CHAPITRE XI
« Chaque jour ihe dépouille de ma peau « de tyran. Ma mémoire gagnera tous les « jours. Quand les écrivains, les orateurs « Toudront être beaux, ils me rendront jus- • tice, ils me loueront. »
Et en effet, ajoute Las Cases, chaque jour apprend à faire mieux connaître Napoléon. Aussi je ne pense pas que qui que ce soit osât aujourd'hui écrire sérieusement que c'était un méchant homme; on lui rirait au nez.
(Mémorial de Sainte-Hélène.)
« On ne devient pas subitement général en chef, « premier consul et empereur, disions-nous dans « notre avant-propos. La transformation instantanée « est un phénomène inconnu au point de vue de l'évo- « lution historique, et ces transformations mêmes, « il importe de les analyser. » Quelques pages plus loin, nous ajoutions, en parlant de Bonaparte : « Il en est de l'étude de ces météores humains, « comme de ceux qui traversent Tespace, il est né- « cessaire d'examiner les conditions de leur réappa- « rition possible, et ces conditions, si Ton veut les « apprécier en connaissance de cause, c'est au point « de départ, à l'origine de l'évolution de ces person- « nages qu'il faut remonter, tout en tenant compte
« des milieux différents dans lesquels ils se sont « trouvés placés. »
Ce programme, nous avons essayé de nous y conformer. Nous avons suivi pas à pas Bonaparte depuis . sa naissance jusqu'au moment où, marié et devenu général en chef de Tarmée d'Italie, il est maître de ses actes.
Sur ce nouveau terrain, nous avons assisté aux principales phases du développement de sa fortune politique et militaire, et c'est ainsi que nous l'avons conduit jusqu'au jour où, foulant aux pieds ses devoirs les plus sacrés, il réussissait, grâce à la criminelle tentative de Brumaire, à faire partie de ce gouvernement, objet de toutes ses convoitises.
A ce point, notre tâche était achevée. Dans le Bonaparte, premier consul, se trouvait déjà le futur César, le Napoléon, empereur des Français.
La métamorphose seule du nom restait à faire. Elle devait être la dernière.
Mais il ne suffit pas d'exposer les faits et de les agencer pour la plus grande commodité du lecteur, au fur et à mesure de l'apparition des documents, il faut encore, de ces mêmes faits et de cette exposition patiente, tirer les conclusions nécessaires. La moralité de l'histoire est à ce prix.
L'histoire n'est en effet que la science sociale ellemême, c'est-à-dire l'étude coordonnée du développement des éléments vivants ou inertes dont se compose le monde.
Quelle action Bonaparte a-t-ïl exercée et exerce-t-il encore sur les institutions militaires de la France ?
La gloire quil a acquise suffit-elle à compenser les malheurs qu'il a causés ?
Quellei sont les responsabilités ?
Telles sont les trois questions auxquelles nous allons essayer de répondre.
Quelle action Bonaparte a-t-il exercée et exerce-t-il encore sur les institutions militaires de la France ? Bonaparte est resté :
66 mois, lieutenant en second ;
12 mois, lieutenant en premier;
13 mois, capitaine ; * 2 mois, chef de bataillon ;
22 mois, général de brigade.
Il comptait 41 mois de présence effective à sop corps, au moment de sa nomination au grade de général.
Il a été destitué trois fois :
La première pour absence illégale et participation à un complot contre la sûreté de l'État, du 1" janvier 1792 au 31 août 1792;
La seconde, pour acte de complicité avec les deux Robespierre et le banquier Haller, du 9 août 1794* au 15 septembre 1794;
La troisième, pour refus d'obéissance devant Tennemi, du 15 septembre 1795 au 13 vendémiaire.
En 1792, il a été l'objet d'une plainte en conseil de guerre pour participation à un complot.
En 1794, il a été arrêté et enfermé au fort Carré.
Il n'a obtenu qu'un seul grade régulièrement, celui de lieutenant, et celui-là à l'ancienneté.
U a été nommé capitaine, à la suite de la journée du 10 août 1792.
Il a été fait chef de bataillon par Robespierre le jeune et Salicetti.
Il a été promu général de brigade par Robespierre le jeune, Barras et Salicetti.
Il a été remis dans son grade de général et attaché à l'expédition maritime de Corse par Salicetti et Turreau, le IS septembre 1794.
