Mss. Didot. (Voir aux pièces à l'appui
« m'attendais pas à une de tes lettres; il m'avait dit « que tu avais beaucoup souffert. Pourquoi m'écris- « tu? Tu ne m'aimes donc pas puisque tu me déso- « béis?...
« Je n'ai point répondu à ta lettre d 'avant-hier, vu « que j'aimais mieux t'en parler. Mon amour t'est « garant de ma réponse. Oui, je te jure, cher Stanis- « las, de n'aimer jamais que toi seul : mon cœur « n'est point partagé, il s'est donné tout entier. Qui « pourrait s'opposer à l'union de deux âmes qui ne « cherchent que le bonheur et le trouvent en s'aimant? « Non, mon ami, maman ni personne ne peuvent te « refuser ma main.
« Nonat m'a dit hier que tu ne devais pas sortir « de toute la semaine; eh bien! il faut prendre « patience, nous nous écrirons et cela nous dédom- " « magera de la privation de ne pas nous voir. Je te « remercie de ton attention à m'envoyer de tes « cheveux; je t'en envoie également des miens, non « pas de ceux de Laure, car Laure et Pétrarque, que a tu cites souvent, n'étaient pas aussi heureux que « nous. Pétrarque était constant, mais Laure... Non, « mon cher ami, Paulette t'aimera autant que « Pétrarque aimait Laure. Adieu, Stanislas, mon « tendre ami, je t'embrasse comme je t'aime. »
Pour Fréron, il était tout à la joie. Il annonçait partout son mariage comme très prochain, et le 24 mars, il écrivait au nouveau général en chef :
« Tu m'as promis avant de partir, mon cher Bona- « parte, une lettre pour ta femme; nous sommes « convenus que tu lui annoncerais mon mariage, afin a qu'elle ne éoit point étonnée de la soudaine apparia tion de Pçiulette quand je la lui présenterai. Je
« t'envoie une ordonnance à Toulon pour chercher (c cette lettre dont je serai porteur.
« Ta mère oppose un léger obstacle à mon empres- « sèment. Je tiens à l'idée de me marier à Marseille « sous quatre à cinq jours , tout est même arrangé « pour cela; indépendamment de la possession de « cette main que je brûle d'unir à la mienne, il est a vraisemblable que le Directoire me nommera sur- « le-champ à quelque poste éloigné qui exigera peut- « être un prompt départ. Si je suis obligé de revenir « ici je perdrai un temps précieux et le gouvernece ment qui avec raison s'embarrasse peu des affec- « tions de cœur pourra blâmer mon absence, qui « retarderait l'objet de la mission qui me sera con- « fiée. Je t'en conjure, écris sur-le-champ à ta mère « pour lever toute difficulté; dis-lui de me laisser la u plus grande latitude pour déterminer l'époque de « ce moment fortuné. J'ai l'entier consentement, j'ai « l'aveu de ma jeune amie, pourquoi ajourner ces « nœuds que l'amour le plus délicat a formés? Mon « cher Bonaparte, aide-moi à vaincre ce nouvel obs- <c tacle; je compte sur toi.
« Mon ami je t'embrasse, et suis à toi et à elle pour « la vie. Adieu. »
Restait Caroline. Celle-ci allait sur ses quinze ans et s'annonçait également bien. « Le teint était d'une « blancheur éblouissante, les cheveux blonds et avec « cela un regard fixe qui contrastait avec l'apparence « enfantine de sa personne. »
Tel était ce petit monde féminin au milieu duquel Bonaparte venait d'arriver de façon si imprévue. Il y eut quelque raideur dans les rapports des premiers jours. La question du mariage de Joséphine n'était
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pas encore réglée. Le jeune général dut imposer sa volonté. Mais, affaires d'amour et de conquêtes ne vont guère ensemble ; les moments d'effusion d ailleurs étaient comptés. Le 22 mars, Bonaparte était à Nice; le 28, il écrivait au Directoire :
V Je suis depuis plusieurs jours dans Venceinte de « Tarmée; j'ay depuis hier pris le commandement *. j»
Nice. — SigfU : BoHAVAmn.
La dépêche portait comme en-tête :
Bonaparte, général en chef de Vaimée d^ltalie^
tandis que les précédentes contenaient la formule suivante :
BuoNAPARTB, général en chef de Varmée de l'intérieur.
Du 28 mars 1796, date donc la seconde de ses métamorphoses. Le Buonaparte, le Corse ennemi de la France , allait devenir le Bonaparte d'Arcole et de Rivoli. De ce jour, la jeunesse de Bonaparte pouvait être considérée comme finie, bien finie. Général en chef et marié, il se trouvait en possession de tous ses moyens d'action.
En fait, nous devrions donc arrêter cette étude à ce moment précis de l'évolution de l'étrange général. Mais cette évolution même n'est pas encore suffisamment marquée. Bonaparte est bien le maître de ses actes en Italie, en tant que général en chef; c'est tout. Son immixtion dans les affaires de l'État n'est qu'in-