‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 24 sur 185 · RAPPORT DU 28 PRAIRIAL, AN III · texte numérisé non relu

RAPPORT DU 28 PRAIRIAL, AN III

Le général de brigade Buonaparte, employé à l'armée d'Italie, expose à la Commission que, d'après les ordres qu'elle lui a donnés, le neuf germinal dernier, de se rendre à l'armée de l'Ouest, pour y prendre le commandement de l'ainillerie, il seserait rendu de JViceà Paris; à cet effet, il réclame une somme de 2640 livres pour cent vingt deux postes, à raison devingtlivres par poste, à Toccasion de ce voyage, suivant l'état qu'il fournit à cet égard, arrêté par lui : il est d'autant mieux fondé dans ses prétentions qu'elles sont conformes à la loi du 16 septembre 1792, sur les frais de poste *,

l. Mss. Archives de la Çfuerre.

Il y eat des difficultés à propos de sa présence irréj^ulière à Paris. Le 8 messidor, Bonaparte dut « représenter Vordre qu'il avait reçu de la corn- « misftioD, en date du 9 germinal précédent, par «lequel elle le prévenait qu'il était employé, en sa « qualité, près des troupes qui composent Tarmée « de rOuest, pour y commander l'artillerie, ordre en « marge duquel était une permission donnée par le « Comité de Salut public au réclamant de rester à « Paris jusqu'à la publication du travail sur les offi- « ders généraux. »

En raison de cette publication, « la Commission « proposa d'approuver le remboursement demandé « par le général de brigade Buonaparle^. »

Sur ce point, rien que de naturel et de fort simple ; mais ce qui donne à ce document une valeur spéciale, c'est d'abord la fixation de la date exacte (29 mars), à laquelle le général Buonaparte a reçu Tordre de rejoindre l'armée de l'Ouest, date antérieure, par parenthèse, à l'entrée d'Aubry au Comité de Salut public; puis la preuve nouvelle du procédé peu régulier, à l'aide duquel Bonaparte essayait de s'attribuer certains avantages pécuniaires. En affirmant qu'il était parti de Nice au lieu de Marseille pour rejoindre son commandement, le général commettait sciemment une erreur de fait, et s'attribuait, par suite de cette inexactitude, une indemnité presque double de celle à laquelle il avait réellement droit.

Mais que sont ces peccadilles? Pour l'instant, Bonaparte a d'autres projets en tête ; de concert avec

l. Mss. Archives de la guerre.

Bourrienne, il s'occupe d'affaires commerciales et de l'achat de biens d'émigrés. A ce propos, il écrit à son frère pour l'engager à consacrer une partie de la dot de sa femme à l'acquisition de la terre de Bagny. L'entreprise pouvait être des plus fructueuses et dénotait de la part du jeune officier général une entente curieuse de ses intérêts et de ceux de sa famille.

Le 29 mai^ en effet, sur la motion de Rolland, la Gon> vention avait arrêté que « désormais les biens na- (( lionaux se vendraient sans enchères et que chaque « citoyen, pour obtenir la propriété d'un bien natio- « nal, n'aurait qu'à se soumettre à payer le denier 75 « du revenu annuel, calculé d'après le taux existant « en 1790, c'est-à-dire 75 fois le revenu dudit bien. » La mesure, excellente en apparence, avait un tort grave, celui de pouvoir servir de prétexte à une spéculation effrénée. La suite ne le prouva que trop. Des scènes analogues à celles qu'avait occasionnées au dernier siècle l'application du système de Law, se renouvelèrent partout. Des associations véreuses se formèrent pour acheter les biens nationaux, à l'aide de complaisances inavouables. On payait comptant le premier tiers exigible pour revendre aussitôt à un prix supérieur à celui de l'achat. Mais le scandale fut tel qu'il souleva une indignation générale et que la loi dût être suspendue , neuf jours après sa promulgation.

