PIÈGE N^ XXXIV
Discours de Bonaparte sur cette question : Déterminer les vérités et les sentiments qu'il importe le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur.
Sujet du prix proposé par rAcadémic de Lyon pour le concours de 1790
Les sociétés littéraires n'eussent jamais dû être animées que par l'amour de la vérité et des hommes ; mais il n'est point de vérité où. régnent par devoir les préjugés. Il n'est point d'hommes où les rois sont souverains : il ny a que Vesclave oppresseur plus vil que Vcsdave opprimé. Cela explique pourquoi les sociétés littéraires ont offert, dans tous les temps, le spectacle affligeant de la flatterie et de la plus coupable adulation. Cela explique pourquoi les
sciences vraiment utiles, celles de la morale et de la politique, ont langui dans l'oubli, ou se sont entortillées dans le labyrinthe de l'obscurité. Elles ont fait cependant dans ces derniers temps des progrès rapides. On le doit à quelques hommes hardis qui, impulsés par le génie, n'ont craint ni le tonnerre des despotes, ni les cachots de la Dastille. Ces rayons de lumière ont embrasé l'atmosphère, éclairé l'opinion, qui, fière de ses droits, a^ détruit l'enchantement où étaient enlacées les nations depuis tant de siècles. Ainsi Renaud fut rendu à la vertu, à lui-même, dès qu*une main courageuse et amie lui présenta le bouclier où étaient à la fois tracés ses devoirs et son apathie. A quoi peuvent être mieux comparés les ouvrages immortels de ces grands hommes qu*au divin bouclier du Tasse. La liberté conquise après vingt mois d'énergie et de chocs les plus violents, fera à jamais la gloire des Français, de la philosophie et des lettres.
C'est dans ces circonstances que l'Académie propose de déterminer les vérités , les sentiments quil importe le plus d'in-culquer aux hommes pour leur bonheur. Cette question vraiment digne de la méditation de l'homme libre fait l'éloge des sages qui l'ont proposée. Aucune ne pourrait mieux répondre au but du fondateur.
Illustre Raynal, si dans le courant d'une vie agitée par les préjugés et les grands que tu as démasqués, tu fus toujours constant et inébranlable dans ton zèle pour l'humanité souffrante et opprimée, daigne aujourd'hui, au milieu des applaudissements d'un peuple immense quij appelé par toi à la liberté, t'en fait le premier hommage, daigne sourire aux efforts d'un zélé disciple dont tu voulus quelquefois encourager les essais. La question dont je vais m'occuper est digne de ton burin; mais sans ambitionner d'en posséder la trempe, je me suis dit avec courage : Moi aussi je suis peintre.
Il est indispensable d'abord de fixer nos idées sur le bonheur.
L'homme est né pour ôlre heureux. La nature, mère éclairée, Ta doué de tous les organes nécessaires au but de sa création. Le bonheur n'est donc que la jouissance de la vie la plus conforme à son organisation. Hommes de tous les climats, de toutes les sectes, de toutes les religions, y eu aurait-il d'entré vous à qui le préjugé de leurs dogmes empêcherait de sentir l'évidence de ce principe? Eh bien! qu'ils mettent la main droite sur leur cœur, la gauche sur leurs yeux, qu'ils rentrent en eux-mêmes, qu'ils soient de bonne foi... et qu'ils disent si comme moi ils ne le pensent pas.
Vivre donc d'une manière conforme à notre organisation, ou point de bonheur.
Notre organisation auimale a des besoins indispensables : manger, dormir, engendrer... Une nourriture, une cabane, des vêtements, une femme, sont donc une stricte nécessité pour le bonheur.
Notre organisation intellectuelle a des appétits non moins impérieux et dont la satisfaction est beaucoup plus précieuse. C'est dans leur entier développement que consiste vraiment le bonheur. Sentir et raisonner, voilà proprement le fait de l'homme. Voilà ses titres à la suprématie qu'il a acquise, qu'il conservera toujours.
Le sentiment nous révolte contre la gêne, nous rend amis du beau, du juste; ennemis de l'oppresseur et du méchant. -C'est dans le sentiment que gît la conscience, dès lors la moralité. Malheur à celui à qui ces vérités ne sont pas démontrées! il ne connaît de la vie que les rebuts; il ne connaît des plaisirs que la jouissance des sens.
