‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 141 sur 185 · avril 1821 ; rapport d'Antommarchi · texte numérisé non relu

avril 1821 ; rapport d'Antommarchi

3. Cette maladie, bien qu'héréditaire, n'atteint pas tous le« membres d'une famille. Elle reste souvent à l'état de disposition et de transmissibilité dans les membres non atteints et dans leurs descendants.

Fail à constater, Bonaparte avait considérablement maigri depuis son départ de France. Or, cet embonpoint, qui était également une disposition héréditaire, il Tavait acquis à Tâge où il se montre d'habitude, trente-quatre ans, lorsqu'il était sorti de la période militante personnelle, et que, plus tranquille, il avait pu exercer presque sans opposition les hautes facultés de conception, d'entreprise et d'exécution, dont il était doué.

Quant à cet embonpoint, il avait lui-même succédé à un état de maigreur maladive extrême, restée légendaire pendant les campagnes d'Italie et d'Egypte, et qui correspondait à une autre influence héréditaire, celle de la névropathie. La nature épileptiforme de Bonaparte pendant sa jeunesse fut en effet une manifestation de la névropathie héréditaire dans sa famille, autant que le fut le squirre. Nous avons eu l'occasion d'en parler à propos de la sauvagerie de son caractère à l'école, de ses idées de suicide à Douai, des désespérances continuelles de sa jeunesse et de cet état de fièvre nerveuse qui le quitta seulement pendant le consulat.

L'action physiologique des deux ascendants a donc été réelle. Tous deux ont marié et ensuite confondu dans la personne de leurs enfants les dispositions au squirre et à la névropathie.

Ces dernières ont, en effet, atteint : la première, quatre hommes de père en fils ; la seconde, les filles, ce qui est dans l'ordre ^ Pour Lucien, son tempérament eut beaucoup d'analogie avec celui de son père. Gomme lui, il fut léger, insouciant, sans ordre,

1. Lucien est mort, comme Napoléon, des suites d'un cancer à Testomac; Caroline, également.

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beau parleur et porté aux études littéraires ; aussi fut-il toujours le préféré de la mère. Le fait est naturel.

Chez Bonaparte, les dispositions héréditaires se sont mêlées. Il a donc été épileptique et squirreux ; et la preuve de cet héritage, on la retrouve :

1® Dans la nature épiieptiforme de sa jeunesse,

2* Dans l'exaltation de son intellect.

3* Dans le cancer.

Et, fait curieux, si Ton envisage dans son ensemble la carrière de cet extraordinaire officier, on est à même d'observer qu'elle correspond à trois états différents de sa nature :

De son enfance au consulat à vie, prédominance de la mère et de l'état épiieptiforme, maigreur maladive correspondante ;

Du consulat à vie à l'exil, état neutre, embonpoint;

A Sainte-Hélène, état squirreux, maigreur, prédominance de l'hérédité paternelle.

Le tempérament nerveux et bilieux de Bonaparte, qui n*est que la résultante de ces influences héréditaires, a donc été l'agent principal de sa puissance d'action. L'ardeur déployée dans toutes ses entrer prises, la vivacité de son imagination, ses excès de passion pour Joséphine, ses violences extrêmes, en un mot tout ce qui constitue le génie de cet homme, sont autant de témoignages irréfragables de cette surabondance d'action nerveuse, dans le mode affectif ^ Tel est le tempérament.

1. Cette constatation concorde avec les observations qu'on est à même de faire journellement :

Le lymphatique est lent, mou, paresseux, sans imagination,

S7d LES CONCLUSIONS,

Le docteur Antommarchi nous a laissé la description anatomique de son corps, aussitôt après la mort :

« Le corps présentait la plaie d*un cautère fait au « bras gauche, et plusieurs cicatrices, savoir : une à « la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la « malléole externe, une cinquième à Textrémité du « doigt annulaire delà main gauche; enfin, il y en « avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche.

« La hauteur totale du sommet de la tête aux « talons était de cinq pieds deux pouces et quatre « lignes,

« L'étendue comprise entre ses deux bras, en par- « tant des extrémités des deux tïoigts du milieu étai* « de cinq pieds deux pouces.

« De la symphyse du pubis au sommet de la tète, « il y avait deux pieds sept pouces quatre lignes.

« Du pubis au calcanéum, deux pieds sept pouces.

« Du sommet de la tête au menton, sept pouces et « six lignes.

« La tête avait vingt pouces et dix lignes de circon- « férence.

« Le front était haut, les tempes légèrement déméthodique, régulier, conservateur de tout et de lui-môme. En campagne, il ramasse les lauriers des autres.

Le bilieux est mélancolique ; il s'éloigne volontiers de la mêlée. Il fuit les hommes. Il a peur des innovations. Il est pessimiste sans élévation d'idées; il est énergique, jaloux et ambitieux à froid.

Le nerveux est sujet à des variations; il a les passions courtes et nombreuses, de l'imagination.

h^ sanguin recherche la lutte, lesfemmes, la musique, la danse; au feu, il fait les hommes d'élan.

Le lymphatique, bilieux et nerveux fait le général en chef, l'auteur de grandes conceptions.

« primées, la région sincipitale très forte et très « évasée.

« Cheveux rares et de couleur châtain-clair.

« Cou un peu court, mais assez normal.

:< Poitrine large et d'une boime conformation.

« Abdomen très météorisé et volumineux.

