I. Correspondance de-Joséphine (Flrmin-Didot)t
( UN'IVERSITv
mener chez Tallien, chez Barras, chez^nadame Hamelin. Elle devint la commensale de Fréron, de Bentabole, de cette coterie ettfin qui avait pour «double objet les tripotages d'affaires et les plaisirs ^ » Elle s'y lia intimement avec la reine du jour, la Gabarrus. « Madame Tallia», écrit-elle à sa tante, au moment « de son mariage, est toujours belle et bonne, n'em- « ployant son immense crédit qu'à obtenir des grâces « pour les malheureux qui s'adressent à elle et ajoutant << à ce qu'elle accorde un air de satisfaction qui lui « donne l'air d'être l'obligée. Son amitié pour moi est « ingénieuse et tendre; je vous assure que celle que «j'éprouve pour elle ressemble à ce que j'ai pour « vous. C'est vous donner l'idée de l'affection que je « lui porte. »
Malheureusement, cette affection pour Barras et ses amis paraît avoir donné lieu à plus d'une supposition. Joséphine était sans ressources. Elle accepta l'aide des anciens persécuteurs de sa famille. Sur ce point le doute n'est pas permis. Deux mois à peine après sa sortie de prison, elle écrivait à Barras : « Rien ne « m'est plus agréable que ce que vous m'annoncez, « mais rien ne me surprend moins. Je connais votre « influence et surtout votre zèle; j'étais sûre de vous « intéresser; je ne l'étais pas moins que vous réussi- « riez. Me voilà donc certaine de posséder un asile... « Héritiers d'un proscrit, la modestie sied aux vœux « de mes enfants et l'obscurité à leur existence. Celle « dont nous allons jouir à la Malmaison remplit toutes « ces conditions; et malgré des pertes énormes, si le « père de mes enfants vivait, je n'aurais plus de désir
\, Mémoires du duc de Raeruse.
« à former. Mais s'il vivait, vous aurais-je connu? « aurais-je été malheureuse? et tant de bienveillance
« se serait-elle réunie sur une infortunée? J'ai
« subi une épreuve où durant quelques mois, je n'ai « pu soupçonner un beau jour ; je n'avais alors que « le choix des malheurs; je les crois passés et ce que « vous faites aujourd'hui pour moi reconmence ma « vie »
Dans de telles conditions, l'amitié devait suivre. Elle fut durable. L'année suivante, Joséphine écrivait à M. de Sauvai, un émigré, ancien ami de son mari : « Votre pétition, arrivée le 12 à la Malmaison, a été « remise le soir même, et par moi, au citoyen Barras; « le lendemain envoj'ée au bureau des émigrés, elle « a été mise au rapport le 14. Dès le 16, le premier « examen avait été fait, et hier 20, la décision défîni- « tive a été soumise au Gouvernement. J'ai le plaisir « de vous annoncer, monsieur, qu'elle vous a été « favorable et que, rayé de la liste fatale, vous rentrez « dans tous les droits de citoyen français. Mais en « vous transmettant une communication qui m'est « aussi agréable qu'à vous-même, permettez-moi d'en « augmenter le prix en vous répétant les propres « paroles dont l'a accompagnée le directeur : « J'ai u peu à vous refuser ordinairement, madame, m'a-t-il « dit, en me remettant le paquet qui le contient, et je « n'ai plus rien à objecter quand il s'agit de servir « l'humanité »
Ce fut dans ce milieude femmes politiques, où Bonaparte allait dès le mois de juillet 1795, qu'il rencontra la veuve du général Beauharnais. Il éprouva pour elle, comme pour toutes ses amies, ce sentiment d'admiratioa instinctive qui se fait jour dans sa
correspondance avec Joseph. Il les voyait comme dans un rêve, comme des étoiles inaccessibles pour lui, l'officier Corse, sans ressources, relégué dans une chambre d'hôtel de troisième ordre de la rue des Fossés-Montmartre. A cette époque d'ailleurs, ses vues matrimoniales étaient modestes. Il ne songeait qu*à imiter « ce coquin de Joseph. » Toute son ambition, pendant son court moment de faveur au Comité, était d'obtenir la main de sa belle-sœur, Eugénie Désirée Clary, la future madame Bernadotte.
