CHAPITRE VIII
BONAPARTE EN EGYPTE 19 mal 1798. — 23 août 1799.
La Campagne d'Egypte et ses origines, — Départ de Bonaparte pour rÉg:ypte, le 19 mai 1798. — Préteadus motifs de son expédition. — Idée d'un grand royaume oriental indépendant. — Valeur de cette idée. — Nouveaux projets de Bonaparte sur l'Orient, en 1796. — Reprise de l'île de Corse. — Conquête des îles Ioniennes. — L'ile de Malte. -- L'ile d'Elbe. «— L'Egypte."— La République de Venise est sacrifiée à ces combinaisons.
Guerre et sentiments. -— Prise de Malte, le 10 juiu t798. — Prise d'Alexandrie.
— Bataille des Pyramides. — Entrée au Caire. — Sentiments de Bonaparte pendant cette expédition. — Sa eorrespondance. — Ses lectures. — Les lunettes. — Saint-Jean d'Acre.
Jielations de Bonaparte avec la France. — Bonaparte a-t-il été prévenu des événements qui se passaient en France? — Courriers du Directoire.— Courriers de la famille.— Courriers de Bonaparte.— L'affaire de Barras et de l'amiral Brucix. — La dépêche du Directoire du 7 prairial et le courrier de Vado, du 6 juin. — L'aflFaire Sieyës cl Talleyrand. — Rapport de Talleyrand du 17 fructidor sur le retour de l'armée d'Egypte. — Ordre pour traiter de l'éva* cr.ation de l'Egypte, le 24 fructidor an VII. — Notes confidentitilies relatives à cette évacuation. — Dépêche du Directoire à Bonaparte, le 2^ jour complémentaire an VI U — La mission de Vitallis. — Conclusions.
Hèpart de Bonaparte pour la France. — Situation de l'armée d'Egypte au moment du départ. — Rapport du général Kléber. — État fâcheux du corps expéditionnaire. — Fautes de itonaparte. — Sa trahison. — Son devoir militaire.
— Procédés qu'emploie Bonaparte pour tromper ses généraux et rentrer en France. ~ Bonaparte et Bazainei.
La campagne d'Egypte et ses origines. — Le 19 maî 1798, Bonaparte quittait la rade de Toulon. « Je ne
1. Événements principaux, — 5 mars 1798, Bonaparte est nommé général en chef de Tarmée d'Orient; 9 mai, arrivée à Toulon; 19 mai, départ de Bonaparte; 10 juin, prise de Malte;
« savais pas, disait-il, si je ne disais pas un éternel « adieu à la France, mais je ne doutais pas qu'elle « me rappelât.
« Les séductions d'une conquête orientale me dé- « tournèrent de la pensée de TEurope plus que je ne « l'avais cru. Mon imagination se mêla, pour cette « fois encore, à ma pratiqua. Mais je croîs quelle est « morte à Saint-Jean dAcre. Quoi qu'il en soit, je ne « la laisserai plus faire.
« En Egypte, je me trouvais débarrassé du frein « d'une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses « et je voyais les moyens d'exécuter tout ce que
30 juin, arrivée en Egypte ; 2 juillet, prise d'Alexandrie ; 21 juillet, bataille des Pyramides; 25 juillet, entrée au Caire; 1" août, désastre naval d'Aboukir; 5 septembre, vote de la conscription; 12 septembre, la Porte déclare la guerre à la France; 22 et 24 octobre, révolte du Caire; 6 décembre, déclaration de guerre au roi de Naples; 10 décembre, occupation de Turin; 15 décembre, occupation de Rome; 18 décembre, traité entre la Russie e1 l'Angleterre; 23 janvier 1799, occupation de Naples; 6 février, marche de Bonaparte sur la Syrie; 3 mars, reddition de Corfou; 7 mars, prise et sac de Jaffa ; 18 mars, siège de Saint-Jean d'Acre , 27 mars, arrestation du pape; 16 avril, bataille du Monthabor, 27 avril, bataille de Cassano; 16 mai, Sieyès nommé directeur; 20 mai, levée du siège de Saint-Jean-d'Acre; 24 mai, reddition de Milan; 14 juin, rentrée de Bonaparte au Caire; 16 juin (30 prairial), les directeurs La Réveillé re et Merlin remplacés par Roger Ducos et Moulins: 17 juin, bataille de la Trebbia ; 20 juin, reddition de Turin; 22 juillet, reddition d'Alexandrie; 25 juillet, bataille d'Aboukir; 30 juillet, reddition de Mantoue; 15 août, bataille de Novi; 23 août, Bonaparte s'embarque sur le Muiron, 18 septembre, bataille de Bergen; 25 septembre, bataille de Zurich; 6 octobre, bataille de Castricum; 7 octobre, prise de Constance; 9 octobre, débarquement de Bonaparte à Fréjus.