« Les mains, les pieds un peu petits, mâtis beaux et « bien faits. »

Le docteur Antommarchi ne put aller plus loin. Quand il voulut passer à l'examen si intéressant du cerveau, il fut arrêté durement par les autorités anglaises, présentes à l'opération. Il put seulement faire Tapplicatioû du système crânéologique des docteurs Spûrzheim et Gall à la tète fraîchement rasée 4u mort. Voici les signes les plus apparents qu'il a été à même de reconnaître :

« Organe de la dissimulation.

« Organe des conquêtes.

<c Organe de la bienveillance.

« Organe de l'imagination.

« Organe de l'ambition, de l'amour de la gloire.

« Organe de l'individualité ou connaissance des « individus et des choses.

« Organe de la localité, des rapports de l'espace.

M Organe du calcul.

« Organe de la comparaison.

« Organe de la causalité, de l'esprit d'induction, « de tête philosophique. »

Comme nous le disions au début de cette étude ^, nous ne rechercherons pas ce qu'il peut y avoir de vrai ou de faux dans cette nomenclature. Le souvenir

l. Bonaparte et son Temps (tome !•', p. 207).

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des événements du passé influe d*une façon inconsciente même , sur le jugement émis par le savant de meilleure foi.

D*ailleurs, il est d'autres signes qui permettent de compléter l'appréciation du caractère de cet homme surprenant, ce sont ses habitudes.

Bonaparte avaitdes manies. « Il marchait les mains « derrière le dos, raconte Bourrienne. Il faisait fré- « quemment un mouvement involontaire de Tépaule « droite qu'il relevait un peu et en même temps un « mouvement de la bouche de gauche à droite, tic « d'habitude convulsif. Il aimait à s'asseoir sur les « tables. Il martyrisait les bras de son fauteuil quand « il était de mauvaise humeur. Le son des cloches lui « faisait un efiFet extraordinaire. Il ne pouvait souffrir « les robes de couleur, les femmes enceintes. Il parce lait quelquefois trop, d'autres fois, il était silencieux. (( En discutant il disait ses secrets. Il était sujet aux « névralgies de la face. Il aimait dormir, se levait à « sept heures, soignait sa toilette de corps, déjeunait « très légèrement à dix heures, prenait du café et « prisait. Il affectionnait les bains très chauds et y « restait longtemps. Il ne croyait pas à la médecine. « Il n'admettait que les vérités démontrées. Il ne sen- « tait pas la mesure des vers, était peu poli avec les « femmes, peu religieux et mauvais payeur. Il avait « peu de mémoire pour les noms propres, les mots et « et les dates; par contre, il en possédait une prodi- « gieuse pour les faits et les localités. »

Tous ces détails sont fort curieux, fort bien observés. Il importe de s'y arrêter, surtout au dernier. En effet, ce don de se rappeler les faits et les localités tient à l'œil. Or, l'œil c'est le miroir de l'âme; c'est,

si Ton ose s'exprimer ainsi, la fenêtre de ce cabinet de travail toujours en activité, qu'on appelle le cerveau.

Chez Bonaparte, le regard arune signification particulière, il est net. Il semble vouloir fouiller au fond de Tâme de celui qu'il fixe. Il a ce quelque chose d*indéfinissable qui faisait tant d'impression sur cette malheureuse Joséphine, lorsqu'il allait la voir rue Chantereine. Il représente, en un mot, la partie visible et prédominante du génie militaire si extraordinaire de cet homme.

On ne dit pas pour rien de quelqu'un doué d'une saine appréciation des choses de la guerre sur le terrain, qu'il a le coup (T œil militaire.

Le coup d'œil militaire est en efiFet une qualité complexe, autant physique que morale.

Physiquement, celle-ci résulte d'une bonne vue\ d'une bonne audition^ et moralement d'une foule de qualités qui sont la décision, la rapidité de concep-

1. Une bonne vue est celle qui distingue nettement des deux yeux et également aux petites distances les objets fins, moyens et gros, et aux grandes distances, les objets gros.

Aux petites distances, une bonne vue doit lire rapidement les petits caractères et reconnaître des deux yeux ensemble et séparément, de suite et sans erreur, tous les signes des cartes topographiques.

Aux distances moyennes^ qui sont celles de 50 à 500 mètres, une bonne vue doit distinguer des deux yeux, vite et nettement, les objets de dimension moyenne, les cibles et leurs cercles, les étendards, les pavillons, les signaux, les couleurs.

Aux grandes distances^ de 500 à 2 et 3,000 mètres, une bonne vue est celle qui des deux yeux apprécie les reliefs et dépressions de la terre, les gros objets de la surface, enfin et surtout celle qui reconnaît un ennemi à sa tournure, à la forme et à la couleur de ses vêtements.

(Tous ces renseignements techniques, je les dois à l'obligeance de mon ami, Téminent chirurgien militaire, le docteur Cugnier).

Note de Vauievr.

tien, la correction et la promptitude du jugement et la faculté d'embrasser d'un seul coup, soit par la vue, soit en esprit, uif vaste ensemble de faits ou de terrain, de les synthétiser rapidement. En un mot, on peut définir le coup d'œil militaire^ l'aptitude à juger promptement et sûrement les conditions de l'attaque et de la défense, par la vue, l'ouïe et Fintelligence. Le caractère permet enfin d'utiliser immédiatement cette aptitude, et d'appliquer la solution fournie flar le jugement.

Le coup d'œil physique est donc la partie essentielle du coup d'œil militaire.

Or une bonne vue est celle qui s'exerce sans moyens artificiels, notamment sans lunettes, et qui est presque indifférente aux accidents atmosphériques, tels que soleil éclatant, crépuscule, brouillard léger, pluie fine.