Après Vendémiaire, ses idées prirent un autre cours. Il comprit de quelle nécessité politique il était pour lui d'avoir à Paris un intérieur, s'il voulait s'éloigner pour courir à la recherche de la fortune et de la gloire. Or, le choix était difficile et délicat. Prendre une jeune fille, il ne le pouvait; il aurait fallu faire son éducation et il n'en avait pas le temps. Une veuve seule pouvait lui convenir; mais le nombre des veuves tenant un salon à Paris ou à même d'en tenir un, n'était pas grand. Deux seulement s'offraient à son choix, madame Permon et madame de Beauharnais. Il songea tout d'abord à la première. Elle était d'origine césarienne ; c'était une Comnène. Elle connaissait la Corse; elle y avait sa famille. Elle avait de quoi vivre; elle pouvait donc être utiJe. Bonaparte fit sa demande; elle ne fut pas agréée. Madame Permon ne manquait pas de bon sens. Elle fit comprendre au jeune général que l'amie de son père ne pouvait guère devenir la femme d'un officier dont elle pourrait presque être la mère.
Restait la seconde. Plusieurs versions existent des causes de rapprochement de Bonaparte avec madame de Beaaharnais. La légende n*a voulu consacrer que
la visite du jeune Eugèae de Beauharnais venant réclamer au général Bonaparte Tépée de son père, mort. sur Téchafaud. Le récit est poétique. Il a le malheur d*étre inexact, par ia raison bien simple qu'il n'y eut pas de désarmement des sections après Vendémiaire et qu'en fait de visites domiciliaires, l'amie de Barras était à l'abri de toute vexation de ce genre.
Bonaparte à Sainte-Hélène a laissé une autre narration de sa rencontre avec la jolie créole : « C'est « chez Barras, a-t-il dit, que j'ai vu pour la première « fois ma femme, qui a eu une grande influence « sur ma vie, et dont la mémoire me sera toujours « chère.
« Je n'étais pas insensible aux charmes des femmes, « mais jusqu'alors elles ne m'avaient pas gâté; et « mon caractère me rendait timide auprès d'elles. c( Madame de Beauharnais est la première qui m'ait « rassuré. Elle m'adressa des choses flatteuses sur mes « talents militaires, un jour où je me trouvai placé « auprès d'elle. Cet éloge m'enivra; je m'adressais « continuellement à elle; je la suivais partout; j'en o étais passionnément amoureux, et notre société le a savait déjà, que j'étais loin d'oser le lui dire.
« Mon sentiment s'ébruita; Barras m'en parla. Je « n'avais pas de raisons pour le nier. « En ce cas, me (( dit-il, il faut que vous épousiez madame de Beau- 0 harnais. Vous avez un grade et des talents à faire « valoir; mais vous êtes isolé, sans fortune, sans « relations; il faut vous marier; cela donne de « l'aplomb. Madame de Beauharnais est agréable et « spirituelle, mais elle est veuve. Cet état ne vaut « plus rien aujourd'hui ; les femmes ne jouent plus do
« rôle; il faut qu'elles se marient pour avoir de la « consistance. Vous avez du caractère; vous ferez « votre chemin; vous lui convenez; voulez-vous me « charger de cette négociation? »
« J'attendis la réponse avec anxiété. Elle fut favo- .« rable; madame de Beauharnais m'accordait sa « main. »
Dans une lettre, Joséphine, bien que plus explicite, se borne à faire part de son embarras au moment de prendre une décision.
« On veut que je me remarie, ma chère amie. Tous « mes amis me le conseillent, ma tante me l'ordonne « presque, et mes enfants m'en prient. Pourquoi « n'êtes-vous pas là pour me donner vos avis dans « cette importante circonstance?
« Vous avez vu chez moi le général Buonaparte. Eh « bien ! C'est lui qui veut servir de père aux orphelins « d'Alexandre de Beauharnais, d'époux à sa veuve !
