SECONDE PARTIE
Qu'est-ce que le sentiment? C'est le lien de la vie, de la société; de l'amour, de l'amitié! C'est lui qui unit le fils à la mère, le citoyen à la patrie. C'est surtout dans l'homme qu'il est puissant. La dissipation, les plaisirs des sens en émoussent la délicatesse, mais dans l'infortune l'homme le retrouve toujours; cet agent consolateur ne nous abandonne entièrement qu'avec la vie.
N'ôtes-vous pas satisfait, grimpez sur un des pilons du mont Blanc; voyez le soleil, se levant par gradations, porter la consolation sous le chaume du laboureur. Que le premier rayon qu'il lance soit surtout recueilli dans votre cœuri Souvenez-vous bien des sentiments que vous goûterez.
Descendez au bord de la mer, voyez l'astre du jour sur son déclin se précipiter avec majesté dans le sein de l'infini : la mélancolie vous maîtrisera, vous vous y abandonnerez, l'on ne résiste pas à la mélancolie de la nature.
Etes-vous sous le monument de Saint-Rémi? Vous en avez contemplé la majesté ; le doigt de ces fiers Romains, rracé dans les âges passés, vous fait exister avec Emile, Scipion, Fabius. Vous revenez à vous pour voir des montagnes, dans l'éloignement d'un voile noir, couronner la plaiae immense de Tarascon, où cent mille Cimbres res-
tèrent ensevelis. Le Rhône coule à l'extrémité, plus rapide que le Irait; un chemin est sur la gauche, la petite ville à quelque distance, un troupeau dans la prairie; vous rêvez sans doute, c'est le rêve du sentiment.
Égarez-vous dans la campagne, réfugiez-vous dans la chétive cabane du berger; passez-y la nuit; couchez sur des peaux, le feu à vos pieds ; quelle situation !
Minuit sonne; tous les bestiaux des environs sortenf pour paître, leurs bêlements se marient à la voix des conducteurs : il est minuit, ne l'oubliez pas; quel moment pour rentrer en vous-même, et pour méditer sur l'origine de la nature, en en goûtant les délices les plus exquises.
Au retour d'une longue promenade êtes-vous surpris par la nuit, arrivez-vous au clair des rayons argentés dans le parfait silence de l'univers : vous avez été accablé de la chaleur de la canicule; vous goûtez les délices de la fraîcheur et le baume salutaire de la rêverie.
Votre famille est-elle couchée, vos lumières éteintes, mais non pas votre feu car les frimas de janvier s'opposent à la végétation de votre jardin Que faites- vous là pendant plusieurs heures? Je ne suppose pas que vous soyez égaré par la rage et par l'ambition des richesses ; qu'est-ce que vous faites? vous jouissez de vous-même.
Vous savez que la métropole de Saint-Pierre de Rome est grande comme une ville; une lampe est devant le principal autel : vous y entrez à dix heures du soir, vous marchez en tâtonnant ; cette faible lumière ne vous permet de voir qu'elle. Vous croyez ne faire que d'entrer, il est déjà l'heure de l'aurore : elle entre par les fenêtres, la pâleur du matin succède aux ténèbres de la nuit. Vous vous en apercevez enfin pour vous retirer; mais vous y êtes resté six heures"! Si j'eusse pu écrire vos pensées, qu'elles intéresseraient le moraliste!
La curiosité, mère de la vie, vous fait-elle embarquer pour la Grèce, êtes-vous jeté par les courants à T^le de Monte-Cristo : deux heures vous restent; à la nuit tous
cherchez ud refuge; vous avez parcouru ce petit rocher; vous vous trouvez sur une hauteur, au milieu des débris d'un vieux monastère, derrière un pan de mur couvert par le lierre et le romarin; vous faites dresser votre tente; le mugissement rauque des vagues qui se brisent sur les rochers, car le vaste gouffre des mers vous environne, vous représente l'idée de cet élément terrible pour le faible passager. Une légère toile et un mur de plus de quinze siècles vous abritent; vous êtes agité par l'agitation du sentiment.
Êtes-vous à sept heures du matin dans vos bosquets fleuris, ou dans une vaste forêt pendant la saison des fruits ; sommeillez-vous danâ une grotte environnée des eaux des Dryades, dans le fort de la canicule? Vous serez seul à passer des heures entières, sans pouvoir vous en arracher, ni soutenir les discoui's du fâcheux qui viendra vous importuner.
Il n'est point d'homme qui n'ait éprouvé la douceur, la mélancolie, le tressaillement qu'inspirent ia plupart de ces situations. Que je plaindrais celui qui ne me comprendrait point et qui n'aurait jamais été ému par l'électricité de la nature! Le sentiment ne nous ferait-il éprouver que ces délicieuses émotions, il aurait déjà fait beaucoup pour nous; il nous aurait offert une succession de jouissances sans regrets, sans fatigues, sans aucune espèce d'ébranlement violent. C'aurait été son plus précieux don, si l'amour de la patrie, si l'amour conjugal, si la divine amitié n'étaient aussi de ses libéralités.