Ministres de la guerre. — Schérer, jusqu'au 21 février 1799; Milet de Mureau, du 21 février au 2 juillet 1799; Bernadotte, du 2 juillet au 14 septembre 1799; Milet de Mureau, du 14 septembre au 21 septembre 1799 ; Dubois de Crancé, du 24 septembre au 10 novembre 1799,
S50 BONAPAHTE BN EGYPTE.
« j*avaîs rêvé. Je créais une religion ; je me voyais sur « le chemin de TAsie, parti sur un éléphant, le tur- « ban sur ma tête, et dans ma main un nouvel Alco- « ran que j'aurais composé à mon gré. J'aurais réuni « dans mes entreprises les expériences des deux « mondes, fouillant à mon profit le domaine de toutes « les histoires, attaquant la puissance anglaise dans les « Indes, et renouant par cette conquête mes relations « avec la vieille Europe. Ce temps que j'ai passé en « Egypte a été le plus beau de ma vie, car il en a été « le plus idéal. Mais le sort en décida autrement \ » Et plus tard, à l'heure des réflexions amères, il disait à ses confidents : « La paix était faite sur le continent. « Nous n'étions plus en guerre qu'avec l'Angleterre ; « mais faute de champ de bataille, cette guerre nous « laissait dans l'inaction. J'avais la conscience de mes « moyens ; ils étaient de nature à me mettre en évi- « dence, mais ils n'avaient point d'emploi. Je savais « cependant qu'il fallait fixer l'attention pour rester « en vue et qu'il fallait pour cela tenter des choses <( extraordinaires, parce que les hommes savent gré « de les étonner.
« C'est en vertu de cette opinion que f aï imaginé tex- « péditîon d'Egypte. »
Ces assertions, faites après coup pour les besoins de la cause, sont incomplètes. L'idée d'aller en Orient n'est pas spontanée; elle date de loin. « Cesi la suite « d*un grand plan », écrivait-il à Ville tard, à propos de ses projets sur Venise.
En 1793, nous avons eu l'occasion de le dire, Bonaparte aimait à développer devant ses frères ses pro-
l. Mémoires de madame de Uémusat,
ANNÉE 1797. S6l
jets de guerre et de grandeur en Orient. Il leur parlait volontiers de ses intentions d'aller servir dans les Indes, soit pour l'Angleterre, soit contre elle, si les chances d'avancement, que lui offrait l'armée française, ne lui paraissaient pas suffisantes.
En 1795, lors de sa disgrâce et de sa délicate situation à Paris, il tourna de nouveau ses yeux du côté de l'Orient. La mission militaire de Gonstantinople lui en fournit le prétexte, et un instant même, il put se croire à la veille de voir son rêve réalisé. Sa nomination était signée; son départ, décidé. Sans le 13 vendémiaire, Bonaparte serait donc allé porter chez les Ottomans cette humeur remuante et cette ambition effrénée, d'un placement si difficile en Europe et particulièrement en France.
Que n'a-t-il pu mettre son projet à exécution I Que de changements dans le monde I
Paire de la Corse, de l'Ile d'Elbe, de Malte, des îles Ioniennes, de l'Egypte, de la Syrie, de l'isthme de Suez, le centre d'un grand État méditerranéen indépendant, d'où l'on pourrait rayonner à la fois dans les trois mondes, était un plan en parfaite harmonie avec les vastes conceptions du jeune officier Corse.
