, « il n'y a rien à faire. Ils ne veulent entendre à rien. « Je vois que si je reste, je suis coulé dans peu. Tout « s'use ici-bas. Je n'ai déjà plus de gloire. Cette petite « Europe n'en fournit pas assez. Il faut aller en « Orient. Toutes les grandes gloires viennent de là... »
Qu'y avait-il de vrai dans ces doléances?
Aussitôt après la signature du traité de paix de Campo-Formio, il avait fait rentrer en France de nombreux détachements de troupes. Celles-ci étaient officiellement désignées pour faire partie de l'armée en formation sur les côtes de la Manche, en vue d'un débarquement en Angleterre, et dont son beau-frère, le général Leçlerc, venait par parenthèse d'être nommé chef d'état-major général. Cette allégation était plausible. Était-elle aussi sérieuse que celle invoquée par Hoche, lors du 18 fructidor?
Le fait est que, dans le monde diplomatique, on croyait à une tout autre combinaison : « On pense, « écrivait l'ambassadeur de Prusse à son royal cor-
S4i BON A FAUTE A PARIS.
« respondant^ que la création de Tarmée d'Angle- « terre est pour forcer l'Angleterre à la paix ou pour « introduire dans l'intérieur de Paris, et à peu de dis- « tance^ cent mille honoimes et plus s'il le faut, pour « assurer Vexécution d'un vaste projet, conçu pai* les « amis Bonaparte et Barras, d'accord avec des person- « nages plus importants,.. »
En effet, tout était possible de la part de ces deux hommes. En fait de tentative de coup d'État *, il n'y a que le premier pas qui coûte, parait-il. Or, le général Bonaparte était passé maître en ce genre d'intrigues, depuis le jour où, dans sa ville natale, il avait montré tant d'ingénieuse souplesse. Il n'était donc pas inadmissible que son voyage à Rastadt, son retour à Paris et le passage du sud au nord des troupes de l'armée d'Italie ne correspondissent à un plan préparé à T'avance. Son projet de réorganisation constitutionnelle, communiqué à Talleyrand et à Sieyès *, ses relations avec ces deux diplomates et surtout ses