‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 130 sur 185 · AU CITOYEN GOHIER · texte numérisé non relu

AU CITOYEN GOHIER

Président du Directoire exécutif de la République française.

Ce 17 bramaire an YIII.

« Venez, mon cher Gohier, et \otre femme, déjeûner « avec moi demain à huit heures du matin, n*y manquez « pas J'ai à causer avec vous sur des choses très intéres- « santés. »

« Adieu, mon cher Gohier, comptez toujours sur ma sincère amitié. »

Lapagerie Bonaparte.

Etcesoîr-Ià,quand des amis bien informés venaient prévenir ]e digne président des bruits alarmants qui circulaient et des propos tenus par certains officiers; (( jtB&is non, répondait-il, mais non, c'est impossible; « tenez, en voici la preuve ; je suis invité à déjeûner « pour demain matin. »

Dès son arrivée , Bonaparte s'était rendu che2 les Directeurs, La rencontre fut des plus froides, on le comprend. Être obligé de recevoir un homme, qui légalement aurait dû être arrêté et qui survient précisément au moment où on ne l'attend pas, c'est gênant. Les Directeurs essayèrent de se tirer de ce mauvais pas, en proposant au général le commande^ ment d'une armée à son choir. « Je n'ai pas voulu « refuser, disait le lendemain Bonaparte, mais je « leur ai demandé quelque temps pour rétablir ma

« santé Pour éviter d'antres offres embarras-

« santés, je me suis retiré. Je ne retournerai plus à « leurs séances... » C'en était fait. Bonaparte allait prendre ses mesures pour en finir le plus tôt possible avec ces gens-là. Le soir même, il adoptait définitivement la combinaison Sieyès.

Il ne s'agissait plus que de renouer tous ces fils encore un peu flottants. Il fallait surtout déployer beaucoup d'habileté. Dans cette circonstance, Bonaparte se montra réellement supérieur. Tous ses instincts de conspirateur corse se réveillèrent. Les membres de sa famille l'aidèrent puissamment. Ils étaient à la hauteur d'un tel rôle.

« J'étais le pivot des conspirations, avouait-il à « Sainte-Hélène. Mais il n'y avait pas un homme à la « tête de tous ces projets qui fût capable de les me- « ner. Us comptaient tous sur moi, parce qu'il leur

« fallait une épée. Je ne comptais sur perâonne et je « fus le maître de choisir le plan qui me convenait le « mieux. » « Je reçus des lettres de France, disait-il « également à madame de Rémusat. Je vis qu*il n'y « avait pas un instant à perdre. Je rentrai dans le « positif de Tétat social et je revins à Paris où on « traite les plus grands intérêts dans un entr'acte de « rOpéra.

« Le Directoire frémit de mpn retour; je m'obser- « vais beaucoup ; c'est une des époques de ma vie ou fui « été le plus habile. Je voyais Tabbé Sieyès et lui pro- (( mettais Texécution de sa verbeuse Constitution ; « je recevais les chefs des jacobins, les agents des « Bourbons, Je ne refusais de conseils de personne, « mais je n'en donnais que dans l'intérêt de mes plans. « Je me cachais au peuple, parce que je savais que « lorsqu'il en serait temps, la curiosité de me voir « le précipiterait sur mes pas. Chacun s'enferrait « dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'État, « il n'existait point en France un parti qui ne plaçât « quelque espoir sur mon succès. »

(( Je recevais les agents des Bourbons. » Y a-t-il quelque chose de vrai dans cette assertion? Il faut le croire. Le Conseil royal n'avait pas manqué à ses habitudes d'embauchage. Il avait renouvelé en 1799 les démarches faites en 1797 par Montgaillard. Entre autres intermédiaires, on peut même citer un gentilhomme de Bordeaux, un sieur Coffreteau de la Corse, un autre du Limousin, le comte Bénis delà Prade, ancien gendarme de la garde, chevalier de Saint-Louis, colonel et maréchal de camp sous Condé. Fait assez bizarre, ce dernier, très lié autrefois avec Bonaparte qui venait souvent chez lui,

paraît-îl, rue des Champs-Elysées, n» 8, très lié également avec Haller, le banquier et Tintime de Robespierre et du jeune corse, ce M. de la Prade se faisait fort de décider son ancien ami à jouer le rôle deMonk.

A cette date, M. de Mouraview, dans un rapport confidentiel au prétendant, faisait observer qu'il était de la plus grande importance de garder un secret absolu sur la lettre adressée par Bonaparte au ministre des relations extérieures, Reinhardt, le 15 brumaire (5 novembre), c'est-à-dire, quatrejours avant le coup d'État. Que contenait cette lettre? Nous ne le savons ^as. Ce qu'il est possible d'affirmer, c'est que le 13 décembre, le roi écrivait au duc d'Harcourt : « Vous au- « rez appris Venvoï qu'a fait Bonaparte de son frère en « Espagne et le projet formé de placer un infant sur le « trône de France, Je dois vous dire de plus que ce « même plan a été communiqué par le nouveau Con- « sul à la cour de Berlin. On devrait croire qu'une « pareille idée ne serait pas adoptée à Madrid. Mais (c je sais malheureusement la proposition officielle qui a en a été faite, il y a trois ans, par M, le prince de a la Paix à M. le comte de Ragueneck, ambassadeur « de la cour de Vienne à Madrid, avec demande d'y « coopérer, ce qui fut alors décidé.