11 a été rappelé au service et choisi comme général en second de l'armée de l'intérieuï' par Barras, le 13 vendémiaire 1795.
Il est devenu général de division et général en chef de l'armée de l'intérieur, grâce à Barras, le 16 octobre 1795.
Il a eu le commandement de l'armée d'Italie par Barras, le 7 mars 1796.
Il a obtenu celui de l'armée d'Egypte, grâce à Barpas et au Directoire, le 12 avril 1798.
Enfin, il est arrivé premier Consul par lui-même et, cette fois sans Barras, le 18 brumaire.
Bonaparte n'a donc eu qu'un seul grade émanant de l'autorité centrale, celui de lieutenant. Tous les autres, il les a dus aux représentants du peuple en mission ou aux Directeurs.
Cette prédominance de l'élément civil dans sa carrière n'a rien de bien surprenant. Bonaparte a toujours eu peu de rapports avec ses chefs et ses égaux. Les bureaux de la guerre lui ont montré une hostilité qui ne s'est pas démentie, même pendant la campagne d'Egypte. Deux généraux seulement lui ont témoigné de la bienveillanceetont encouragé ses efforts, les généraux Dutheil et Dugommier. Il est même hors de doute que s'ils l'eussent eu plus longtemps et de façon plus suivie sous leurs ordres, ils fussent parvenus à assouplir son caractère fantasque et entier. Au régiment, où il arrivait joyeux, il se heurta aux clas-
sifleations sociales, aux froissements journaliers de la vie en commun, aux Aiesquineries jalouses des camarades, à celle discipline enfin qui prétend parfois hiérarchiser jusqu'à rinlelligence. Ce fut alors qu'il alla là où il trouvait un écho à ses douleurs intimes. 11 fréquenta de préférence ses compagnons en souffrance, les commissaires des guerres, les bourgeois, ces déclassés de l'ancien régime. Et puis, cette perspective de prendre sa retraite comme capitaine, avec la croix de Saint-Louis, après quarante ans d'une existence monotone de garnison caserne, n'avait rien de bien entraînant. Il rêva d'autres destinées et s'occupa de travaux littéraires ou d'études sociales. Dans ce domaine de la pensée, du moins, il n'avait pas de chef; il était le maître absolu, et quel maître! Quelle puissance!
Le reste vint tout naturellement. Cet encouragement qu'il ne trouvait pas dans son milieu, il continua à le prendre près des élus de la nation. Ceux-là du moins le comprirent. N'est-ce pas Robespierre le jeune qui le premier le signala à son frère comme un officier d'un génie transcendant? Barras, Fréron, Salicetti, Doulcet, Debry, Tallien, Turreau, ne l'ontils pas continuellement soutenu et relevé au moment, où sa chute allait être irréparable?
Evidemment, ces procédés d'avancement sont irréguliers. Une fois au pouvoir, Bonaparte aurait dû s'apercevoir des inconvénients multiples d'un système semblable, s'il venait à se généraliser. Mais ce qui avait été pour lui une exception fâcheuse, devint avec lui la règle commune. Les sages dispositions du Comité militaire furent négligées. Le bon plaisir du maître fut la loi. C'était un principe de
gouvernement, un moyen pour obliger les officiers à des démarches obséquieuses. « Un officier qui solli- « cite est dans la main, » disait l'un des grands chefs du personnel. Le fait était possible ; mais les conséquences; les avait-on entrevues? Certes, il en vint beaucoup s'inscrire sur le registre fatal et s'incliner devant le César, répartiteur de toute grâce ; mais ceux-là mêmes, qui couraient ainsi faire acte de servilisme, devaient être les premiers à Tabandonner plus tard, à l'heure du danger, pour aller offrir leurs hommages intéressés au nouvel arrivant. Quant aux bons, aux vaillants, ils restaient impassibles, ne pouvant se résoudre à ce qu'ils croyaient contraire à leur dignité. Ils se contentaient d'assister attristés à cette grande folie.
Un jour de fête, une jeune fille, belle et fort richement dotée, se voyait entourée d'une foule de soupirants sollicitant la faveur d'être inscrits sur son carnet de danse. « Lequel faut-il choisir pour mari ? » demandait<elle à un vieil ami. « Celui, » répondit ce dernier, « qui se tient dans l'ombre, près de cette « portière, qui vous admire avec ses bons gros yeux « et qui n'ose vous inviter. Il ne veut ni s'exposer « à un refus, ni se commettre avec ces flatteurs. »
Combien d'officiers de valeur sont comme ce timide ; ils n'osent ni ne veulent s'approcher. Et ce sont souvent les meilleurs.