La vue dite perçante est celle qui jouit d'une vive acuité de près, à distance moyenne et de' loin. Elle distingue des troupes, là où d'autres reconnaissent Seulement des opacités indéfinies; des mouvements,* là où d'autres aperçoivent l'immobilité ; des rayons éclatants et des couleurs de vêtements, là où d'autres ne voient que confusion.

Les principales défectuosités de la vue chez les militaires sont la myopie et la presbytie, isolées ou mêlées dans un seul ou entre les deux yeux. Le soldat myope est peureux, tire sur ses camarades, provoque de fausses alertes, est étourdi et méticuleux. Le chef myope ne peut manœuvrer ; il compromet la vie des siens.

La presbytie consiste à mal voir de près et assez bien, mais non, bien, ni très bien de loin. La lecture des dépèches, des livres et des cartes est lente, labo-

rieuse, fautive, surtout pour Tappréciation des hachures ou des courbes représentatives du terrain. Au loin, les formes et les tons sont mal accentués, mal jugés. Un militaire fortement presbyte ne reconnaît bien ni ses ennemis, ni un signal, ni une couleur, ni la valeur d'un terrain. Il est d'ailleurs le plus souvent indécis. C'est un timorée

Les habitants des montagnes, des bords de la mer et des plaines ont ordinairement la vision normale, une bonne vue sans myopie, sans presbyliew Mais leur vision appliquée à des objets différents, s'est appropriée des qualités de coup d'oeil d'une rapidité et d'une

1. On corrige la myopie avec des lunettes, mais il faudrait presque toujours deux numéros de verre, un pour les distances de lecture, un pour les distances éloignées. C'est un embarras pour le chef, une impossibilité pour le soldat. De plus, les verres sont cassants; on perd ses lunettes; au brouillard, à la chaleur humide, les verres se ternissent, la pluie les couvre de gouttelettes, enfin tous les verres ont des miroitements gênants, tous les verres forts déplacent un peu les objets, ont du chromatisme et indiquent mal les couleurs.

Pour les presbytes, les verres ont les mômes inconvénients que pourles myopes. En règle générale,les lunettes ne suffisent'pas pour rectifier les conséquences intellectuelles de défectuosité visuelle. Elles ne les corrigent pas toutes, d'ailleurs. Chaque verre étant un appareil fixe, ne peut servir à accommoder la vision que pour un point peu étendu parmi les points qui composent une longue ligne visuelle. Les verres myopes trop forts rapetissent les objets; les presbytes trop forts les grossissent. Ce sont autant de modifications trompeuses dans les conditions des objets examinés. On doit donc aujourd'hui, en raison de l'accroissement des distances de combat par suite de la portée des armes, de l'emploi de l'ordre dispersé, en raison surtout des masses à mouvoir et de l'importance que prend le terrain, éloigner du commandement et des états-majors de guerre tous ceux dont la vue est défectueuse ou qui sont atteints de surdité. Ce grand et pénible rôle d'exclusivisme doit appartenir aux chirurgiens, le jour prochain sans doute, où ceux-ci auront dans l'armée la place dominante qui leur appartient, celle de recruteurs physiques de nos cadres et de gardiens de l'hygiène du soldat*

sûreté plus ou moins grande, suivant le milieu où se trouvent ces objets.

Le marin voit bien au loin. Il distingue un oiseau, un objet qui flotte, là où d'autres n'aperçoivent absolument rien.

Le montagnard apprécie très bien les distances de flanc à flanc, de crête à crête, les profondeurs et les hauteurs, les sentiers et les routes, les passages et les gués. Son œil le sert avec promptitude et décision.

Or, Bonaparte est Corse \ il est montagnard, il est marin. Il a leurs qualités visuelles. Il apprécie vite et bien le terrain. Mais en plus de cette perfection physique, si essentielle, si capitale dans le coup d'œil militaire, il a les qualités complémentaires. Il le reconnaît lui-même. « Mes facultés intellectuelles ne consis- « talent que dans une grande mobilité des fibres de « mon cerveau. Je pensais plus vite que les autres. » Il ajoutait : « Je réussissais dans ce que j'entrepre- « nais, parce que je le voulais; mes volontés étaient « fortes et mon caractère décidé. Je n'hésitais jamais, « ce qui m'a donné de l'avantage sur tout le monde. « La volonté dépend au reste de la trempe de Findi- « vidu. Il n'appartient pas à chacun d'être maître ic chez soi. »

Ces qualités de rapidité exceptionnelle de conception, il les devait à son état névropathique.En somme, il possédait toutes les conditions physiques qui, si elles

1. L'importance de ces qualités physiques est telle, qu'on devrait s'appliquer à reconnaître les régions où elles se développent le mieux: Corse, Kabylie, pays Basques, Provençaux, Cévennes, Vosges..., et instituer dans ces pays des écoles militaires. Là se trouve la pépinière des chefs de Ta venir.

font un très mauvais subordonné, constituent Toffleier d'artillerie et le chef d'état-major. Mais il ne suffit pas d'être exceptionnellement doué, il faut un milieu convenable pour le développement de ces facultés. Quelle a été l'influence de ce milieu? Quelle responsabilité lui incombe? C'est ce qui nous reste à examiner.