Raisonner, c'est comparer. La perfection naît du raisonnement, comme le fruit de l'arbre. La raison, juge immobile de nos actions, en doit être la règle invariable. Les yeux de la raison garantissent l'homme du précipice des passions, comme ses décrets modifient même le sentiment de ses droits. Le sentiment fait naître la société ; la raison la maintient encore.
11 faut donc manger, dormir, engendrer, sentir, raison» ner, pour vivre en homme ; dès lors pour être heureux.
De tous les législateurs que Testime de leurs concitoyen» appelle à leur donner des lois, aucuns ne paraissent avoir été plus pénétrés de ces vérités que Lycurgue et M. Paoli. Hs sont parvenus cependant par des chemins bien différents à les mettre en œuvre dans leur législation.
Les Lacédémoniens avaient une nourriture abondante, des vêtements et des maison^ commodes, des femmes robustes; ils raisonnaient dans leurs sociétés; ils étaient libres dans leur gouvernement. Ils jouissaient de leur force, de leur adresse, de la gloire, de l'estime de leurs compatriotes et de la prospérité de leur patrie. C'étaient là les satisfactions de leur sentiment. Ils pouvaient s'attendrir avec leurs femmes, s'émouvoir aux perspectives variées du beau climat de la Grèce; cependant c'était principalement par le spectacle du fort de la vertu qu'ils sentaient. Dans le courage, dans la force consiste la vertu. I/énergie est la vie de l'âme, comme le principal ressort de la raison.
Les palpitations d'un Spartiate étaient celles d'un homme fort ; et Vhomme fort est bon, le faible seul est méchant. Le Spartiate vivait d'une manière conforme à son organisation ; il était heureux.
Mais tout ceci n'est qu'un rêve. Sur les bords de
l'Eurotas vit aujourd'hui le pacha à trois qoeues, et le voyageur, navré de ce spectacle déchirant, se retire avec effroi, doutant un moment de la bonté. du moteur de l'univers. Mais pour conduire les hommes au bonheur faut-il donc qu'ils soient heureux en moyens? Jusqu'à quel point doit-on leur prêcher, doit-on leur inspirer l'amour de la liberté facultative?
Puisqu'il faut sentir pour être heureux, quels sont les sentiments que l'on doit leur inspirer?
Quelles sont les vérités que l'on doit leur développer? Raisonner, dites-vous, ou point de félicité.
PREBIl-ÈRE partie;
L'homme en naissant porte avec lui des droits sur.la portion des fruits de la terre nécessaires à son existence.
Après rétourderie de l'enfance vient l'éveil des passions. Il choisit, parmi les compagnes de ses jeux, celle qui doit l'être de sa destinée. Son bras vigoureux, de concert avec ses besoins, demande du travail. Il jette un regard autour de lui ; il voit la terre, partagée en peu de mains, servir d'aliment au luxe et à la superfluité ; il se demande quels sont donc les titres de ces gens là? Pourquoi le fainéant est-il tout, l'homme qui travaille, presque rien? Pourquoi, enfin, à moi qui ai une femme, un père et une mère décrépits à nourrir, ne m'ont-ils rien laissé ?
