‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 42 sur 185 · Mss. Archives de la guerre · texte numérisé non relu

Mss. Archives de la guerre

« ...... Je continuerai à rester à Paris, spécialement

«f pour ton affaire.

« Tu ne dois avoir, quelque chose qu'il arrive, rien « à craindre pour moi. J*ai pour amis tous les gens de « bien, de quelque parti et opinion qu'ils soient. « Mariette est extrêmement zélé pour moi ; tu connais « son opinion. Doulcet! je suis très lié avec lui. Tu a connais mes autres amis d'une opinion opposée. »

Or, à ce moment survint un incident qui allait précipiter la catastrophe dont Bonaparte était menacé depuis plusieurs mois.

La situation inespérée d'adjoint militaire au Comité de Salut public, l'autorité qu'il avait conquise auprès de certains membres du gouvernementi la curiosité et l'attention qu'inspirait sa parole ardente et tranchante l'avaient comme grisé. On l'eût été à moins. La folie des grandeurs reprit donc cet halluciné de vingt-six ans qui s'imaginait n'avoir plus rien à redouter de ses ennemis.

Tout d'abord il renonça à ses projets de mission. Mieux valait en effet un bon tiens à Paris que deux tu auras à Gonstantinople.

« Je ne vois dans l'avenir, écrit-il le 8 septembre, « que des sujets agréables ; et, en serait-il autrement, « qu'il faudrait encore vivre du présent. L'avenir est « à mépriser pour l'homme qui a du courage. »

Cela fait, il song« à se marier. L'exemple de ses amis, les salons qu'il fréquente, tout l'invite à chercher une compagne. « Est-il heureux ce coquin de « Joseph ? » ne cesse-t-il de répéter à ses confidents. Mais une femme , où la prendre? Ma foi l Pourquoi ne pas épouser la sœur de la femme de Joseph, Eugénie-Désirée Clary? Or, pour lui, rêver

une chose, c'était la vouloir de suite. « Si je reste, « écrit-il le 5 à son frère, il ne serait pas impossible « que la folie de me marier ne me prit. Je voudrais « à cet effet un petit mot de ta part là-dessus; il « serait peut-être bon d'en parler au frère d'Eugénie. « Fais-moi savoir le résultat et tout est dit. » Et le lendemain, il ajoute :

«... Adieu, mon ami. Amuse-toi bien ; tout va bien. « Sois gai; pense à mon affaire, car j'ai la folie d'avoir « une maison. Puisque tu n'y es pas et que tu veux « rester à l'étranger, il faut bien que l'affaire d'Eu- « génie se finisse ou se rompe. J'attends la réponse « ave'c impatience. Tu peux rester à Gênes tant que « tu voudras. Ton motif est simple : c'est de tirer de « Corse le peu d'épingles qui nous restent, »

Or, l'allégation est exacte. Il l'a dit : il est en train de prendre maison. Il a quitté la rue des Fossés- Montmartre pour venir s'installer au 19 de la rue de la Michodière, en attendant qu'il loue un hôtel, rue des Marais, à proximité de Bourrienne. « Cette maison, « leur dit-il, avec mes amis, vis-à-vis de vous, et un « cabriolet et je serai le plus heureux des hommes. » Mais un hôtel ne suffit pas ; la maison de campagne en est l'accessoire obligé. « Cherche-moi un petit bien « dans ta belle vallée de l'Yonne, écrit-il àBourrienne. « Je l'achèterai dès que j'aurai de l'argent. Je veux « m'y retirer; mais n'oublie pas que je ne veux pas « de bien national. »

Il lui faut également un secrétaire pour mettre un peu d'ordre dans sa correspondance. Or Junot n'a pas la souplesse voulue et Louis est à Châlons. Je « sens vivement la privation de Louis, dit-il à son « éternel* confident, Joseph. Il m'était d'un grand

« secours; pas d'homme plus actif, plus adroit, plus « insinuant. Il faisait à Paris ce qu'il voulait. S'il eût « été ici, l'affaire de la pépinière serait finie, ainsi « que celle de Milleli. Depuis que je n'ai plus Louis, « je ne puis vaquer qu'aux affaires principales... » C'est alors qu'il songe à Lucien et qu'il prend des dispositions pour le faire revenir à Paris.

Puis, comme s'il ne pouvait plus arrêter les élans de son imagination, il rêve posséder chevaux et voitures. « J'aurai demain trois chevaux, écrit-il à « Joseph, le 7 septembre, ce qui me permettra de « courir en cabriolet et de pouvoir faire toutes mes « affaires. » Ge désir, naturel en apparence, était la goutte d'eau qui devait faire déborder le vase.

On se souvient qu'au, moment de se rendre de Marseille à Paris, le 2 mai 1795, il avait vendu sa voiture et son cheval à Salicetti, pour une somme de 3000 livres et qu'aussitôt arrivé, il avait réclamé une indemnité de 2440 livres pour frais de poste de Nice à Paris. D'un autre côté, il avait, dans deux lettres différentes, annoncé à son frère Joseph, la perte draujatique de ces mêmes chevaux.

« La Vendée existe toujours, répétait-il, le 12 juin, « (l'ordonnance de Junot et mes chevaux ont été pris « par ces messieurs). » Mais de tout cela, il n'a plus souvenance, paraît-il, car le 5 septembre, il demande à la commission des mouvements des armées de terre « qu'il lui soit accordé des chevaux pour faire le sera vice, attendu qu'ayant été destiné à une expédition « maritime, il a reçu ordre des représentants du « peuple de se défaire de ses chevaux et qu'ils ont été « vendus à vil prix, »

« 11 joint à sa demande le certificat du repré-

« sentant du peuple Ritter qui constate la vérité de « son énoncée »

Le délégué delà commission, M. de la Saussaye, conclut même dans un sens favorable et proposa de faire délivrer à cet officier général « deux chevaux « des dépôts de Ja République, à la charge d'en payer « le prix aux termes de la loi. »

Mais au bureau des remontes, on ne se montra pas aussi accommodant; on s'y contenta de renvoyer la demande avec Tannotation suivante : «Le certificat « Ritter ne constate pas que le citoyen Buonaparte « a réellement vendu ses chevaux. Ainsi, il n'y a lieu « à délibérer, quant à présent. »

Au Comité, l'affaire fit quelque bruit. On en faisait même courir bien d'autres. Et puis, Doulcet n'était plus là pour prendre la défense de son protégé. Il avait fait partie des membres sortants du Comité, le 1" septembre précédent.

C'était fâcheux, car cette aventure coïncidait avec le renvoi de l'examen de la réclamation de Bonaparte, à propos de son exclusion de l'arme de l'artillerie. Le rapport n'était rien moins que favorable.

« La loi du 18 floréal dernier, y lisait-on, loi relative à a rorganisation de l'arme de rartillerie affecte pour ce « service vingt officiers généraux en qualité d'inspecteurs « au choix du Comité de Salut public. A l'époque de l'orga- « nisation, il s'est trjjuvé eaviroa quarante officiers géné- « raux, vingt étaient par conséquent dans le cas d'être « employés dans la ligne, ou admis à la pension de re- « traite. Du nombre de ceux-ci se trouve le citoyen Buona- « parte qui se plaint de n'y avoir pas été compris, étant

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