Lè% miliexix. — Imaginez un homme, un génie supérieur de cent coudées à Bonaparte, il restera sans valeur, s'il ne se trouve pas des conditions favorables à son évolution. C'est la loi générale de la nature. Prenez la plus belle plante du monde, mettez* la dans un terrain qui ne lui convient pas ou dans un endroit privé d'air et de soleil, elle s'atrophiera rapidement ou dépérira. Choisissez le meilleur des officiers et laissez-le croupir dans une petite garnison ou dans une place de guerre, au moment où la lutte est générale, il ne pourra rendre aucun service. C'est là un point de vue que n'envisagent pas assez ceux qui écrivent l'histoire ou qui arrivent à la tète des affaires. Les premiers rattachent tout à un personnage,» ce qui facilite leur travail de synthèse ; les seconds préfèrent supposer que tout émane d'eux et vient à eux. Louis XIV et Napoléon ont été les plus étonnants représentants de cette sorte d'expansion naturelle de Tinfatuation ou mieux de la folie humaine. Us n'ont été que la résultante de deux évolutions remarquables du progrès, la Fronde et la Révolution, et n'ont voulu rien y voir ; on peut même affirmer qu'ils n'y ont rien vu.

Le milieu est donc tout, pour Bonaparte princi* paiement.

8Bi LES CONCLUSIONS.

Pour ces sortes de natures absorbantes et entraînantes, tout devient écueil, Téducation, la routine, la discipline, les conventions du monde... Il leur faut un ensemble de circonstances vraiment exceptionnelles pour les empêcher de ne pas disparaître en route. Le trône ou l'échafaud, voilà son objectif, disait Sucy en parlant de son étrange ami. Or, il a eu le trône et plus d'une fois, nous l'avons vu, il a évité l'échafaud ou tout au moins les douze balles d'un peloton d'exécution. f

Pour un homme arrivé, le milieu se subdivise en sous-milieux: ceux de l'enfance, de l'éducation, de la société et de l'État. Tous ont eu leur part d'action sur le développement final. Tous ont leur part de responsabilité.

En Corse, Bonaparte a pris le goût de l'indépendance, la haine contre la France, l'amour de l'extraordinaire et des faits héroïques. Violent, colère, il veut mener tous ses petits camarades. Ce qu'il ne peut obtenir directement, il cherche à l'avoir par les autres, par des moyens indirects. En somme, l'enfant n'est pas élevé. Le père est toujours absent. La mère, cette ignorante passionnée, reste seule au gynécée pour diriger ce petit monde d'insubordonnés.

Dans une île, à Ajaccio, ce genre d'initiation à la vie n'aurait guère eu d'inconvénients pour le jeune sauvage. Dans ces petites localités si coquettes et si pleines de vitalité, tout le monde se connaît. Peu à peu, le temps, la croissance, les relations, les alliances font leur œuvre et finisseat par adoucir les tons et leur donner la couleur locale qui leur convient et qui n'est qu'un charme de plus.

Mais changez le milieu, tout est bouleversé. Cette

métamorphose, la conquête de l'île devait la produire.

Un jour sans doute, la belle jeune femme de Charles Bonaparte, la petite amie du grand Paoli, fut l'objet des attentions toutes platoniques de monsieur le gouverneur et de monsieur l'intendant. Comprenez donc ! Son Excellence, le marquis deCarghèse, le lieutenant généra] des armées du roi, le gouverneur de l'île de Corse, et haute et noble dame Barbara de Boucheporn, la femme de Son Excellence l'intendant de police et finances pour Sa Majesté très chrétienne, daignaient promettre de tenir sur les fonts baptismaux le premier des enfants qui viendrait à naître ; ce devait être le fameux Louis.

Pour ces hauts personnages, cette conduite paraissait toute siiçple. Elle était de bonne politique. Pour la petite Corse, amoureuse folle de son beau et noble mari, pour elle qui comptait les années de mariage par naissance d'enfant, c'était un horizon nouveau qu'on lui ouvrait, la fortune, les honneurs, ses fils officiers du roi... que sais-je? Elle en eut la tête tournée. On l'eût eue à moins. Le soir, on causa. Entre mari et femme on cause beaucoup, à l'heure du couvre-feu. Et quand la femme est aussi volontaire, aussi énergique que Laetitia, le mari n'a qu'à obéir. Le grand et bon Charles se résigna donc; il courut les antichambres, sollicita, sollicita encore et, un beau soir, revint tout joyeux. Il apportait un grand papier, c'était le brevet d'admission gratuite de l'un de ses fils à l'École militaire de Brienne. Mais ces honneurs coûtaient cher. Pour partir, il fallut emprunter. Et à quelque temps de là, quand il quittait la Corse, le brave Charles, en emmenant son fils, ne III. ^ 33

386 LBS CONCLUSIONS.

se doutait gaère qu'il allait faire son malheur et celui de la France.

On est le âls de quelqu'un dans sa petite ville, on n'est plus rien au milieu d'un grand peuple. Cette vérité, Bonaparte devait vite la reconnaître. Au lieu des camarades qu'il malmenait si volontiers à Ajaccio, le jeune Corse à la paille au nez^ trouva des petits messieurs qui ridiculisèrent son nom, son origine, sa prononciation, sa pauvreté. Sa pauvreté ! à lui, le fils de Charles! Fils d'huissier I lui, le cadet d'un député de la noblesse de Corse! Aussi le jeune exalté, en vint-il à se replier sur lui-même, menaçant tout le monde du grand Paoli et, bien résolu à appliquer à tous ces Français la vendetta nationale, le jour où à son tour il sera grand. De ce moment, il entre dans la grande catégorie des isolés. Il l'a reconnu luimême.

