‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 33 sur 185 · Mss. Archives nationales (armoire de fer · texte numérisé non relu

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lerîe devait en faire bonne justice. En attendant, la présentation de ce document produisit un résultat tout différent de celui que son auteur attendait. Renvoyé à la commission compétente, cet étrange plaidoyer y fit un effet déplorable, effet d'autant plui fâcheux que Ton savait parfaitement à quoi s'en tenir sur la situation irrégulière de Bonaparte à Paris.

Évidemment, le jeune général corse eut connaissance de ces dispositions peu bienveillantes, ses lettres à Joseph en témoignent. Cette fois, plus de ton badin, tout reparaît en noir.

« Je suis toujours dans la même position, » écrit-il, le 9 août, puis il ajoute, le 12 : «Je me trouve « constamment dans la situation d'âme où l'on se « trouve à la veille d'une bataille, convaincu par sen- « timent que lorsque la mort se trouve au milieu pour « tout terminer, s'inquiéter est folie. Tout me fait « braver la mort et le destin, et si cela continue, mon « ami, je finirai par ne plus me détourner lorsque « passe une voiture. Ma raison en est quelquefois « étonnée, mais c'est la penta que le spectacle moral « de ce pays et l'habitude des hasards ont produits « sur moi...

« Moi je suis très peu attaché à la vie et la vois « sans grande sollicitude ^ »

Sa lettre* à l'ordonnateur Sucy est sur le même ton:

« ,.. L'on m'a porté pour servir à l'armée de la

1. La plupart de ces lettres de Bonaparte à Joseph existent en placards. Elles ont été soumises à la sanction de Napoléon III, lors de la publication de la correspondance. Plusieurs portent en marge la mention : refusées,

2. Bonaparte à Sucy, Paris, 30 thermidor an III (17 août 1795). De Ck)8ton.

fc Vendée comme général de ]a ligne ; je n accepte tf pas ; nombre de militaires dirigeront mieux que « moi une brigade, et peu commanderont avec plus « de succès Tartillerie. Je me jette en arrière, satisfait a de ce que l'injustice que Ton fait aux services est « assez sentie par ceux qui savent les apprécier...

« Tu occupes, mon ami, une place délicate, si le « génie actif, Texpérience consommée étaient ordi- « nairement exclus de Tarmée où tu te vois réuni avec « des représentants incapables ; ici, environné de tous (• les empyriques, avec un gouvernement versatile, « circonscrit de fripons, pour ne rien dire de plus, tu « ne pourrais pas gérer et mériter une réputation... ; (( mais, mon ami, dans ce meilleur des mondes, faire le « mieux qu'il est possible et se trouver récompensé « de son témoignage, voilàle grand secret avec lequel a on n'est jamais ni imposteur, ni flatteur, ni acre, ni « importun, ni vindicatif, ni criminel.

« Rien de nouveau ici ; l'espérance seule n'est pas « encore perdue pour l'homme de bien; c'est te « dire l'état très maladif où se trouve cet empire.

« Sois de constante gaieté et jamais de découra- « gement; si l'on trouve des hommes méchants et « ingrats, souviens-toi de la grande, quoique bouf- « fonne maxime de Scapin : sachons-leur gré de tous « les crimes que l'on ne connaît pas. »

Quelle désespérance de la part de cet étrange correspondant, qui voit l'avenir lui échapper et qui ne sait pas, si le lendemain il ne sera pas dans l'obligation de chercher dans une mort volontaire une fin à tous les maux que son imagination lui a créés I II a de quoi être inquiet, du reste, car ce même jour où il écrit à Sucy, il reçoit l'avis officiel suivant :

Commission executive»

29 thermidor aa III (16 aoAt «795).

AU citoyen Buonàpàrte, général de brigade, destiné à l'armée de l'Ouest, actuellement à Paris.

« Le certificat du citoyen Marquis, officier de santé qui « vous traiteà Paris, citoyen, etque vous m'avez adressé, « ne remplît pas le vœu de la loi du 2 thermidor an II, « qui exige que vous vous fassiez visiter par le Conseil de « santé. D'un autre côté, par votre lettre du 24 messidor « vous m'observiez que l'on vous faisait espérer que dans il deux décades, vous seriez dans le cas de rejoindre « l'armée. En conséquence, j'ai tout lieu de présumer que « vous êtes en état de vous mettre en route et je vous w invite à vous rendre au plus tôt à votre poste où votre « présence devient de jour en jour plus nécessaire. Si « votre santé ne vous permet pas de servir activement, « marquez-le moi et je proposerai votre remplacement au « Comité*. »

L'ordreétaît pérenaptoire. De nos jours, tout officier, à la réception d'une pareille dépêche n'aurait qu'une pensée, rejoindre au plus vite son corps, afin d'éviter quelque mesure de rigueur. Une fallait pas connaître Bonaparte. Il court chez Barras, chez Fréron, chez Doulcet, chez Debry. Aux uns, il parle de Tarmée d'Italie, de l'Orient, de Constantinople ; aux autres, il se présente comme une victime politique, à cause de ses attaches au vieux parti républicain. Or à cette date, on parlait déjà d'un mouvement royaliste. Il est donc probable que sur ce point il réussit à gagner la confiance de quelques conventionnels. Le fait certain,

l. Mas. Archives de la guerre.

c'est que le désespéré du 17 août écrivait le 20 à Joseph: « Je suis attaché, dans ce moment-ci, au bu- « reau topographique du Comité de Salut public pour « la direction des armées, à la place de Carnot, Si je « demande, j'obtiendrai d'aller en Turquie, comme « général d'artillerie, envoyé par le gouvernement, « pour organiser l'artillerie du grand seigneur, avec « un bon traitement et un titre d'envoyé très flatteur. « Je te ferai nommer consul et ferai nommer Ville- « neuve \ ingénieur pour y aller avec moi. Tu m'as dit « que M. Danthoine* y était déjà. Ainsi, avant un « mois, je viendrai à Gênes, nous irions à Livourne, « d'où nous partirions. Dans ce cas veux-tu acheter « une terre?

« L'on est tranquille, mais les orages se préparent « peut-être ; les assemblées primaires vont se réunir; « dans quelques jours, je mènerai avec moi cinq à « six officiers...

« L'arrêté du Comité de Salut public qui m'emploie « pour être chargé de la direction des armées et plans de « campagne étant très flatteur pour moi, je crains « qu'ils ne veuillent plus me laisser aller en Turquie. « Nous verrons. Je dois voir aujourd'hui une cam- « pagne. Je t'embrasse; écris-moi toujours dans « l'hypothèse que j'allasse en Turquie. »

L'assertion était en partie exacte. Par arrêté' du 21, il avait été attaché à la commission, chargée des plans de campagne et de la surveillance des armées déterre. JLO 30, avis officiel lui en était donné, ainsi qu'au

1. M. Villeneuve avait épousé Gertrude Clary, sœur de la femme de Joseph.

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