‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 136 sur 185 · BONAPARTE A SAINTE-HELENE · texte numérisé non relu

BONAPARTE A SAINTE-HELENE

nonville, s'étaient empressés de marcher sur les traces de leurs chefs de file. Heureux encore ceux (jui, dans cette course effrénée, étaient tombés sous les coups des balles ennemies! Quant aux autres, aux comparses de la dernière heure, dont nous avons vu les noms sur la longue liste de Lucien , ils avaient disparu dans la tourmente. Leur dévouement intéressé ne leur avait servi de rien. Dans les sphères élevées, où se préparent ces sortes de complota, on n'aime pas les témoins des faiblesses passées. On les éloigne; c'estplus simple.

Étrange vision, en vérité, que ce défilé des défaillances humaines! Plus étrange encore eût-elle été pour cet agonisant, s'il avait pu sonder l'avenir, s'il avait vu Strasbourg et Boulogne, le 2 Décembre, Metz et Sedan, son successeur devenu à son tour le prisonnier des Allemands et l'hôte de cette Angleterre qu'il avait vouée à l'exécration de l'Europe et de sa famille, puis au delà, dans les fourrés du désert africain, l'héritier de son nom tombant sous la zagaie d'un sauvage, d'un Zoulou.

Quelle grande et sévère leçon I '

Mais, de toutes ces terribles choses, avait- il la prescience? non. Jusqu'à la dernière heure, il a vécu pour lui et pour les siens, se perpétuant pour ainsi dire dans sa folie et n'exprimant qu'un regret, celui-là constant, de n'avoir pu accumuler dans ce monde un peu plus de deuils, un peu plus de ruines, pour accroître sa part de renommée dans l'histoire, ce qu'il appelait sa gloire.

Son testament en est la preuve éclatante. S'il est en effet un instant où l'homme se montre à nu, tel qu'il est. c'est bien celui où il laissera aux siens l'expres-

sion derni^e de ses pensées les plus intimes. Et pourtant, quel plus triste spécimen de comédie, de vanité et de rapacité, que ces lignes tracées sous la dictée de Tex-officier corse I

Comédiante^ tragédiante^ disait Pie VII. Le doux pontife avait raison.

Qu'on en juge!

« Abticle premier. — Je meurs dam la religion « apostolique et romaine y dans le sein de laquelle je « suis né, il y a plus de cinquante ans, »

Tout est incorrect dans cette phrase orgueilleuse, et le fond et la forme. La religion romaine I on sait quel respect lui et son père avaient pour elle. Quant au passage : « // y a plus de cinquante ans » ; il est tout simplement naïf. Du moment que Bonaparte se disait né dans le sein de cette religion, il devait l'être depuis plus de cinquante ans, à moins qu'il n'eût craint de voir changer cette fois encore la date de sa naissance.

Aet. 2. — Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine , au milieu de ce peuple français que fai tant aimé.

La phrase est sonore. Est-elle juste! Non.

Ce peuple, et cela son frère Lucien le répète sans cesse dans ses Mémoires, ce peuple, Bonaparte l'a renié longtemps, et s'il l'a accepté, ce n'est qu'après Brumaire, pour en faire l'instrument de ses fantastiques expériences.

Les articles 5 et 6 sont plus tristes encore, La vanité s'y joint à l'hypocrisie et celle-ci à la dénonciation.

Art. 5. — Je meurs prématurément assassiné par Voligai'chie ar<{lai$^ et son sicaire; le peuple anglais ne tarde» \ pas à me t J^^^er.

36Ô BONAPARTE A SAINTE-IIKLÈNE.

Abt. 6. — Les deux issues si malheureuses des inva sions de la F?*ance, lorsqu'elle avait encore tant de ressources, sont dues aux trahisons de Marmont, Auge^ reau, Talleyrand et Lafayette. Je leur pardonne y puisse la postérité française leur pardonner comme moi.