« Je ne sais pas ce que produirait aujourd'hui la « réitération de cette offre,maisje craindrais fort que « le ministère autrichien n'y adhérât par le double <( avantage de renverser la République et de mettre « dans le sein de la France un foyer de guerre civile « qui ne s'éteindrait de longtemps.

« Toutefois le rétablissement de la monarchie en « France, en faveur d'un mineur ne serait qu'une i< manière de prolonger, sous un dutre titre, la

822 BONAPARTB A PARIS.

« tyrannie qui y règne et les dangers de l'Europe.

« Nous espérons que le cabinet de Londres aper- « cevra cette vérité et ne sera pas la dupe d'un chance gem^nt de régime purement illusoire. »

Le surlendemain, le roi ajoutait à M. de Vezet : « Bonaparte avait fait offrir le trône de France à un « infant d'Espagne et cette cour est bien capable de « s'y prêter, mais ce serait un simulacre prolongeant « la tyrannie dé la France et laissant sous un nou- « veau régime l'autorité dans les mêmes mains.

(( Les alliés ne le voudraient pas. »

Au milieu de toutes ces intrigues, les conjurés; comme dit Lucien, continuaient hâtivement leur œuvre d'agglutination et de marchandage. Il n'y eut pas plus de vingt personnes dans le secret. Talleyrand décida Sémonville , les généraux Beurnonvilie, Macdonald^ et le banquier GoUot; Lucien, secondé par Boulay et Régnier, entraîna Fregeville, Daunou, Lebrun, Courtois, Cornet^, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Préfeln, Vimar, Bouteville, Gornudet',

1. Macdonald (Edmond-Jacques-Joseph-Alexandre), duc de Tarente, né à Sancerre, le 17 novembre 1765, mort le 24 septembre 1840 ; entré à dix-neuf ans dans la légion irlandaise de Mail* lebois, colonel en 1793, général, puis maréchal, pair de France erchevalier de Saint-Louis en 1814, accompagna Louis XVIIL Chargé du licenciement de l'armée en 1815, grand chancelier en juillet 1815, il fut un des quatre maréchaux commandant la garde royale.

2. Cornet (Mathieu-Auguste), né à Nantes, le 19 avril 1750, mort le 4 mai 1832. Membre du Conseil des Anciens, sénateur, grand officier et comte de l'Empire; prit part à l'acte de déchéance en 1814, pair de France, puis comte de Cornet, le 31 août

3. Cornudet (des Chomettes- Jacques), né à Crony (Creuse), en 1752, mort en 1834, député à la législative, président des Anciens, le 13 octobre 1799, sénateur et comte de l'Empire, devenu pair de prance sous la Restauration^

Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry, Rœderer. Les généraux revenus d'Egypte, Berthier^ Marmont*, Lannes, etc., furent chargés de gagner à la bonne cause leurs collègues de l'armée, présents à Paris. Pour ces derniers, Lucien a eu l'heureuse idée de nous laisser leurs noms. 11 faut que la France les connaisse pour stigmatiser à jamais ceux qui sacrifièrent leurs devoirs et leur conscience à la satisfaction de leurs appétits, ceux qui inaugurèrent en France la série des pronunciamentoSy dont nous subissons encore les épouvantables conséquences, trois invasions, les hontes de Metz et de Sedan et le morcellement du territoire. Ces noms les voici :

LISTE DES GÉNÉRAUt ET OFFICIERS QQI ONT PARTICIPA AUX JOURNÉES DES 18, 19 ET 20 BRUMAIRE

Vamiral Brueix.

Les généraux en Ghcfy Moreau, Macdonald.

Le^ généraux de division : Lefebvre*, Berthier,Séruricr^,

1. Berthier (Alexandre), né en 1753, assassiné en juin 1815, à Bamberg, maréchal de France, prince de Neufchâtel, prince de Wagram, grand veneur, duc de Valengin; major-général en 17Ô9 de la garde nationale de Versailles, chef d'état-major de Lukner,chef d'état-major de Bonaparte, etc.; l'un des premiers à reconnaître Louis XVIII.

2. Marmont (Auguste-Frédéric- Louis Viessede), duc de Raguse, maréchal de France, né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774, mort à Venise, le 22 juillet 1852, aide de camp de Bonaparte, etc.; capitula à Paris, le 31 mars 1814, rentra à Paris après Waterloo, pair de France, commandeur de Saint-Louis, grand' croix, l'un des quatre majors do la garde.

3. Lefebvre (F.-Joseph), duc de Dantzick, maréchal de France, né à Ruffach (Alsace), 1755-1820, fils d'un meunier, engagé dan; les gardes françaises en 1773, commandant la 17* division militaire à Paris en 1799, sénateur en 1800, maréchal en 1804, paii de France sous Louis XVIII.

Page 1