Être Corse en 1779, c'était être méfiant. Cette condition est celle de tous les instinctifs, dans les pays vierges, où la lutte contre la nature, où celle de maison à maison, de village à village, est constante. Le sauvage est méfiant, l'Arabe, le Kabyle le sont également. Le Corse l'était à une époque où les haines de famille restaient féroces. En contact avec la civilisation f avec ces froissements de tous les jours, en présence de cette toute-puissance de la force, la méfiance de l'enfant fit place à un autre défaut, la fausseté. Le petit maussade de Brienne allait devenir le menteur. du régiment d'artillerie, en attendant qu'il fût Tofflcier retors de 1795, le fourbe de Fructidor et de Brumaire, le fourbe et le cruel de l'empire.

Le mode d'éducation auquel il fut assujetti exerça

aussi son influence néfaste sur cette nature essentiel-* lement impressionnable. Cette éducation, on s«dten quoi elle consistait : quelques notions de latin, de grec, de mathématiques et d'histoire. Pour celle-ci, elle se bornait à l'exposition des hauts faits plus ou moins authentiques des héros de Plutarque et des rois de France. Cette manière de simplifier le récit du développement des sociétés au profit de quelques personnages est fâcheuse à tous égards. Pour peu que Tenfaut ait de Timagination, des désirs inassouvis, des tendances à Tambition, il ne voit plus les peuples, mais les individus : Alexandre^ César, Tamerlan,

Louis XIV, Cartouche Il arrive à tout résumer et

devient à volonté Brutus ou César, Wallenstein ou Mandrin, suivant les circonstances.

^ Cette erreur pardonnable dans un état monarchique, où Ton a intérêt à fausser Tesprit de la jeunesse, serait déplorable chez une nation démocratique, où le premier des devoirs des gouvernants est d'apprendre aux jeunes citoyens de l'avenir les efforts successifs et gigantesques, tentés par leurs ancêtres pour arriver à l'état meilleur où ils se trouvent, et ceux qui leur restent à faire.

A l'École militaire de Paris, les souffrances de Bonaparte furent plus grandes encore qu'à Briecme. Le nombre des élèves y était plus considérable, les classifications de caste, de rang et de fortune plus prononcées. Ces nuances devaient exercer une influence déplorable sur le caractère du jeune homme. Elles s'expliquent aisément. Elles sont incompréhensibles dans un État qui désire posséder une armée une et homogène, et qui commence tout d'abord par multiplier les pointa d'origine et par diviser les jeunes gens

en catégories différentes, suivant les ressources des parents.

Au régiment tout au moins, où il allait se trouver en contact avec des hommes faits et la société civile Bonaparte, ce petit lieutenant de dix-sept ans qui naissait à la vie, était en droit d'espérer un accueil plus sympathique. Sans famille, sa&s parents, sans relations, sans rfSs<7urce'^, le jeune exilé avait besoin d*amitiés chaudes, de conseils généreux, d'encouragements constants de la part de ses égaux et de ses chefs. Il n'en fut rien. Là, comme à l'école, il fut classé en raison de l'argent qu'il ne possédait pas. Au lieu de conseils et d'aides, il trouva la hiérarchie froide, abusive et pour tout horizon à cette vie routinière et toute de dévouement, le grade de capitaine au bout de quarante ans de service. Alors, dans sa désespérance, il songea au suicide, il alla, nous l'avons dit, là où il voyait des malheureux comme lui, fréquenta les déshérités do ceUe société en décomposition et dans la fermentation générale ne vit plus que le moyen d'assouvir sa haine contre ses compatriotes, amis de cette France qui l'avait tant fait souffrir, les Buttafuoeo, les Perretti... De ce moment datèrent ses révoltes, ses absences illégales, et ce désir irréfléchi d'être quelque chose par lui-même.

Il y eut pourtant une éclaircie, au milieu de cette nuée sombre ; grâce aux encouragements d'un brave cœur, l'abbé Raynal, Bonaparte se crut appelé à être utile. Il se mit à lire tout ce qui lui tombait sous la main, et à écrire une histoire de sa belle patrie. Il rêva la gloire littéraire, même un succès au concours de l'Académie de Lyon. On connaît la question : Quelles « vérités et quels sentiments importe-t-il le plus éHncul-

« qutir aux hommes pour leur bonheur? » Le jeune officier tenta d'y répondre, et, dans sa naïveté charmante, il ajoutait au bon abbé : « Illustre Raynal... « daigne sourire aux efforts d'un zélé disciple dont tu « voulus quelquefois encourager les essais. La ques- « tion dont je vais m'occuper est digne de ton burin; « mais sans ambitionner d'en posséder la trempe, je « me suis dit avec courage: moi, ^sn', je suis peintre.» Hélas, tout ce beau rêve alla s'échouer dans le carton du rapporteur, M. de Gampigneulles. « C'est peut-être « l'ouvrage d'un homme sensible, lisait-on sur le « manuscrit, mais il est trop mal ordonné, trop dis- « parate, trop décousu et trop mal écrit pour fixer « l'attention. »

Pendant ce temps, les événements avaient pris Bonaparte, pour ainsi dire à la gorge. Il était entré en lutte contre son pays d'adoption et, dans ses entreprises répétées de rébellion, déployait une persévérance, une volonté et une astuce qui surprennent chez un si jeune officier. Avec tous ees efforts malheureux, l'objectif primitif disparaissait. L'esprit de dévouement s'atrophiait, celui des affaires surgissait. L'expédition de Sardaigne fut en effet sa dernière tentative en faveur de ses compatriotes.

Lucien nous a laissé le Fécit de cette étrange transformation, à l'heure où Bonaparte songeait à passer au service de l'Angleterre et à conquérir dans les Indes une fortune de nabab. Mais l'annonce des événements de France et de l'avancement vertigineux de ses camarades lui ouvrirent un horizon inattendu. Il en entrevit les avantages, renia tout son passé, sans scrupule, sans regret et passa en France, prêt à mettre au service de ses rêves de fortune toutes

les merveilleuses facultés d'assimilation et de souplesse dont il était doué.