Or, cette soif d'avancement et ces procédés du premier Consul et de l'empereur se renouvelèrent sous le second empire. Seulement, comme il existait une loi sur l'avancement, votée par le gouvernement précédent, on la tourna en créant des corps nouveaux en multipliant les situations irrégulières, les sine m. SI
res et les expéditions lointaines. Les conséquences, on les connaît.
Dans un état démocratique ravancement doit être simple et logique. L'ancienneté en sera la base, disait M. de la Tour du Pin en 1789 ; le choix dans les grades élevés, Texception. Quant à ce choix et à cet avancement, ils devront être réglés de telle sorte que chacun sache ce à quoi il peut prétendre et ce à quoi il a droit. Ce jour-là seulement Tofficier aura reconquis sa dignité ; la nation, si sécurité. Il faut mettre les chefs à Tabri de leurs faiblesses mêmes. L'armée n'est pas faite pour un homme, mais pour le pays.
A ce propos, un des faits les plus curieux à constater, c'est le peu d'intérêt et de perspicacité que Bonaparte a montré, relativement à la réorganisation de l'armée française.
De 1788 à 1792, il y eut une véritable fièvre de rénovation dans l'armée, fièvre dont nous pouvons nous faire une idée par ce qui s'est passé à la suite des événements de 1870. Les noms des membres du Comité militaire de la Constituante étaient dans toutes les bouches , les rapports des Noailles , des Wimpfen , desDubois-Crancé, desBouthillier, des Emmery, dans toutes les mains. C'était à qui présenterait quelque réforme de son cru. Cette expansion était patriotique ; elle était naturelle. Bonaparte ne la partagea point. Il était tout à l'histoire de sa chère Corse, à ses théories sociales, à ses rêves d'indépendance. Cet ordre d'idées ne lui convenait guère. A cette époque d'abord, il portait peu d'intérêt à la France. Et puis, le jeune officier est positif plutôt que spéculatif .* Ce n'est pas un organisateur militaire dans le sens absolu du mot. C'est un agenceur^ un metteur en œuvre de première force^
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une sorte de maître d'hôtel exceptionnel. Pourvu que de la cuisine on lui fasse parvenir les plats nécessaires pour dresser le couvert et recevoir son monde, peu lui importe leur qualité et la manière dont ils ont été préparés. Pour lui, les hommes sont des pions, des unités; le jour où ils manqueront, il les remplacera par des pièces de canon, des murailles ou de la terre. Telle il a trouvé Tarmée en 1796, telle il Ta conservée sans la perfectionner, tout au contraire. Par la création de la garde consulaire destinée à devenir le noyau de la garde impériale, par la suppression de la demi-brigade, par la reconstitution de la dignité de maréchal de France, par les dotations militaires et par rinstitution de la Légion d'honneur, il acheva de compromettre Texcellente organisation qui avait fait sa fortune militaire ^ Cette faute, Louis XIV l'avait commise, malgré les observations réitérées de Letellier et de Golbert. Les corps privilégiés tuent les armées, répétaient sans cesse les deux intelligents ministres. Us ne devaient pas être écoutés, pas plus que les deux
1. Les seules modiâcations apportées par le Consulat et TEmpire à l'organisation généraJe de l'armée furent les suivantes :
Organisation de la garde. des Consuls, le 13 nivôse an YIII;
Des chasseurs à cheval de la garde des Consuls, le 18 thermidor an IX;
Des vétérans de la garde des Consuls, le 28 septembre an IX ;
De deux corps de vélites, le 30 nivôse an XII ;)
De l'artillerie de la garde, le 10 thermidor an XII;
D'un régiment de vélites et d'un régiment de fusiliers dé la garde, le 19 septembre 1806 ;
Suppression des demi-brigades et leur remplacement par des régiments, en vendémiaire an XII.
A ces changements, il faut ajouter la création des compagnies de voltigeurs, des inspecteurs généraux, de dix-huit maréchaux d'Empire, des écoles de Fontainebleau et de MeU, et de Tinsti tution de la Légion d'honneur.
Napoléons ne devaient profiter des leçons de l'expérience du passé. A certaines hauteurs, parait-il, on ne voitplus sainement les choses d'ici-bas.
