Mémoires du duc de Raguse
3. Madame de Fontenay, fille du banquier espagnol Cabarrus, se trouvait à Bordeaux, en môme temps que Tallien. Ce fut dans cette ville que ce dernier la vit, l'aima, et bientôt il Tépousa.
Tallien (Jean-Lambert), né à Paris en 1769, mort le 16 novembre 1820, conventionnel, puis membre du conseil des Cinq-Cents,
quel gracieux portrait nous en a laissé la fille de madame Permon I « Elle était d'une taille au-dessus « de la moyenne. Mais une harmonie parfaite dans « toute sa personne empêchait de s'apercevoir de « l'inconvénient des trop hautes statures. C'était « la Vénus du Gapitole, mais plus belle encore que « l'œuvre de Phidias; car on y retrouvait la même « pureté de traits, la même perfection dans les bras, « les mains , les pieds , et tout cela animé par une « expression bienveillante, une réflexion du miroir « magique de l'âme qui disait tout ce qu'il y avait « dans cette âme et c'était de la bonté. Sa parure (( ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, car elle « avait une simple robe de mousseline des Indes , « drapée à l'antique et rattachée sur les épaules avec « deux camées; une ceinture d'or serrait sa taille, « elle était fermée par un camée. Un large bracelet « d'or arrêtait et fixait sa manche au-dessus du coude; « ses cheveux d'un noir de velours étaient courts et « frisés autour de la tête. Cette coiffure s'appelait à « la Titus. Sur ces belles et blanches épaules était un « superbe châle de cachemire rouge, parure à cette <( époque fort rare et fort recherchée. Elle la drapait « autour d'elle d'une manière toujours gracieuse et « pittoresque. » Et ce portrait est celui de toutes ces jeunes femmes rivalisant de goût et d'abandon. C'est celui de la veuve du marquis de Beauharnais, l'intime amie de la belle Espagnole. Aussi quelle impression dut exercer un tel milieu, sur ce jeune
jusqu'au 20 mai 1798, quitta Paris le 5 juin pour se rendre en Egypte, quitta l'Egypte en 1801, fut pris par les Anglais et conduit à Londres. Rentré en France à la paix d'Amiens, il divorça le 8 avril 1802 et se fit nommer consul à Alicante.
Corse, privé jusqu'alors de tout contact avec ce monde, sur ce passionné, avide de jouissance et de bien-être! « Le luxe, le plaisir et les arts, écrit-il à Joseph, le « 18 juillet, rep rennent ici d'une manière étonnante... « Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils « ne se souviennent plus que comme d'un long songe a qu'ils aient jamais cessé de briller... Tout est en- « lassé dans ce pays pour distraire et rendre la vie « agréable. L'on s'arrache à ses réflexions ; et quel « moyen de voir en noir dans cette application de « l'esprit et ce tourbillon si actif? Les femmes sont « partout , aux spectacles , aux promenades , aux « bibliothèques. Dans le cabinet du savant vous « voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de « tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le « gouvernail ; aussi les hommes en sont-ils fous, ne « pensent-ils qu'à elles et ne vivent-ils que par et « pour elles. Une femme a besoin de six mois de Paris « pour^ connaître ce qui lui est dû et quel est son " empire. » Les lettres qui suivent sont du même ton. (• ... Salut à ta femme que je désire beaucoup em- « brasser à Paris où l'on vit beaucoup plus heureu- « sèment qu'à Gênes. C'est ici que l'homme droit et « prudent, qui ne se mêle que de ses amis, vit avec « toute l'extension et la liberté imaginable, comme il « veut, et est absolument libre. » Et le 25 : « Tout va « bien... Adieu, mon ami, santé, gaieté, bonheur et « plaisir. Je t'ai envoyé des lettres de Mariette, Fréron, « Barras qui te recommandent au chargé d'affaires de « la République. Permon est ici. Il te salue, ainsi que « Muiron, et Casablanca. » Le 30, il dit encore : « Ce « grand peuple se donne au plaisir ; les danses, les « spectacles, les femmes, qui sont ici les plus belles
4î BONAPARTE A PARIS.
« du monde, deviennent la grande affaire. L'aisance, « le luxe, le bon ton, tout a repris. L*on ne se sou- « vient plus de la terreur que comme d'un rêve. » Et le 9 août : « ... L'on est ici assez bien et fort porté « à la gaieté ; Ton dirait que chacun a à sUndem- « niser du temps qu'il a souffert, et l'incertitude de « l'avenir porte à ne rien épargner pour les plaisirs « du présent... Adieu, mon bon ami; sois très insou* « ciant sur l'avenir, très content du présent, gai et « apprends un peu à t'amuser. » Ce ton presque badin indique une situation d'esprit favorable. En ' effet, les nouvelles de la famille sont meilleures. Sa mère et sa sœur passent assez agréablement leur temps à Marseille. Elles y sont recherchées. Élisa est l'objet des attentions d'un ancien officier corse, le capitaine Bacciochi récemment rentré en France. Paulette elle-même est demandée en mariage. C'est le brave Junot qui s'est laissé prendre aux grâce délicates et et aux doux yeux de la belle enfant. Ses démarches, il est vrai, n'ont guère de succès. Bonaparte, n'y veut rien entendre. « Tu n'as rien, lui dit-il, si ce n'est ton « grade de lieutenant. Quant à Paulette, elle n'en a « même pas autant; ainsi donc, résumons; tu n'as u rien, elle n'a rien, total : rien. Vous ne pouvez donc « pas vous marier à présent; attendez, nous aurons « peut-être de meilleurs jours, mon ami... oui, nous « en aurons, quand je devrais aller les chercher dans « une autre partie du monde* » Ce n'était pas que Junot lui déplût, comme beau-frère. Non. Tant que Junot lui avait été utile, il lui avait donné toutes les espérances, mais, en ce moment, il avait d'autres vues. Une des puissances du jour, Fréron, puissante éphémère, il est vrai, mais réelle, et gràcè à laquelle
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il avait pu s'introduire dans le monde officiel et obtenir plus d'une faveur, s'était mis sur les rangs. Préron d'ailleurs était beau, jeune, élégant. C'était le muscadin dans toute l'expression du mot, le type du thermidorien accompli. De plus, il était désigné pour retourner à Marseille en qualité de commissaire du gouvernement : il fallait le ménager.
Pour Fesch, l'existence de Paris l'avait vite désabusé des rêves de la fortune. « Toujours frais, dit « Lucien \ sinon comme une rose, tout au moins « comme une rave de belle et bonne qualité, d'excel- « lent appétit, vrai fils de Suisse, comme monsieur « son père, buvant frais et sec, sans que sa tête s'en « ressentit le moins du monde, ce qui enfin s'appel- « lerait aujourd'hui assez agréable bon vivÉ^t. » Fesch, disons-nous, était retourné prosaïquement à Aix, chez ses amis les Isoard. Il y avait retrouvé la cordiale et large hospitalité, dont il savait apprécier la douceur. « Fesch parait vouloir retourner en « Corse à la paix, écrit Bonaparte : il est toujours le « même, existant dans l'avenir, m'écrivant six pages « fondées sur la pointe d'une aiguille. Le présent « n'est pas plus pour lui que le passé ; mais l'avenir « est tout. »
Joseph, plus pratique, s'était décidé à partir pour Gênes avec sa famille. Les maisons de Gênes et de Marseille étaient alors en continuelles relations d'affaires. On y faisait des fortunes considérables et rapides, grâce à Tagio, au commerce des grain», à la contrebande et quelque peu à la piraterie. Joseph, d'ailleurs, y avait des amis, les •lames, les Haller,