Mss. A. N. Relation de Coëttant
ANNÉE 1795. m
ce aujourd'hui à un assez grand nombre de détenus (( sont que je suis la victime des scélérates calomnies <c de plusieurs aristocrates, soi-disant patriotes, de « cette maison. La présomption que cette infernale « machination me suivra jusqu'au tribunal révolu- « tionnaire ne me laisse aucun espoir de te revoir, a mon amie, ni d'embrasser mes chers enfants. Je « ne te parlerai point de mes regrets ; ma tendre « affection pour eux, V attachement featebnel qui a me lie à toi ne peuvent te laisser aucun doute sur a le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ces « rapports.
« Je regrette également de me séparer d'une patrie « que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner « mille fois la vie et que non seulement je ne pourrai « plus servir, mais qui me verra échapper de son « sein, en me supposant un mauvais citoyen. Cette « idée déchirante ne me permet pas de ne te point « recommander ma mémoire ; travaille à la réhabiliter y « en prouvant qu'unevie entière consacrée à servir « son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité « doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calom- « niateurs, pris surtout dans la classe des gens « suspects. Ce travail doit être ajourné ; car, dans « les orages révolutionnaires, un grand peuple qui « combat pour pulvériser ses fers, doit s'environner « d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un « coupable que de frapper un innocent.
« Je mourrai avec ce calme qui permet de s'atten- « drir pour ses plus chères affections, avec ce cou- « rage qui caractérise un homme libre, une conscience « pure, et une âme honnête, dont les vœux les plus (i ardents sbnt pour la prospérité de la République.
« Adieu, mon amie; console-toi par les enfants ; con- « sole-les en les éclairant et surtout en leur apprenant « que c'est à force de vertu et de civisme qu'ils doivent « effacer le souvenir de mon supplice et rappeler mes « services et mes titres à la reconnaissance nationale. « Adieu, tu sais ceux qu^ j'aime; sois leur consola- « teur et prolonge par tes soins ma vie dans leur « cœur »
Mais Joséphine n'est pas femme à comprendre l'engagement sacré qu'un pareil testament lui impose. Depuis longtemps, elle n'est plus qu'une sœur pour son mari. Elle est créole, elle est coquette, elle raffole de luxe et la misère l'efiFraie. « Prendre un parti, « écrit-elle à sa tante, n toujours paru fatigant à ma « créole nonchalance qui trouve infiniment plus com- « mode de suivre la volonté des autres*.» Joséphine est toute là. C'est une aimable femme, qui n'a jamais su refuser quelque chose à ses amis. Or, le milieu qu'elle allait fréquenter était peu fait pour développer les qualités viriles que sa situation de veuve d'un général mort sur l'échafaud aurait dû réclamer. Sa famille était aux colonies, celle de son mari à l'étranger. Seule, sa tante Fanny était en mesure de lui donner des conseils, mais la belle Eglé, l'amie de tous les beaux esprits du temps , celle de qui l'on disait :
« Eglé, belle et poète, a deux petits travers » « Elle fait son visage et ne fait pas ses vers, »
n'était pas femme à* réveiller les sentiments élevés de cette belle nonchalante. Joséphine se laissa donc