Il ne l'est pas plus que celui réalisé plus tard par l'Angleterre. Il n'est pas plus surprenant que ne le serait aujourd'hui celui de réunir les races latines (Arméniens, Grecs, Italiens, Français, Espagnols), dans une sorte de fédération, de manière à faire du bassin méditerranéen le centre d'.une grandiose association du progrès, du commerce et de l'industrie, dont le canal de Suez, les Dardanelles et le détroit de Gibraltar seraient les traits d'union gigantesques.
L'avenir est aux sîmplifîcations, aux unités. La routine, les vieilles machines, les petites combinaisons, les petites armes parallèles, les petites écoles militaires rivales, les petits forts, les petites guerres ont fait Jeur temps. Les nations se dressent tout d*un bloc. Les démocraties triomphent; elles sont mûres pour la raison et pour la liberté.
D'autres causes, d'ailleurs, auraient dû mettre les historiens en garde contre cette prétention de la génération spontanée d'une expédition, telle que celle d'Egypte. On n'entreprend pas des opérations de cette nature à la légère et du jour au lendemain, surtout à une époque où ni la vapeur, ni l'électricité n'étaient à la disposition des directeurs d'une semblable entreprise. Or, Bonaparte n'arrive à Paris qu'en décembre. C'est en février qu'il visite les ports de la mer du Nord ; c'est le 12 avril seu- Jement qu'il a en poche son brevet de général en chef de l'armée d'Egypte, et le 19 mai, il est déjà en route, avec une armée de trente mille hommes, une flotte nombreuse, deux convois, etc.. Il est donc évident qu'il y a eu combinaison préalable et qu'un esprit aussi clairvoyant, aussi pratique que celui de Bonaparte s'est déjà longuement préparé à la possibilité d'une pareille expédition.
L'officier Corse de 1793 et de 1795, si désireux d'aller en Orient, se retrouve en effet tout entier et identique à lui-même dans le plan de campagne de 1798.
C'est au lendemain du passage de l'Adda et de son entrée dans la coquette capitale de la Lombardie que ces rêves de puissance et de grandeur commencent à le hanter. La France et ses armées ne sont déjà plus
pour lui que des moyens. Derrière J'auteur des proclamations qu'on connaît, se retrouve le mercenaire, l'étranger dont la seule préoccupation est l'établissement de sa propre fortune et de celle des siens.
A peine à Milan, Bonaparte s'était préoccupé de la reprise de llle de Corse sur les Anglais. Le fait était des plus naturels. « Une grande quantité de réfugiés, « écrivait-il à Vaubois, le 20 juillet ^ se rendent à « Livourne, pour de là passer en Corse. Tenez quatre « mille fusils de chasse, un millier de paires de pis- « tolets, six milliers de poudres et des balles en pro- (( portion à la disposition du citoyen Sapey qui sera « chargé de les faire parvenir aux patriotes insurgés « de ce département. Ils recevront vos ordres pour « s'y rendre , et quoique absents de leurs corps , ils « jouiront de leurs grades et prérogatives militaires. » Les volontaires une fois formés et prêts à partir, il charge les généraux corses Gentili*, Cervoni et Casalta de leur direction.
Au mois d'octobre, tout ce monde était en route ; l'opération ne fut pas longue. Le 16, Casalta débarquait au cap Nord ; le 18, il s'emparait de Bastia et des émigrés du régiment de Dillon, qui s'y trouvaient en garnison. Le 1®' novembre, il était maître de Saint- Florent. Le 3, Gentili, Miot et Joseph arrivaient avec le reste des troupes. Le 20, ils se trouvaient à Ajaccio. Le 2S, Salicetti venait à son tour, porteur des derniers ordres de son ancien protégé.
Quant aux instructions, elles sont curieuses ; elles sont surtout précises. « ... Créez partout des colonnes