Les Bonaparte ne purent donc en profiter, comme on l'a prétendu à tort. Que Joseph ait acquiescé à la proposition de son frère, le fait est possible, mais qu'il Tait réalisée, c'est inadmissible. A l'heure où sa réponse affirmative aurait pu arriver à Paris, la Convention était déjà revenue sur sa décision première.

En attendant, Bonaparte ne perdait pas son temps. Il s'occupait activement de ses frères. « Je ferai ce « que je pourrai pour placer Lucien, écrit -il à « Joseph... Je n'ai pu obtenir une place pour Louis « dans un régiment d'artillerie. Considérant d'ail- « leurs qu'il n'a que seize ails, je le ferai aller à (( l'Ecole à Ghàlons, où il passera son examen et « sera officier dans un an. » Le 13 juillet, en effet, Louis entrait à l'École, non pas de bonne volonté, comme paraissait le faire entendre Bonaparte, mais par ordre du Comité. La lettre d'avis adressée au commandant de l'École, le citoyen Vincent, était du 27 juin ^

En somme, ce mois n'avait pas été marqué d'un signe heureux pour Bonaparte. Ennuis d'argent, de position, chagrins de famille, tout Tavait assailli à la fois. Aussi ses Lettres à Joseph s'en ressentent. « La « vie est un songe qui se dissipe, » lui écrit-il dans un moment d'amertume,le 25 juin. Mais chez Bonaparte le découragement n'est jamais que momentané : ses impressions sont fugitives; elles s'effacent comme les rêves de son imagination. Qu'un événement favorable surgisse, qu'une lueur de succès brille à l'horizon, aussitôt il repart dans le pays des chimères, dans ce grand inconscient dont il aura été le plus étonnant adepte.

Avec le mois de juillet, en effet, il va tout voir en rose. Il sera confiant, presque souriant. Il s'est remis au travail avec ardeur, il ébauche tous les projets. C'est un recueil sur f histoire, depuis le 9 thermidor an II ^

1. Mss. Archives de la guerre. Voir aux pièces à l'appui. « Louis est à Châlons depuis cinq à six jours, » écrit Bonaparte à Joseph, le 19 juillet.

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jusquau commencement de l'an IV ^ qu'il prépare, une étude sur la polùtque, les causes des troubles et des discordes ' qu'il entreprend, des aperçus militaires qu'il élabore. Son mémoire sur l'armée d'Italie, sur la cause de son inaction et sur la possibilité d'une marche offensive, est celle de toutes ces œuvres fugitives qui lui tient le plus au cœur. Dès les premiers jours de juillet, il l'envoie au Comité de Salut public'.

Mai» avec de telles préoccupations, le temps passe vite. Or, son congé de convalescence expire le 14 juillet. Que faire ? en redemander un second, sous le même prétexte. C'est à quoi il se décide. « Mon médecin ^ « écrit-il , me fait espérer que dans vingt jours, c'est* « à-dire, le 4 août, je serai en état de rejoindre mon « corps d'armée *. » Réglementairement •, Bonaparte eût dû joindre à sa demande un certificat de visite et de contre-visite délivré par le conseil de santé de l'armée de l'intérieur. Il s'en garda bien et pour cause, sa maladie étant du genre de celles dont il avait si étrangement abusé, lors de son passage au régiment.

Mais pourquoi cette date du 4 août? Qu'attend-il ? Quel est le lien mystérieux qui le retient à Paris ?

Cette date est celle de la sortie d'Aubry du Comité

1. Ce recueil, entièrement autographe, comprenant une vinglaine de feuillets, était entre les mains du comte de Dzialinskl. L'authenticité en a été attestée par le duc de Bassano, le général Montholon et le baron Mounier. Nous n'avons pu nous le procurer.

2. Ge fragment est également autographe. Il forme un m-folio de 8 pages à deux colonnes, d'une écriture très serrée 'et très lisible. Il se trouvait au catalogue des autographes du baron de Saint-Geniez, sous le numéro 256.

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