Vous rentrez dans votre pays après quatre ans d'absence; vous parcourez les sites, théâtres des jeux de votre enfance et témoins de l'agitation que la première connaissance des hommes et l'aurore des passions produisent dans nos sens; vous vivrez dans un moment de la vie de votre enfance, vous jouirez de ses plaisirs; vous sentez tous les feux de l'amour de la patrie. Vous avez, ditesvous, un père, une tendre mère, des sœurs encore inno-
cenles , des frères à la fois vos amis ; homme trop heureux! cours, vole, ne perds pas un moment. Si la mort t*arrêtait eu chemin tu n'aurais pas connu les délices de la vie, celles de la douce reconnaissance, du tendre respect et de la sincère amitié. Mais, me dites-vous, j'ai une femme et des enfants!... C'en est trop, mon cher ami; c'en est trop, ne t'en éloigne plus; le plaisir pourrait te suffoquer au retour, ou la douleur t'accabler au départ... Une femme et des enfants... Une femme et des enfants , un père et une mère , des frères et des sœurs, un ami ! Et l'on se plaint de la nature, et l'on se demande : pourquoi sommes-nous nés? Et l'on souffre avec impatience les maux passagers, et l'on court avec fureur après les vides de la vanité, des richesses. Quelle est donc, ô infortunés humains, la boisson dépravatrice qui a ainsi altéré les penchants écrits dans votre sang, sur vos nerfs, dans vos yeux?... Eussiez-vous l'âme aussi ardente que le foyer de l'Etna, si vous avez un père, une mère, une femme, des enfants, vous ne pouvez redouter les anxiétés de l'ennui.
Oui, voilà les seuls, les vrais plaisirs de la vie, et dont rien ne peut ni nous distraire ni nous indemniser. L'homme a beau s'environner de tous les biens de la fortune, dès que ces sentiments s'enfuient de son cœur, l'ennui s'en empare : la tristesse, la noire mélancolie, le désespoir se succèdent, et si cet état dure encore, il se donne la mort.
Pontavéri est arraché à Taïti; conduit en Europe, il est accablé de soins; l'on n'oublie rien pour le distraire. Un seul objet le frappe, lui arrache les larmes de la douleur: c'est le mûrier à papier. Il l'embrasse avec transport en s'écriant : Arbre de mon pays! Arbre de mon pays!.,. L'on prodigue en vain aux cinq Groënlendais tout ce que la cour de Copenhague peut offrir. L'anxiété de la patrie, de la famille, les conduit à la mélancolie et de là à la mort... Au lieu de cela, combien d'Anglais, de Hollandais,
tOS APPENDICE,
de Français qui vivent avec les sauvages ! C'est que ce» iniortunés étaient avilis en Europe, vivaient jouets des passions et tristes rebuts des grands; tandis que l'homme de la nature vit heureux dans le sein du sentiment et de la raison naturelle.
Nous venons de voir comment, par le sentiment, nous jouissons de nous, de la nature, de la patrie, des hommes qui nous environnent. Il nous reste à observer comment il nous fait tressaillir à l'aspect de différentes vicissitudes de la vie. C'est ici que nous nous convaincrons que s'il ne nous rend amis du beau, du juste, il nous révolte contre l'oppresseur et le méchant.
Une jeune beauté est entrée dans sa seizième année, les roses sur son teint font place aux lis ; des yeUx de feu se sont presque éteints; la vivacité des grâces n'est plus que la langueur de la mélancolie... elle aime... T'inspiret-elle le respect, la confiance, c'est le respect et la confiance du sentiment. T'inspire-t-elle le mépris de sa faiblesse, à la bonne heure; mais ne me le dis jamais si tu prises mon estime.
Nina aima; son bien-aimé mourut, elle eût dû mourir aussi. Elle lui survécut toutefois, mais pour lui rester fidèle. Nina a bien su que son bien-aimé était mort, mais le sentiment ne peut pas concevoir son anéantissement. Elle l'a attendu toujours; elle l'attendrait encore... Tu plains dédaigneusement sa folie... Homme dur! sens-tu, au lieu de cela, l'estime de sa constance et l'attendrissement du sentiment.
Une femme adorée est morte. C'est celle de ton ennemi. L'infortuné en est accablé : il a fui la société des hommes; le drap noir a remplacé la tapisserie de la gaieté. Deux flambeaux sont sur la* table, le désespoir dans son cœur ; il passera ainsi le reste languissant de sa vie... Ame bonne, tu sens ta haine se calmer ; tu cours à son tombeau lui prodiguer les marques de la réconciliation. C'est la réconciliation du sentiment. ^
PIÈCES A L'APPUI. d09
Vous avez lu Tacite. Quel est celui de vous qui ne s est écrié avec le jeune Caton : Que Von me donne une épéepour tuer ce monstre. Depuis deux mille ans le récit des actions de Marius, de Sylla, Néron, Caligula, Domitien, etc.,voui révolte. Leur souvenir est celui de la haine et de l'exé» cration.
Le spectacle odieux du crime prospérant ou de Tinnocence dans les fers vous brise le cœur; le découragement circule dans vos veines pour y allumer bientôt le désir do la vengeance. Viennent-ils à paraître...
(La dernière phrase était indéchiffrable.)