Aussi, quand, au lendemain des désastres de Russie, Bonaparte se trouva en présence de l'Europe coalisée et de Tarmée nationale allemande formée par les Scharnhorst et les Stein, ces patients copistes de Dubois-Crancé, quand il vit ses troupes éparpillées dans une multitude de places fortes, ces plaies des États, il fit un retour pénible sur lui-même. En revenant de nie d'Elbe, il cria bien : Vive la nation f et s'adressa au sentiment national pour tenter de galvaniger le cadavre. Il était trop tard; l'instrument merveilleux que lui avait légué la Convention, il l'avait faussé. Les armées, en effet, valent seulement par les idées qui les meuvent. Aussi, après Waterloo, ne laissa-t-il que le vide.Ce vide devait durer soixante ans.
Ces fautes I qui les aurait aperçues? qui les aurait avouées? qui les aurait atténuées? Étaient-ce ses généraux? ceux qui avaient servi tous les pouvoirs, la République et l'Empire, la légitimité et le gouvernement de Juillet? Or, ceux-là seuls restaient debout. Les autres, les purs, il y avait beau temps qu'ils avaient été mis à l'écart.
Les résultats, qui ne les connaît ? qui ne les a subis? C'est avec cette organisation étriquée de 1832, ce recrutement illogique, ce système d'armée sans réserves assurées, sur lesquels vinrent s'enter les tristes parodies du premier empire, qu'on aboutit à la catastrophe de 1870. L'emploi des mêmes hommes ne pouvait produire que les mêmes effets.
Toutes les questions militaires, quelles qu'elles soient, touchent à une question civile correspondante
et réciproquement. Fait-on un chemin de fer? les intérêts de commerce et de défense nationale s'y combinent à tout instant. Fait-on un pont, une route, une place? les mêmes connexités se présentent. S'agit-il de recrutement, de temps de service, etc.? aussitôt se dressent mille problèmes communs au civil et au militaire. En un mot, toute affaire dite militaire, ne doit pas être traitée seulement sous le point de vue étroit de la spécialité qui la concerne, mais encore au point de vue de l'État et de la nation. Cela se comprend aisément. Le gouvernement a le devoir strict de s'assurer que toutes les forces dont il dispose ne puissent tourner contre lui et qu'elles soient en mesure, à un moment donné, d'être concentrées là où elles sont nécessaires, le plus rapidement possible et dans les meilleures conditions matérielles qui se puissent imaginer. Il a l'obligation rigoureuse de régler à l'avance ce terrible moment de crise, qu'on appelle le passage du pied de paix au pied de guerre, et de préparer à cette intention tous les rouages des administrations, afin d'éviter les pertes de temps, les surprises et les récriminations. La nation, elle aussi, par l'organe de ses représentants, a un droit d'investigation incessante dans ce grave problème dee armées. Elle doit voir si les somnjes payées par elle ne sont pas employées inutilement, en partant de ce principe que chaque millier de francs économisé représente l'entretien annuel d'un homme sous les drapeaux. Elle doit enfin exiger que les chefs chargés, à un moment donné, de défendre l'honneur national dans ce nu'il a de plus élevé et de plus sacré, soient à la hauteur de la mission qu'ils doivent remplir. Sur ce point capital, il ne doit y avoir, ni vieux cama-
rades ni politique de compromis ; le sort de la patrie est en jeu. La Convention l'avait su comprendre, comme autrefois Richelieu.
Confier la défense d'une place forte à un homme qui ait Tâme moins ferme que la pierre de sa forteresse, ou le commandement d'une armée à un chef incapable au physique et au moral, c'est, disait le grand ministre, de la part du chef de l'État, un crime de lèse-nation, car de cette place ou de la conduite de cette armée peut dépendre le salut de l'État tout entier.
Mais ce n'est pas seulement sous le rapport de la fièvre de l'avancement et de l'organisation que la légende napoléonienne a exercé une influence fâcheuse, elle a porté aussi atteinte à la moralité de l'armée.