Il court chez le ministre dépositaire de sa confiance, lui expose ses doutes... « Homme, lui répond le prêtre, ne « réfléchis jamais sur l'existence de la société... Dieu con- « duittout... Abandonne-toi à la Providence... Cette vie « n'est qu'un voyage. Les choses y sont faites par une- « justice dont nous ne devons pas chercher à approfondir « les décrets... Crois, obéis, ne raisonne jamais et trait vaille : voilà tes devoirs. »
. Une âme fière, un cœur sensible, une raison naturelle, ne peuvent être satisfait» de cette réponse. Il porte ailleurs ses doutes et ses inquiétudes. Il arrive chez le plus savant du'pays, c'est un notaire... « Homme savant», lui dit-il, « on s'est partagé les biens de la contrée, et Ton ne m'a « rien donné. » L'homme savant ril de sa simplicité, le conduit dans son étude, et là, d'acte en acte, de contrat en contrat, de testament en testament, il lui prouve la légitimité des partages dont il se plaint... « Quoi I ce sont « là les titres de ces messieurs I » s*écrie-t-il indigné : «c les miens sont plus sacrés, plus incontestables, plus « universels; ils se renouvellent avec ma transpiration,
.< circulent avec mon sang, sont écrits sur mes nerfs, « dans mon cœur; c'est la nécessité de mon existence, et « surtout de mon bonheur. » En achevant ces mots, il saisit ces paperasses qu'il jette aux flammes... . 11 ne tarde pas à craindre le bras puissant qu'on appelle justice. Il se réfugie dans sa cabane pour se jeter tout ému sur le corps glacé de son père. Ce respectable vieillard, aveugle et perclus par Tâge, ne parait vivre que par un oubli de la mort... « Mon père, vous m'avez donné la « vie, avec elle un vif intérêt du bonheur. Eh bien ! mon « père, des ravisseurs se sont tout partagé. Je n'ai que « mes bras, parce qu'ils n'ont pas pu me les ôter. mon cf père, je suis donc condamné au travail le plus conti- « nuel, à l'asservissement le plus avilissant. Au soleil « d'août comme aux frimas de janvier, il n'y aura donc « jamais de repos pour votre fils ; pour prix d'un si grand « travail, d'autres cueilleront les moissons acquises à la « sueur de mon front ! et encore si je pouvais suffire à V tout : il faut que je nourrisse, loge, habille, chauffe .< une famille entière. Le pain nous manquera, mon cœur « se brisera à chaque instant, ma sensibilité s'émoussera, « ma maison s'offusquera. mon père, je vivrai hébété, « peut-être même méchant. Je vivrai malheureux. Suis-je « misérable, donc né pour cela? »
« Mon fils, » lui répondit le vénérable vieillard, « le « sacré caractère de la nature est tracé dans ton sein avec « toute son énergie. Conserve-le toujours pour vivre « heureux et fort; mais écoute attentivement ce que (f quatre-vingts ans d'expérience m'ont enseigné. Mon fils, « je t'ai élevé dans mes bras, j'ai protégé tes jeunes ans, « et aujourd'hui que ton cœur commence à palpiter, tes « fibres sont accoutumés au travail sans doute, mais au « travail modéré, qui rafraîchit le corps, excite le senti- « ment, calme l'imagination fougueuse. Mon fils, t'a-t-il « rien manqué? Ton habillement est grossier, ta demeure « est rustique, ta nourriture est simple; mais encore une'
M fois, ashtu rien désiré? Tes sentiments sont purs comhie « tes sèasalions, comme toi-même. Il te manquait une « femme, mon fils, tu Tas choisie : je t'ai donné de mon « expérience à décider ton jeuue cœur... mon tendre « ami, pourquoi te pîains-lu? Tu crains l'avenir,' fais tou- « jours comme tu as fait et tu ne le redouteras jamais. « Mon fils, si j'avais été au nombre des hommes misé- « râbles qui ne possèdent rien, j'eusse façonné ton corps « au joug de l'animal, j'eusse fait de toi le premier des »» animaux de ta grange. Plié par le joug de l'habitude, tu «< eusses vécu tranquille dans ton apathie, content de ton « ignorance. Tu n'eusses pa» été heureux, à mon fils I tu «•: ne l'eusses pas été, mais tu fusses mort sans savoir si <* tu avais vécu ; car, mon fils, comme tu Tas observé, « pour vivre, il faut sentir et raisonner, dès lors ne pas M être accablé par le besoin physique. Oui, bon jeune « homme, que cette nouvelle te rafi'aîchisse, te console; « calme tes inquiétudes; ces champs, cette cabane, ces « animaux sont à nous. J'ai voulu te le laisser ignorer : il « est heureux et si doux de monter, si dur de descendre !
« Ton père bientôt ne sera plus ; il a assez vécu ; il a « connu les vrais plaisirs, il connaît le plus grand de « tous, puisqu'il te presse encore sur son sein. Une seule « chose, mon fils, si tu veux l'imiter : ton âme est ardente, « mais ton travail, mais ta femme, ce doux présent de « l'amour, mais les enfants; que d'objets pour remplir le « vide de ton cœur, garde-toi seulement de la cupidité des « richesses. Les richesses nMnfluent sur le bonheur, mon « fils, qu'autant qu'elles procurent ou refusent le néces- « saire physique. Tu l'as ce nécessaire, et avec lui l'habi- « tude du travail. Tu es le plus riche du pays : sache « donc brider ton imagination. D'une âme ardente à une « imagination déréglée, il n'y a, mon fils, que la raison «< au milieu.