De cette phase si curieuse, si instructive et si peu connue de son existence depuis le jour de son débarquement à Toulon jusqu'à son mariage, nous avons montré les multiples transformations. Nous n'y reviendrons pas. Au contact de cette société en ébuUition, son esprit acheva de s'affiner. N'ayant réussi que par l'intrigue et par l'absence de toute dignité, il s'y complut et en fît les instruments définitifs de ses espérances de fortune.

Lorsqu'il prit le commandement en chef de l'armée d'Italie, il était prêt, dans le sens complet du mot^ et comme homme de guerre et comme homme politique.

Gomment ce jeune général de vingt-sept ans était-il à hauteur d'une telle situation? c'est ce dont on n'a pas suffisamment essayé de se rendre compte. En somme, Bonaparte n'avait alors que quarante et un mois de présence effective au régiment et vingt-deux mois de grade de général. Ce n'était donc pas pendant cette courte période d'instruction qu'il avait acquis les moyens de remplir ce rôle si difficile du commandement. Mais Bonaparte a eu soin de nous donner lui-même le secret de cette supériorité subite :

« La guerre, aimait-il à dire, n'est pas une afi'aire « mécanique...

« Un système de guerre change tous les dix ans...

« La science militaire consiste à bien calculer toutes « les chances d'abord» et ensuite à faire exactement, « presque mathématiquement, la part du hasard. « C'est sur ce point qu'il ne faut pas se tromper et « qu'une décimale de plus ou de moins peut tout

« changer. Or ce partage de la science et du hasard « ne peut se caser que dans une tête de génie, car il « en faut partout oU il y a création^ et certes la plus « grande improvisation de Tesprit humain est celle « qui donne une existence à ce qui n'en a pas. Le « hasard demeure donc toujours, un mystère pour « les esprits médiocres, et devient une réalité pour « les hommes supérieurs... Pour être un véritable « grand homme, dans quelque genre que ce soit, il « faut réellement avoir improvisé une partie de sa « gloire, et se montrer au-dessus de Tévénement qu'on « a causé.

« La question tactique est peu de chose, la question « morale, tout...

« C'est par les lectures que j'ai faites un peu au « hasard et sans ordre que je me suis trouvé avoir une (( opinion sur bien des choses...

« C'est par cette habitude de tout voir, de tout « apprécier que j'ai pu tout résoudre... »

Bonaparte avait raison : la science du commandement est complexe. Elle réside surtout dans les hautes facultés de l'esprit et de l'entendement.

Qui voit clair dans les faits, voit juste sur le terrain. .

Qui conduit bien les troupes, qui place bien ses batteries, sait et peut commander.

Les grands militaires ont toujours été de grands penseurs.

Et puis, la réelle supériorité de Bonaparte consistait dans ce fait qu'il avait des idées à lui et qu'il n'allait pas les chercher chez les autres. Il était lui-même, en un mot, grand avantage qui lui permettait de doubler la valeur du temps.

Malheureusement, cette fortune persévérante, cette sorte d'impunité, même pour ses actes les plus répréhensibles, ont eu une influence funeste. Elles lui donnèrent une confiance illimitée dans sa destinée. Il devint Thomme fatal. L'expédition d'Egypte, le contact avec les Orientaux, avec ces fanatiques de l'obéissance passive, ne firent que développer le côté providentiel et cruel de son caractère.

Sur les bords du Nil, en effet, grâce aux facilités abusives que donne le commandement militaire visà-vis de populations abêties et inertes, il avait pu assouvir sans danger tous ses instincts de despote. De là, au mépris des hommes, des lois et des convenances, il n*y avait qu'un pas. Ce pas, il le franchit, aussitôt après Brumaire.

Il en vint à mépriser tout. De ce qu'il était méprisable, il en conclut que les autres l'étaient ou le devaient être plus que lui.

« Il y a deux leviers, disait-il, pour remuer les « hommes : la crainte et l'intérêt. »

« L'amitié n*est qu'un mot. Je n'aime personne, « non, je n'aime personne, même mes frères; Joseph « peut-être un peu. »

« La reconnaissance! c'est un mot tout poétique, (( vide de sens, dans les temps de Révolution. »

Puis, il arriva à exprimer cette formule, qui résumait toutes ces tristes maximes :

« Le monde a toujours été pour moi dans le fait et « non dans le droit. »

Or, qui avait amené cet homme à oser exprimer de tels principes? la société, qui l'avait mal élevé d'abord, mal accueilli ensuite, adulé plus tard.

«Ungouvernementsans équité, a dit Herbert Spen-

« cer, ne peut se soutenir que par Tappuî d'un peuple « manquant d'équité dans ses sentiments et dans « ses actes.

« Un tyran ne tyrannise un peuple qu'à la condi- « tîon que ce peuple soit assez mauvais pour lui four- « nir des soldats qui se battront pour sa tyrannie et « qui maintiendront leurs frères dans Tesclavage. »

Herbert Spencer dit bien. Tel est l'enfant, tel est l'élève, tel est l'homme.

Élevez Tenfant, vous en ferez un bon élève.