Les proclamations de Bonaparte en Italie et en Egypte ont été le point de départ d'un système désastreux qui a fait école, celui des expéditions utilitaires. En donnant à ses subordonnés 1^ fortune comme objectif de leurs efforts, le chef corse modifiait ce merveilleux esprit d'abnégation qui, jusque-là, avait dominé dans les armées de la République. De sa part, une telle conduite était le résultat d'une combinaison bien arrêtée. Napoléon III devait la suivre, à propos des expéditions lointaines entreprises pour la plus grande satisfaction d'intérêts particuliers. Triste principe, dont le plus clair résultat a été de détruire chez certains officiers, rares il est vrai, les idées d'honneur et de délicatesse qui doivent régner dans une armée nationale, et de donner naissance à cette arrière-pensée de ne voir dans la noble carrière des armes qu'une simple affaire de com-
merce, se traduisant par un actif ou un passif. De là, aux pronunctamentos, la distance est insensible. Derrière les appels de Bonaparte à la cupidité, en 1796 et 1798, on pouvait donc voir poindre le 18 Fructidor, le 18 Brumaire et Tinvasion, comme derrière les campagnes du second empire, on était en droit de pressentir Metz et la perte de TAlsace et de la Lorraine.
La gloire. — Ma gloire! A Sainte-Hélène, ce motest continuellement dans la bouche de Napoléon. « L'univers vous entretiendra de ma gloire^ » dit-il à son fils. « Pensez à ma gloire ; la gloire que j*ai acquise... » répète-t-il aux quelques serviteurs qui l'entourent à son lit de mort. « Une grande réputa- « tion, disait-il à Bourrienne*, c'est un grand bruit. « Plus on en fait, plus il s'étend au loin. Les lois, les c( institutions, les monuments, les nations, tout cela « tombe ; mais lé bruit reste et retentit dans d'autres « générations.
« Mon pouvoir tient à ma gloire et ma gloire aux « victoires que j'ai remportées. Ma puissance tombece rait, si je ne lui donnais pour base encore de la « gloire et des victoires nouvelles. La conquête m'a « fait ce que je suis, la conquête seule peut me main- « tenir... »
Il semble, en vérité, que l'étrange officier corse veuille tout subordonner à sa gloire. « Au lieu d'être
1. « Ce Bourrienne, dit i^ucien Bonaparte ûans ses Mémoires, secrétaire intime, fut d'abord grand favori et même ami, autant que quelqu'un ait pu jamais se flatter d'être ainsi considéré du premier Consul ; car les Duroc, les Lannes et môme Bertrand et Las Cazes, quoique sans doute faits pour être aimés par lui, en ont été plutôt estimés et appréciés selon le degré et la qualité de leui: mérite personnel et vis-à-\is de lui, dans les différentes positions sociales dvile» et militaires où ils les a trouvés et où il s'en
« absorbé, lm\ c'est nous, disait Bernadotte,enl804, « nous, pauvres soldats qui n'avons rien fait pour la « patrie, comme chacun sait, que de verser notre sang « pour elle, c'est nous qui sommes absorbés à la letlre.
« Ainsi, il n'y aura plus de gloire que près de /w/, « qu'avec lui, que par lui et malheureusement pour « lui, puisqu'il est entré dans le bon plaisir du peuple « souverain de se dépouiller pour un empereur de sa « façon, c'est sans doute à condition qu'on lui donnera « la paix^ à ce pauvre peuple abdicateur, et vous « verrez comment il l'aura!,..
« Allons, soldats, en avant! Vive l'Empereur! au « lieu de : Vive la République ! C'est bien plus beau. »
Bernadotte avait raison. Tout un peuple est-il, comme l'éprouvette ou la cornue d'un chimiste en quête de quelque réaction nouvelle, destiné à faciliter les entreprises du premier aventurier étranger venu? évidemment non. La gloire militaire est du domaine national. Elle n'appartient pas à tel ou tel. Pour l'acquérir, le détenteur des pouvoirs publics n'a pas le droit d'entraîner dans des folies sans issue^ la société qui lui a délégué tout ou partie de ses pouvoirs,
est servi plutôt qu'il ne les a aimés. Uamitîé commande la confiance presque exclusive et surtout l'égalité. Bourrienne, quel qu'il fût, et il semble que l'auteur des Mémoires n'était pas émerveillé de sa supériorité, a réellement traité d'égal à égal avec Napoléon pendant une partie de sa brillante carrière politique. Gela ne dura pas assez au gré de Bourrienne, et il s'en est un peu vengé dans ses Mémoires, comme font certains amants qui ont ^ se plaindre de leurs maîtresses et qui révèlent ce qu'ils connaissent de leurs défauts. A tout prendre, les Mémoires de Bourrienne nous semblent donner une idée assez juste du jeune officier d'artillerie, du graaë général et du premier Consul. Il n'a {lias été à même de jug «rl'empereur; il était trâf^ sous la remise. »
La gloire de Turenne, de Vauban, de Catinat, de Hoche, de Marceau, de Desaix, de Kléber, de Dubois- Grancé se comprend. Elle est d'ordre relatif. Celle d'Alexandre et de César s'explique ; elle correspond à une époque de barbarie, où les peuples ne comptent pas encore. Au lendemain de la Révolution, une pareille maxime restait un anachronisme. Elle faussait Fesprit public, en faisant de l'appel au peuple une sorte de pavois officiel pour le premier soldat ambitieux venu.
