Mss. A. E
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C'était le 4 décembre 1795 qu*il faisait cette nou velle sollicitation en faveur de son frère ; le 7 février suivant, il lui écrivait : « Tu seras immanquablement « nommé consul à la première place qui te convien- « dra... Je n'ai reçu que depuis peu de jours 400 mille a livres pour toi... En attendant, reste à Gènes, « prends une maison particulière et vis chez toi. »
Mais cet argent I d'où provenait-il? Pour des gens qui, peu de temps auparavant, n'avaient ni sou ni maille, pour un générsd réduit à sa solde, la solution est assez difficile à trouver. Nous ne chercherons pas à la résoudre.
Restait Lucien. Dès le 10 novembre, il le fait partir pour Marseille, sous prétexte d'aller porter des secours à la famille. Lucien le gêne. Lucien est exagéré et léger. Il a des amis compromettants, bons dans des moments de crise, comme le 13 vendémiaire, mais à éviter en temps d'accalmie. Et puis, ce brave Lucien a fait le plus sot des mariages. Ne s'est-il pas avisé d'épouser la jolie nièce d'un aubergiste de Saint- Maximin, Catherine Boyer, qui n'a même pu signer à son contrat? Pour le dépayser, il le fait nommera une place de commissaire des guerres à l'armée du Nord.
En attendant, il l'expédie à Marseille, en compagnie de son ami Fréron, le beau Fréron qui, non réélu aux Cinq-Cents, et nommé commissaire du gouvernement à Marseille, compte de plus en plus sur la promesse de son ancien protégé pour devenir l'heureux époux de Pauline, son amie de cœur. Pauvre Fréron I Fréron renvoyé de Paris, Fréron privé de son journal, sans influence, sans crédit, criblé de dettes, n'était plus àcraindre. Il devait bientôt s'en apercevoir.
Bonaparte n*aimait pas les inutilités et surtout les non-valeurs. « ...Je ne vois aucun inconvénient au « mariage de Paulette, s'il est riche ^ écrit-il à Joseph, à propos d'un nouveau prétendant, et Ton n'est qu'au 11 janvier 1796.
Après Lucien, Jérôme. Le 29 décembre, ce dernier arrive à Paris, en compagnie du général Augereau. « Je vais le placer dans un collège où il sera bien, dit Bonaparte.
Son oncle Fesch est accouru, aussitôt après le succès. Il lui sert de secrétaire. Lorsqu'il s'agira de partir en Italie, il sera gratifié d'une place de commissaire des guerres.
Ramolino est nommé inspecteur des charrois, puis directeur des vivres ; Villeneuve passe chef de bataillon ; Ornano est appelé à Paris avec toute la famille, il obtient une place de lieutenant dans la nouvelle légion de police. Ghauvet rentre au service avec le titre de commissaire ordonnateur en chef, Songis devient son aide de camp, Marmont est attaché au Comité d'artillerie. Les Rossi, les Permon, les frères et amis d'Ajaccio, tous sont placés; aucun n'est oublié. Bonaparte paye ses dettes. Il les paye largement.
Pour madame Permon, elle habitait à sa porte. Depuis la mort de son mari, survenue quatre jours après vendémiaire, elle avait quitté l'hôtel d'Autriche pour venir occuper la petite maison de M. Varnachon, rue de la Chaussée d'Antin. Au début de son élévation, Bonaparte venait passer volontiers ses soirées dans le salon de la charmante veuve. Il y retrouvait ses amis de prairial.
En vérité, que de changements ! La veille, destitué heureux de pouvoir quitter la France, avec un titre de
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pacha comme objectif ou un cordonnet de soie autour du cou, comme conclusion à ses intrigues, aujourd'hui préposé à la garde du gouvernement et commandant en chef les troupes de Tintérieur.
Mais cette situation inespérée était plus que déli* cate, elle était fausse.
On ne sort pas ainsi du néant etd*un néant flétrissant , pour arriver au sommet de Téchelle militaire, sans exciter bien des jalousies. Ses irrégularités de service, ses intrigues , ses relations intimes avec les Robespierre, ses écrits, ses aventures en Corse, celles de sa famille à Marseille, sa nationalité, son âge, sa petite taille, son accent, sa tenue incorrecte, tout servait de thème aux plaisanteries ou aux insinuations des camarades furieux d*un avancement aussi rapide.
Et de ceux-là, le nombre est toujours grand.
En un mot, on lui obéissait, parce qu'il avait le grade, mais Ton souriait volontiers derrière lui.
En haut lieu, il inspirait de la défiance.
Au bas de l'échelle, on le critiquait et on le méprisait.
Nulle part, il n'avait cette autorité que donne le mérite réellement supérieur qui s'affirme par quelque grand succès ou quelque œuvre hors ligne.
De ces sentiments si divers qu'il inspirait, il saisissait admirablement la valeur et la portée. Il se sentait gêné. Aussi, dès le lendemain de son entrée en fonctions en qualité de général en chef de l'armée de l'intérieur, il s'était ingénié à se faire une tète de circonstance. Son écriture, il l'avait modifiée de manière à la rendre illisible et à cacher ses incorrections de style. L'officier obséquieux de la veille, le tutoyeur du midi avait fait place à une sorte de
personnage muet, aux allures bizarres, silencieux ou loquace, suivant les circonstances. Parfois, accoudé à la cheminée, il aimait à développer ses étranges théories sociales et militaires. Mais pour cela, il fallait qu'il se trouvât en petit comité et que le milieu lui convînt. Une figure déplaisante suffisait pour lui fermer la bouche.
En général il n'aîmait pas la contradiction. Tout en partant, son regard restait vague, bien que fixe. Il semblait passer par-dessus Tinterlocuteur pour aller chercher quelqu'être inconnu ou invisible. Il causait, comme il pensait. On lui eût demandé avec qui il s'entretenait, qu'il eût été fort embarrassé de le dire. Ses idées étaient au delà, dans l'infini. Il suivait son but, comme une étoile fixe, et, à cette étoile il croyait fermement.
Pourquoi n'y eût-il pas eu confiance? Elle lui était assez fidèle. Les obstacles avaient beau s'accumuler devant lui, il arrivait toujours à les surmonter. Ce qui aurait fait la perte irréparable de tout officier de l'armée, était pour lui la cause d'un succès. A chaque nouvelle chute, il rebondissait comme sur un tremplin, pour s'élever plus haut encore.
On eût pu devenir fataliste à moins. Pour lui cette foi dans la fortune était restée la plus ferme des croyances ; le mépris de toutes les lois, de toutes les convenances, sa ligne de conduite.
Quoi qu'il en fût, le milieu parisien devenait uû terrain brûlant. Il le comprit. Mais où acquérir cette gloire qui lui faisait défaut, cette autorité qu'il n'avait pas? Et puis, partir; n*ôtait-ce pas abandonner à ses ennemis le champ de bataille où il venait de remporter la victoire? Partir et rester, comment eom-
biner ces deux nécessités? Le mariage seul pouvait lui faciliter cette sorte d'ubiquité. Il s*y résolut et mit ce nouveau projet à exécution avec la décision qu'il savait apporter à toute chose, mais, sous ]a condition, bien entendu, qu'il lui procurât profit et avantage.