Élevez le jeune homme, l'apprenti officier, vous en ferez un chef. Montrez-lui qu'il n'est qu'un rouage infime dans cette immense machine qu'on appelle la^ société. Apprenez-lui que son rôle est tout de négation, de sacrifice, qu'entre lui et la nation il y a un contrat bilatéral absolu, qu'il n'est là que pour veiller à la défense de l'intégrité du territoire et de l'honneur national et que, de cet honneur et de cette gloire, il n'a pas le droit de détacher une parcelle à son profit.

Mais si la société française est responsable de cette déviation des facultés merveilleuses de Bonaparte, l'État, lui aussi, a eu sa part grave de responsabilité.

Il y a deux situations pour un État : la paix et la guerre. A chacune de ces deux situations doit correspondre un agencement particulier des rouages du gouvernement. Les confondre, c'est vouloir que Tune absorbe l'autre.

Si la Constitution de l'an III avait été logique, les empiétements politiques de Bonaparte en Italie, le 18 Fructidor, le 18 Brumaire et l'Empire n'eussent pas été possibles.

891 LBS CONCLUSIONS.

Les hommes de guerre n'ont pas à s'immiscer dans les affaires de llntérieur. S'ils sont appelés à participer aux affaires publiques, ils ne doivent avoir aucune autorité, aucune fonction.

Il faut des officiers et des officiers jeunes dans les Chambres. Il en faut même beaucoup, pour prévenir le pays et leurs collègues des dangers incessants qui les menacent et pour travailler avec eux à cette grande œuvre de la défense nationale.

Là doit se borner leur rôle.

Le grand comité militaire de la Constituante Tavait bien compris, quand on parlait de confier des commandements actifs à certains de ses membres.

On ne saurait trop relire ces sages maxime?.

vi Les fonctions législatives^ disoii l'honorable rapporteur, ne peuvent être suspendues momentanément pour en exercer d'autres. Elles sont incompatibles avec les fonctions militaires

« Un des principes fondamentaux de la Constitution est que les différents pouvoirs soient également distincte et séparés.

« Un autre principe, non moins essentiel, c'est que la législation soit dans une indépendance absolue de toute autorité, et que bornant toute son ambition au bonheur du peuple, il puisse s'oublier lui-même pour n'entrevoir au delà aucun autre encouragement, aucune autre récompense.

« Le militaire, par la nature de ses fonctions et par l'organisation de l'armée, est dans la main immédiate du pouvoir exécutif; car le roi est le chef suprême de l'armée. Toutes les parties de la force publique doivent, aux termes de la Constitution, être employées

pour la sûreté de TÉtat, contre les ennemis du dehors, par les ordres du roi. Or, si toutes les parties de l'armée sont aux ordres d'u roi, il en résulte une conséquence naturelle, c'est que tous les généraux d'armée sont les agents du pouvoir exécutif. Car celui-là est bien un agent du pouvoir exécutif, qui n'agit et ne peut agir que par les ordres du pouvoir exécutif. Or, aux termes de la Constitution^ le pouvoir exécutif doit êti^e exercé sous l'autorité du roi par des agents du pouvoir, exécutif; donc ces agents, qui sont responsables, ne peuvent être en même temps législateurs.

« Et comment, Messieurs, pourriez-vous allier les principes de la responsabilité avec le caractère d'inviolabilité qui accompagne partout le législateur? Dira- t-on que l'inviolabilité d'un représentant du peuple se borne à l'exercice de ses fonctions ? La Constitution a encore prononcé le contraire, puisqu'il ne peut être poursuivi pour aucun délit, qu'après que le Corps législatif aura décidé qu'il y a lieu à accusation. Mirabeau-Cadet, après avoir volé le régiment qu'il commandait, n'invoqua point en vain son inviolabilité, et il échappa à la sévérité des lois.

« Garde>vous donc, Messieurs^ d'introduire dans vos armées des êtres privilégiés qui ne seraient pas soumis comme les autres à la discipline militaire, puisqu'il fau^ drait un décret de V Assemblée nationale même pour prononcer les arrêts. Gardez-vous de remettre entre les mains du même individu une aussi grande masse de pouvoir. Gardez-vous surtout de mettre le représentant du peuple entre les mains du pouvoir exécutif, qui pourrait ainsi chaque jour disposer des membres les

plus distingués du Corps législatif. Gardez-vous enfin de laisser entrevoir au législateur d'autres récompenses que celles qu'il doit attendre de Vestime et de la reconnaissance de ses concitoyens , pour le seul exercice de ses fonctions; et si vous pouviez, Messieurs, vous écarter quelques instants de ces principes, il ne serait pas facile de répondre jusqu'où ils pourraient notis entraîner.

« On a peint plus d'une fois, à cette tribune, les dangers que pourrait courir la liberté, si la Constitution laissait au roi la faculté de commander en personne les armées nationales, et Ton voudrait maintenant qu'un général d'armée pût être en même temps législateur! Supposons pour un instant le général aux portes de Paris, avec une armée triomphante; supposons même qu'il y soit sans éclat : répondriez-vous bien quelle pourrait être son autorité, lorsque siégeant parmi vous, il viendrait vous présenter le vœu de son armée; et certes, s'il conservait son titre de législateur, personne ne pourrait lui contester le droit de voter parmi nous, si son poste le rapprochait de la capitale. Mais à quoi bon s'appesantir sur des suppositions, lorsque des faits nous apprennent ce que nous aurions à redouter d'un militaire entreprenant qui exercerait en même temps les fonctions de législateur. Vous n'avez pas encore oublié qu'un général célèbre ne devint le tyran de son pays que parce qu'il commandait en maître à Farmée, tandis qu'il siégeait en despote au Parlement de la Grande- Bretagne.