« L'aimez-vous? allez-vous me demander. — Mais... « non. — Vous avez donc pour lui de l'éloignement?- « — Non ; mais je me trouve dans un état de tiédeur « qui me déplaît et que les dévots trouvent plus « fâcheux que tout en fait de religion. L'amour étant « une espèce de culte, il faudrait aussi, avec lui, se « trouver toute différente de ce que je suis ; et voilà « pourquoi je voudrais vos conseils, qui fixeraient « les irrésolutions de mon caractère faible. Prendre « un parti a toujours paru fatigant à ma créole noh- « chalance, qui trouve infiniment plus commode de « suivre la volonté des autres.
« J'admire le courage du général, l'étendue de ses « connaissances en toutes choses, dont il parle égale- « ment bien, la vivacité de son esprit qui lui fait com-
« prendre la pensée des autres presqu'avant qu'elle « ait été exprimée; mais je suis effrayée, je Tavoue, « de Tempire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce « qui Tentoure. Son regard scrutateur a quelque « chose de singulier qui ne s'explique pas, mais qui « impose même à nos directeurs ; jugez s'il doit inti- « mider une femme ! Enfin ce qui devrait me plaire, « la force d'une passion dont il parle avec une énergie « qui ne permet pas de douter de sa sincérité, est « précisément ce qui arrête le consentement que je « suis souvent prête à donner.
« Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer « de conserver longtemps cette tendresse violente « qui, chez le général, ressemble à un accès de « délire? Si, lorsque nous serons unis, il cessait de « m'aimer, ne me reprochera-t-il pas ce qu'il aura « fait pour moi? Ne regrettera-t-il pas un mariage « plus brillant qu'il aurait pu contracter? que répon- « drai-je alors? que ferai-je? je pleurerai. — Labelle ^« ressource, vous écriez- vous. — Mon Dieu, je sais que « cela ne sert à rien; mais, dans tous les temps, c'est « la seule ressource que j'aio trouvée lorsque l'on « blessait mon pauvre cœur, si aisé à froisser. Écrivez- « moi promptement, et ne craignez pas de me gronder K( si vous trouvez que j'aie tort. Vous savez que, venant « de vous, tout est bien reçu.
« Barras assure que si j'épouse le général, il lui « fera obtenir le commandement en chef de l'armée « d'Italie. Hier Bonaparte, en me parlant de cette « faveur qui fait déjà murmurer ses frères d'armes, « quoiqu'elle ne soit pas accordée : Croient- ils, « me disait-il, que j'aie besoin de protection pour « parvenir? Us seront tous trop heureux un jour, que
« je veuille leur accorder la mienne. Mon épée est à a mon côté, et, avec elle, j'irai loin.
« Que dites-vous de cette certitude de réussir? « N'est-elle pas une preuve d'une confiance provc- « nant d'un amour-propre excessif? Un général de « brigade protéger les chefs du gouvernement! Je ne « sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me « gagne au point de me faire croire possible tout ce (( que cet homme singulier me mettrait dans la tête « de faire ; et, avec son imagination, qui peut calculer « ce qu'il entreprendrait ?
« Madame Tallien me charge de vous dire qu'elle « vous aime tendrement. Elle est toujours belle et a bonne, n'employant son immense crédit qu'à obtenir « des grâces pour les malheureux qui s'adressent à (c elle, et ajoutant à ce qu'elle accorde un air de « satisfaction qui lui donne l'air d'être l'obligée. Son « amitié pour moi est ingénieuse et tendre ; je vous « assure que celle que j'éprouve pour elle ressemble « à ce que j'ai pour vous; c'est vous donner Tidée « de l'affection que je lui porte.
« Sans ce mariage qui me tracasse, je serais fort « gaie, en dépit de tout; mais tant qu'il sera à faire, « je me tourmenterai... »
Lucien, lui, est plus catégorique. «Admis à quelques « dîners et soupers du directeur Barras, dit-il dans ses Mémoires^ à propos de son séjour à Paris en novembre 1795, j'y fais connaissance avec madame « de Staël. Je courtise un peu la belle madame <.< Tallien, sultane favorite du voluptueux Barras. Je « remarque à peine, au milieu de ce cercle nombreux