« Les riches sont-ils heureux? Mon fils, ils peuvent « Télre, mais pas plus que toi. Ils peuvent l'être,
« entends-lu ; car rarement ils le sont. Le bonheur est « spécialement dans ton état, parce que c'est celui de la « raison et du sentiment. L'état du riche est l'empire de « l'imagination déréglée, de la vanité, des jouissances « des sens, des caprices, des fantaisies... Ne l'envie ja- (c mais et si l'on t'offrait toutes les richesses de la contrée, « mon unique ami, rejette-les loin de toi, â moins que ce « ne soit pour les partager incontinent avec tes conci- « toyens. Mais, mon fils, cette lutte de force et de ma- « gnanimité n'appartient qu'à un Dieu,,. Sois homme, « mais sois-le vraiment : vis maître de toi. Sans force , « mon fils il n'est ni vertu ni bonheur, »
Voilà les deux bouts de la chaîne sociale connus. Oui, messieurs, qu'au premier soit l'homme riche, j'y consens; mais qu'au dernier ne soit pas le misérable; que ce soit, ou le petit propriétaire, ou le petit marchand, ou l'habile artisan, qui puisse, avec un travail modéré, nourrir, habiller, loger sa famille.
Vous recommanderez donc au législateur de ne pas consacrer la loi civile où peu pourraient tout posséder ; il faut qu'il résolve son problème politique de manière que le moindre ait quelque chose. Il n'établit pas pour cela l'égalité, caries deux extrêmes sont si éloignés, la latitude est si forte que l'inégalité peut subsister dans l'intervalle... Dans la hutte comme dans le palais, couvert de peau comme de broderies de Lyon , à la table frugale de Cincinnatus comme à celle de Vitellius, Thomme peut être heureux ; mais encore, cette hutte, ces peaux, cette table frugale, encore faut-il qu'il les ait. Comment le législateur peut-il y influer? Comment doit-il résoudre son problème politique, pour que le moindre ait quelque chose ? Les difficultés sont grandes, et je ne sache personne qui s'en soit mieux tiré que M. Paoli.
M. Paoli dont la sollicitude pour l'humanité et ses compatriotes fait le caractère distinctif, qui fit un moment renaître au milieu de la Méditerranée les beaux jours de
Sparte et d'Athènes; M. Paoli, plein de ces sentiments, de ce génie que la nature ne réunit dans un même homme que pour la consolation des peuples, parut en Corse pour fixer les regards de l'Europe. Ses concitoyens ballottés par les guerres civiles et étrangères, reconnurent son ascendant et le proclamèrent à peu près comme jadis Selon le fut à Athènes ou les Décemvirs à Rome. Les affaires étaient dans un tel désordre qu*i\n magistrat, revêtu d'une grande autorité et d'un génie transcendant pouvait seul sauver la patrie.
Heureuse la nation où la chaîné sociale n'est pas assez rivée pour craindre les conséquences d'une démarche aussi téméraire! Heureuse lorsqu'elle a des hommes qui, justifiant une confiance aussi illimitée , s'en rendent dignes !
Arrivé au timon des affaires, appelé par ses compatriotes à leur donner des loi», M. Paoli établit une constitution, non-seulement fondée sur les mêmes principes que l'actuelle, mais encore sur les mêmes divisions administratives. Il y eut des municipalités, des districts, des procureurs-syndics, des procureurs de la commune. Il renversa le clergé et appropria à la nation le bien des évêques. Enfin la marche de son gouvernement est presque celle de la révolution actuelle. Il trouva dans son activité sans pareille, dans son éloquence persuasive et chaleureuse, dans son génie pénétrant et facile, de quoi garantir sa constitution naissante des efforts des méchants et des ennemis, car on était alors en guerre avec Gênes.
Mais à nos yeux le principal mérite de M. Paoli est d'avoir paru pénétré du principe qu'en consacrant la loi civile, le législateur devait conserver à chaque homme une portion de propriété telle qu'avec un médiocre travail elle pût suffire à son entretien. Pour cela il distingua les territoires de chaque village en deux espèces : ceux de la première furent les plaines bonnes aux semailles et aux pâturages; ceux de la seconde furent les montagnes
propres à la culture de ToliTier, de la vigne, du chataU gnier, des arbres de toute espèce. Les terres de la première espèce, appelées pacages, devinreat la propriété publique et l'usufruit particulier. Tous les trois ans le pacage de chaque village se partageait entre les habitants. Les terres de la seconde espèce, susceptibles d'une culture particu* lière, restèrent sous riospeclioD delà cupidité individuelle. ï*ar cette sage disposUion, tout citoyen naissait propriétaire, sans détruire Tindustrie, sans nuire aux progrès de Tagriculture, eofin sans avoir d'ilotes.