D'ailleurs, en prenant cette gloire dans son côté intrinsèque, il s'agit de savoir si elle peut entrer en compensation des pertes subies et des souffrances éprouvées. Il y a là un bilan à établir, celui que fait toute bonne maison à la fin de chaque année.
Les gloires acquises pendant la Révolution, depuis 1792 jusqu'à la paix de Campo-Formio, rentrent dans le capital d'honneur de la nation. Loyalement conquises pour la défense des libertés publiques, elles s'inscrivent en lettres d'or dans les fastes militaires de la France et se traduisent par les immortelles batailUes de Jemmapes, de Wattignies, de Fleurus, d'Arcole, de Rivoli, de Zurich, etc.. au même titre que nos adversaires ont le droit de se glorifier de leurs victoires de Waterloo et de Sedan. Mais les campagnes d'Egypte, l'expédition de Saint-Domingue, les folies guerrières de l'Empire, la conquête de l'Espagne, rentrent dans les comptes particuliers inhérents à l'ambition d'un seul homme. Qu'on fasse la balance I D'un côté, nous voyons bien beaucoup de bruit, des bulletins de victoire mensongers, des histoires légendaires destinées aux petits enfants, une colonne de fonte surmontée d'un officier du dix-neu-
vième siècle vêtu en Romain du bas empire, un arc de triomphe, et de l'autre : que de citoyens enlevés à la fleur de Tàgel de familles ruinées, de désastres de toute sorte accumulés I puis» comme dividende final : deux invasions, le démembrement du territoire, une dette écrasante et l'introduction d'un nouvel élément de discorde, fourni par une troisième classe de prétendants.
Donc, qu'en conclure ? la nécessité d'un peu moins de gloire pour un soldat, d'un peu plus de stabilité et de tranquillité pour un peuple. Si la guerre est la grande moralisatrice des nations et entre comme un terme obligatoire dans la formule du progrès humain, c'est à la condition d'être la résultante naturelle de l'évolution des sociétés, et non des convoitises ou des ardeurs d'un individu.
Il reste un autre point de vue à envisager. Ces gloires militaires absorbent tout. Elles font le vide autour d'elles, en attendant qu'elles le fassent après elles. Elles détruisent toute vie, car elles sont la négation de toute vitalité. Elles ressemblent à ces gros arbres qui arrêtent la croissance des arbrisseaux leurs voisins.
Utiles toujours, lorsqu'elles sont des puissances de paix, c'est-à-dire de nature essentiellement civile et qu'elles ne prétendent pas à la perpétuité, elles deviennent dangereuses, du moment où elles ont pour fondements, l'armée et la guerre.
Paix et guerre constituent les deux éléments de la vie d'une nation, mais en tant que la guerre ne soit qu'éminemment transitoire.
Un homme d'infiniment d'esprit, de la Gomédie- Française, exprimait bien cette idée, à propos de
Rachel, l*artîste incomparable. Quand elle jouait, disait-il, la salle était comble. Les autres jours, le public ne venait pas; la moyenne des recettes s*en ressentait. Actuellement, les talents des acteurs ont atteint une valeur égale remarquable; rien ne détonne, aussi la salle est-elle remplie chaque soir, les recettes excellentes, le bilan annuel surprenant. C'est Faurea mediocritas du poète, dans toute Tacception du mot.
Donc, un peu moins de gloire militaire personnelle pour les chefs d'emploi et un peu plus de bonheur pour le peuple, c'est ce qu'on est en droit de désirer.
Les responsabilités/ — Il y a deux sortes de responsabilités,/es responsabilités de nature Jes responsabilités de milieu.
Examinons-les successivement.
Le grand-père de Bonaparte, messîre Joseph, est mort à quarante ans des suites d'une affection cancéreuse de l'estomac. Son père, Charles, a succombé à la même maladie.