« Votre comité a suffisamment prouvé que les fonctions militaires étaient incompatibles avec celles de législateur; il a prouvé également que la confusion de

ces différents pouvoirs pourrait devenir quelque jour dangereuse à la liberté; il veut encore vous prouver que Texercice des fonctions législatives ne peut être suspendu, même momentanément, pour en exercer d'autres, sans que la représentation nationale en soit altérée. Un député n'appartient pas à F Assemblée nationale ; il appartient au peuple qui l'a délégué, et qui a le droit à chaque instant de demander qu'il s'occupe de son bonheur.

« Dans un pays libre, toute place à la nomination du peuple doit être considérée comme une charge publique, créée par lui et pour lui, et dont Texercice ne doit être suspendu par aucune autorité ; et cependant l'exercice des fonctions législatives se trouverait suspendue dans le législateur qui prendrait le commandement des armées, sans avoir préalablement donné sa démission, car sa place ne serait pas remplie. Le peuple se trouverait alors privé de l'un de ses représentants, et la représentation nationale, l'une des bases de la constitution, ne serait plus dans toute son intégrité; et ce que vous auriez décrété aujourd'hui en faveur de l'un des membres de cette Assemblée, quelle raison pourrait vous empêcher de l'accorder à un autre? et ainsi de conséquence en conséquence, on vous amènerait à la subversion de tous les principes*

a Mais ce que les circonstances ont exigé dans des temps d'orage et dans des moments où les différents pouvoirs se sont trouvés quelquefois confondus, nous n'avons pas cru devoir l'adopter après l'acceptation de l'acte constitutionnel. Nous avons pensé que le Corps législatif ne pouvait s'écarter des principes, et qu'il ne devait en aucun cas céder aux circonstances; m. > 34

8d8 LES CONCLUSIONS.

nous avons cru qu'il ne devait admettre aucune exception, et que tout militaire auquel le commandement des armées serait confié, devait cesser d'être législateur; et alors, Messieurs, il nous resterait une question à examiner, celle de savoir si sa démission devrait être acceptée ; les exceptions eu général sont presque toujours dangereuses, et le Corps législatif doit en être avare. Elles mènent souvent plus loin qu'on ne pense, surtout lorsqu'elles sont dictées par l'enthousiasme du moment.

« Votre comité militaire n'a pu lui-même se défendre d'un premier moment d'enthousiasme, et déjà tous les membres allaient se disputer la tribune pour solliciter l'honneur de se ranger sous les drapeaux de la liberté ; et nous tous aussi. Messieurs, qui, sans être militaires, ne nous sommes pas cru dispensés pour cela d'offrir nos bras à la patrie, nous allons nous présenter en foule pour solliciter le même honneur, et rejoindre dans les bataillons volontaires des camarades que nous n'avons abandonnés qu'à regret.

a Mais, Messieurs, nous n'avons donné que quelques instants à ce premier mouvement qui tient au caractère français et à l'amour de la liberté ; nous nous sommes rappelés presque aussitôt ce que nous devions à la majesté nationale,' et pénétrés des devoira que nous avions à remplir, nous nous sommes tous dit que le poste d'honneur pour les sénateurs romains fut au Capitole, quand les Gaulois triomphants pénétrèrent jusqu'à Borne, »

Nos pères voyaient juste.

Or, ce qui était vrai pour les Chambres, l'est en* core plus pour le gouvernement. Les chefs militaire»

eïi activité de service ne peuvent, si méritants qu'ils soient, prétendre .y occuper aucune place. Ces hautes fonctions sont d'ordre éminemment civiL La carrière des armes est spéciale ; elle correspond à une situation de l'État parfaitement définie et transitoire ; elle est toute de dévouement et d'abnégation. Quant à la récompense du service rendu, on doit la trouver dans la reconnaissance de la patrie et dans la conscience du devoir accompli.

C'est pour avoir négligé ces principes que taht de désastres se sont abattus sur la France. Ne l'oublions pas.

Mais alo#s Bonaparte est-il responsable? non, sociologiquement parlant, répondrons-nous sans hésiter.

Inconscient par nature, cet homme de guerre merveilleux, eût eu des destinées autrement enviables, s'il eût rencontré plus de sympathique affection dès l'enfance, une méthode d'instruction mieux comprise, plus d'encouragement à son âge mûr, une armée plus uni^, une société mieux équilibrée, plus de juste sévérité enfin de la part de ses chefs.

L'impunité de ses manquements, au début de sa carrière en Corse et en France, a fait tout le mal.

Société et État ont donc leur part prépondérante de responsabilité dans les grandes comme dans les mauvaises actions de l'officier corse.

Fort heureusement, les désastres, qu'il a causés, rie sont pas irréparables. Au point de vue de l'évolution, Bonaparte n'est l'expression ni d'un siècle, ni d'un mouvement, ni d'une idée. C'est un phénomène, un accident.

Il en a amené un second; nous en connaissons les

400 LES OONOLUSIOIIS.

terribles conséquences. Efforçons-nous d'éviter le tertiaire.

Celui-là serait mortel.

Et, pour ce faire, rappelons-nous sans cesse ce remarquable passage de la lettre du général Bernadotte à Lucien Bonaparte, en juin 1804 :

«... Rien n'est plus dangereux que de tout pou- « voir, parce qu'alors on veut tout ce que Ton « peut... »

Belle maxime, digne pendant de cette autre du grand cardinal, à propos des évêques :

« La prudence n'oblige pas seulement ^ empêcher « qu'on nuise à l'État, mais aussi qu'on lui puisse « nuire, parce que souvent en avoir le pouvoir en « fait naître la volonté. »

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