Mais tous les législateurs ne se sont pas trouvés dans les mêmes circonstances, tous n'ont pas pu maîtriser les choses et les conduire à une aussi heureuse fin; cependant pressés par le principe, ils lui ont rendu hommage en excluant de la société ceux qui ne possédaient rien ou ne payaient pas telle imposition. Pourquoi cette seconde justice ? C'est que l'homme que les lois n'ont pas niis à même d'être heureux ne peut être citoyen; c'est que . l'homme qui n'a point d'intérêt au maintien de la loi civile en est l'ennemi. Il eut fallu lui assurer une portion de propriété, afin de l'y intéresser, de l'attacher; à défaut de cela, il a fallu l'exclure comme un être avili, hébété ^ et comme tel incapable d'exercer une portion de la souveraineté... Voilà la raison politique, sans doute... Mais dL\x% yeux de la morale ! Mais aux yeux de l'humanité ! Quand je verrai un de ces infortunés transgresser la loi de l'État, être supplicié, je me dirai : C'est le fort qui victime le faible. II me semble voir l'Américain périr pour avoir violé la loi de l'Espagnol.
Après avoir persuadé au législateur qu'il doit s'occuper également du sort de tous les citoyens dans la rédaction de sa loi civile, vous direz au riche : Tes richesses font ton malheur; rentre dans la latitude de tes sens; tu ne seras plus ni inquiet, ni fantasque. Combien de jeunes ménages deviennent méchants parce qu'il leur manque ce qui produit en toi cette inquiétude I Tu as trop et eux pas assez.
Votre sort est égal, avec la différence que toi, plus sage, pourrais y remédier, au lieu qu'eux ne peuvent que gémir!... Homme froid, ton cœur ne palpite donc jamais? Je te plains et je t'abhorre : tu es malheureux et tu fais le malheur des autres.
Sans femme , avons-nous dit , il n'est ni santé n bonheur. Vous enseignerez donc à la classe nombreuse des célibataires que leurs plaisirs ne sont pas les vrais, à moins que, convaincus qu'ils ne peuvent vivre sans femme, ils ne fondent sur celles des autres la satisfaction de leur appétit. Vous les dénoncerez dès lors à la société entière.
Vous dénoncerez l'extravagante présomption du ministre de Brama; vous lui apprendrez que l'homme est seul digne du créateur, et que le fakir qui se mutile est un monstre de dépravation et de folie.
Vous rirez avec le dédain de l'indignation, lorsque Ton prétendra vous persuader que la perfection consiste dans le célibat. Vous avez ouvert le grand livre de la raison et du sentiment, aiusi vous dédaignerez de répondre aux sophismes des préjugés et de l'hypocrisie.
Que la loi civile assure à chacun son nécessaire physique; que la soif inextinguible des richesses soit remplacée par le sentiment consolant du bonheur. Qu'à votre voix le vieillard soit le père de tous ses enfants, qu'il partage également ses biens, et que le spectacle harmonique de huit ménages heureux fasse à jamais abhorrer la loi barbare de la primogéniture. Que l'homme apprenne enfin que sa vraie gloire est de vivre en homme. Qu'à votre voix les ennemis de la nature se taisent et avalent de. rage leurs langues de serpent. Que le ministre de 1? plus sublime des religions, qui doit porter des paroles de paix et de consolation dans l'âme navrée de l'infortuné, connaisse les douces émotions de l'épanciiement, que le nectar de la volupté le rende sincèrement pénétré de la i;randeur de l'auteur de la vie : alors vraiment digne de
la confiance publique, il sera l'homme de Ta naiure et rinlerprète de ses décrets; qu'il choisisse une compagne, ce jour sera le vrai triomphe de la morale, et les vrais amis de la vertu le célébreront de cœur. Le ministre sensible bénira l'âge de la raison en goûtant les prémices ie ses bienfaits.
Voilà, messieurs, sous le rapport animal, les vérités, les sentiments qu'il faut inculquer aux hommes pour leur bonheur.