Ce Charles était bel homme, aimable, léger, insouciant, sans ordre, anti-religieux et poète à ses heures. « Il aimait les substances fortes et les liqueurs spiri- « tueuses, » a dit Napoléon.
Sa grand-mère maternelle, madame Ramolino, était Corse dans le vrai sens du mot. Passionnée, ardente, énergique, elle avait épousé en secondes noces un bel officier suisse au service de Gênes, blond, gras, placide et grand buveur, le capitaine Pesch.
Sa fille, sombre^ fanatique, volontake, ignorante de toutes choses i mais sérieuse et très positive.
8*était éprise du jeune et bon Charles, encore enfant.
De leur union, qui a duré dix-neuf ans, sont nés treize enfants, dont huit ont vécu.
Le père est mort à trente-neuf ans, la mère à quatre-vingt-sept.
Quelle a été, dans cette alliance, la part de Thérédité pour Bonaparte?
Cette question préoccupait fort Napoléon, à ses derniers moments. Huit jours avant sa mort, il disait encore au docteur Antommarchi, à propos de la terrible maladie dont il se voyait atteint : « Les vomisse- « ments qui se succèdent presque sans interruption « me font penser que l'estomac ^ est celui de mes « organes qui est le plus malade, et je ne suis pas « éloigné de croire qu'il est atteint de la lésion qui « conduisit mon père au tombeau, je veux dire, d'un
« squirre au pylore Je m'en suis douté dès que
« j'ai vu les vomissements devenir fréquents et opi-
1. Autopsie faite par le docteur Antommarchi, à Sainte-Hélène.
« A partir du grand cul de sac de Testomae, presque toute la a surface interne de cet organe était occupée par un ulcère « cancéreux qui avait son centre à la partie supérieure, le long H de la petite courbure de l'estomac, tandis que les bords irré- « guliers, digités et linguiformes de sa circonférence s'éten- « daient en avant, en arrière de cette surface intérieure, et depuis « l'oriGce du cardia jusqu'à un bon pouce du pylore. L'ouverture, « arrondie, taillée obliquement en biseau, anx dépens delà face « interne du viscère, avait à peine quatre à cinq lignes de dia- « mètre en dedans et deux lignes et demie au plus en dehors; « son bord circulaire, dans ce sens, était extrêmement mince, « légèrement dentelé, noirâtre, et seulement form^ par la mema brane péritonéale de l'estomac. Une surface ulcéreuse, grisâtre « et lisse, formait d'aiUeurs les parois de cette espèce de canal, « qui aurait établi une communication entre la cavité de Teste- <t. mac et celle de l'abdomen, si l'adhérence avec le foie ne s^
« niâtres. Il est pourtant bien digne de remarque que « je n'ai souffert de cet organe que dans ces derniers « temps, et tandis que mon père aimait beaucoup les « substances fortes et les liqueurs spiritueuses, je n'ai « jamais pu en faire usage ^ » Et il ajoutait le lende- « main : « Faites avec soin Texamen anatomique de « mon corps , de Testomac surtout. Les médecins de « Montpellier avaient annoncé que le squirre au py- « lore serait héréditaire dans ma famille*. »
Le docteur ne répondit rien, et pour cause. C'était, en effet, à une affection héréditaire, comme la phtisie, la névropathie, que succombait le prisonnier de Longwood'*. Toutefois, l'invasion du mal ne pouvait dater que de la captivité de Sainte-Hélène, car le cancer de Testomac ne dépasse guère cinq années d'existence, au moment où il tue celui qui en est atteint.
« était opposée. L'extrémité droite de l'estomac, à un pouce de (c distance du pylore, était environnée d'un gonflement ou plutôt « d'un endurcissement squirreux anhulaire, de quelques lignes tt de largeur. L'orifice du pylore était dans un état tout à fait « normal. Les bords de l'ulcère présentaient des boursouflements a fongueux remarquables, dont la base, dure, épaisse et squira reuse, s'étendait ainsi à toute la surface occupée par cette « cruelle maladie.
« Le petit épiploon était rétréci, gonflé, extrêmement durci et ft dégénéré. Les glandes lymphatiques de ce repli péritonéal, K celles qui sont placées le long des courbures de l'estomac, ainsi « que celles qui avoisinentles piliers du diaphragme, étaient en i« partie tuméfiées, squirreuses, quelques-unes même en suppucc ration. »