Mais ces hommes I qui leur avait donné l'exemple de tant d'odieuses trahisons? qui les avait choisis ? Pourquoi avait-il éloigné les honnêtes gens, les républicains sincères qui avaient su reconnaître ses talents et les employer, pour ne s'entourer que de gens tarés et douteux I Tri$te et rigoureuse conséquence du pouvoir! On n'y aime plus les conseils ; on ne recherche que les louanges. Les âmes fières se retirent; les plats valets accourent; ce sont les choyés de la première heure, en attendant qu'ils deviennent les traîtres de la dernière.

Turenne était plus modeste. Quand il était vainqueur, il disait : « Nous avons battu l'ennemi. » Etaitil vaincu, il écrivait : « J'ai été battu. »

« La campagne de Belgique, a dit le lieutenant- « colonel d'artillerie Gharras ^ peut se qualifier d'un

1. Charras (Jean-Baptiste-Adolphe), né le 7 janvier 1810, à Phalsbourg, expulsé de l'École polytechnique trois mois avant la Révolution de 1830, pour avoir chanté la Marseillaise à un banquet d'élèves; rentré à l'École, mis en non activité avec Cavaignac à Metz, à cause de ses opinions, rappelé, nommé lieu*tenant d'artillerie, il publia dans le National ses belles Études de aitiques militaires. « Je ne connais rien, disait M. Thiers, de plus substantiel, rien d'aussi élevé comme point de vue, que les critiques militaires du National. Faites en sorte de découvrir le nom de ce savant et remarquable écrivain et procurez-moi une occasion de me rencontrer avec lui. » Capitaine à l'ancienneté, envoyé d'office dans les vingt-quatre heures en Algérie; nommé chef de bataillon dans la légion étrangère en 1844, lieutenant*

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« mot : elle fat la campagne des hésitations, des « retards. »

Il ajoutait :

« Oubliant que l'homme n'avait eu qu'un but : sa « propre élévation ; que le règne avait par deux fois « abouti à la ruine de la France ; négligeant les fautes, « les folies, les crii^eg, on a créé une légende à la (( place de la vérité ; montre lé martyr^, là où fut « l'expiation; et, grâce à des imaginations plus ou « moins sincères, il est advenu, un jour, que celui qui « avait dévasté l'Europe, foulé les peuples, épuisé la « France, excité des haines internationales, éteint le « flambeau de la Révolution, ramené notre patrie aux c< institutions, aux abus de la vieille monarchie: que « celui-ci, disons-nous, a passé pour l'ange libérateur « des nationalités, pour le Messie du progrès et de la « civilisation. »

Mais, au moment de mourir, il est une question qui préoccupe surtout Napoléon, celle de l'argent.

Il énumère avec une complaisance et une mémoire étonnante les sommes qui lui reviennent, « les six. « millions, placés en partant de Paris en 1815 chez « Laffitte, et leurs intérêts à raison de 5 pour 100, « depuis juillet 1815;

colonel en 1818, secrétaire de la commission de la défense nationale, sous-secrétaire d'État sous Gavaignac et Lamoricière, attaqué avec une violence excessive par la presse réactionnaire « à cause des réformes introduites au ministère, nommé représentant par le patriotique département du Puy-de-Dôme, arrêté au 2 décembre; enfermé à Mazas, puis à Ilam, rayé des contrôles de l'armée le 23 janvier 1852; exilé, il épousa mademoiselle Kestner. Forcé de quitter la Belgique, il sq retira en Hollande, puis en Suisse, où il publia sa belle histoire de 1813 et de 1815. Le 23 janvier 1865, il mourait à Bàle. La France avait perdu ulï homme.

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(( Les deux millions dont il dispose sur la liste « civile d'Italie avec leurs intérêts ;

« Les trois cent mille francs placés chez le banquier « Torlonia;

« Les reprises sur les diamants de la couronne qui « font partie de son avoir particulier ;

« Son domaine privé... qui doit se monter à plus de « deux cent milliom de francs, savoir : 1® le porte- « feuille contenant les économies qu'il a faites pen- « dant quatorze ans sur sa liste civiJe^, lesquelles se

1. État des valeurs remises à l'Empereur, au lendemain de Waterloo, ie 21 juin 1815 :

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