‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 24 sur 144 · Novembre · texte numérisé non relu

Novembre

intéressé, il était nommé membre de la fameuse commission. Dès lors, il se crut un personnage en passe d'arriver rapidement à la fortune^ et de terminer l'affaire de la succession.

Cette question, vitale pour la famille, venait de se compliquer de la façon la plus fâcheuse. La conquête, en effet, avait eu pour premier résultat d'obliger les Jésuites à quitter File. Les terrains et les bâtiments que les bons pères y possédaient et qu'ils avaient acquis de si commode façon, étaient devenus propriété de l'État français. Les bâtiments avaient été affectés à l'instruction publique, les biens fonciers mis sous séquestre et confiés aux soins des économes de l'Université. Charles Bonaparte essaya bien de démontrer que l'utilité d'une pareille affectation n'empêchait pas le vice de l'acquêt. Rien n'y fît. Or, commencer un nouveau procès avec des gens disposés à plaider aux frais de l'État, c'était s'exposer à un conflit interminable et onéreux. Il y renonça et se décida à réclamer, sinon une indemnité, tout au moins une compensation proportionnée à la privation desdits biens. Mais, dans cette lutte nouvelle, il allait se heurter contre des difficultés d'un autre genre, l'inertie d'une administration qui avait intérêt à maintenir un statu quo avantageux à ceux de ses membres chargés de la gestion de cette fortuné.

D'ailleurs, avec ces démarches et ces allées et venues perpétuelles, les ressources diminuaient sensi-

1. Il fut du çeû% nombre des Ajacciens qui, en 1772, eurent l'autorisation d'avoir des armes chez eux (Mss. Archives de la guerre). Sur la liste des personnes autorisées, on lit les noms de : Pietro Maria Peraldi, intendant de la santé, Nicolas-Louis

blement^ tandis que les charges de famille ne faisaient qu'augmenter. Le 14 juillet 1771 * un cinquième enfant lui était né, Marie-Anne Bonaparte ; en 1773, un sixième, et le 21 mars 1775, un septième, Lucien Bonaparte*. Sur les sept, cinq vivaiejit au commencement de Tannée 1776, et Madame Laetitia se trouvait encore enceinte. L'avenir s'annonçait donc assez triste, malgré tous les honneurs dont Charles se voyait comblé, honneurs coûteux, il est vrai, qui ne lui avaient rapporté, pour le moment, que des déboires et des pertes d'argent. Ce fut alors que M. de Marbeuf lui conseilla de profiler de sa situation de famille pour solliciter, en faveur de ses deux aînés, des places gratuites dans les écoles du gouvernement. Il y avait tous les droits. De l'un de ses fils on pourrait faire un marin, de l'autre et de Joseph Pesch, des ecclésiastiques.

Charles revint à Ajaccio avec ce nouveau projet en tète. On en parla longuement dans le ménage. En définitive, on se décida à suivre l'avis du protecteur et à formuler une demande collective.

Les enfants présentaient des différences considérables de caractère et d'aptitudes. Joseph Bonaparte et Joseph Fesch étaient timides et doux. Napoléon, au contraire, maigre, laid, criard et colère, mettait tout

Paravicini, Antonio Colonna Ornano, François Bacciochî et set deux fils, Carlo Buonaparte, assesseur de la justice, pour sûreté et voyage (n" 11).

1. Mss. Archives corses. Acte de naissance de Marie-Pauline. — Voir les pièces à Tappui. (Cette pièce existe en italien aux archives de Corse.)

2. Mss. Archives corses. Acte de naissance de Locien (voir les pièces à l'appui). Le grand-oncle, le nouvel archidiacre d'AJaccio, fut parraiiu

ANNÉE 1776. 6a

en désordre dans la maison maternelle. « Rien ne « m'imposait, a dit lui-même Bonaparte à Sainte- « Hélène. Je ne craignais personne. Je battais Tun, « j'égratîgnais l'autre; je me rendais redoutable à « tous. Mon frère Joseph était battu, mordu, et j'avais « porté plainte contre lui, quand il commençait à « peine à se reconnaître. Bien m'en prenait d'être « alerte; maman Laetitia eût réprimé mon humeur « belliqueuse; elle n'eût pas souffert mes algarades. « Sa tendresse était sévère ; elle punissait, récompen- « sait indistinctement; le bien, le lAal, elle nous « comptait tout. Mon père, homme éclairé, mais trop « ami du plaisir pour s'occuper de notï-e enfance, « cherchait quelquefois à excuser nos fautes. » Dans de pareilles conditions, on comprendra ce que dut être son éducation première. « Elle fut pitoyable, « comme tout qe que Ton faisait en Corse, » a dit également Bonaparte.

Il avait bien reçu des leçons d'italien dans un pensionnat de petites filles, appris quelques phrases de l'histoire sainte et du catéchisme chez le grand-oncle Lucien, tracé les premières lettres de l'alphabet avec le secours de l'oncle Fesch, mais c'était tout. Sa mère se trouvait hors d'état de lui donner les notions de quoi que ce fût. C'était déjà péniblement qu'avec l'aide de dame Ilaria la nourrice, de dame Saveria la femme de charge et de la tante Mannuccia, elle pouvait mettre un peu d'ordre dans la maison. De français, le jeune Bonaparte n'en savait pas un mot. Toujours dehors, les chausses défaites, les cheveux en l'air, le nez au vent, il préférait de beaucoup au foyer maternel la société du pâtre Bagnoli et celle des marins corses.

Ce fut le 13 juin 1776 que Charles Bonaparte se fît délivrer, par les soins de l'intendant M. Demetrio Stefanopoii^ les actes de naissance nécessaires à la rédaction de sa supplique. Le 1*' juillet, il l'adressait au gouverneur. Cette demande, malheureusement, n'était pas faite dans la forme voulue. Elle dut être plusieurs fois modifiée et complétée. Ce qu'on réclamait principalement, c'étaient les preuves de quatre degrés de noblesse de père. Mais les pièces probantes se trouvaient éparpillées un peu partout, en Corse et en Toscane. Il fallait les faire rechercher, copier, homologuer. Tout cela exigeait du temps, beaucoup de temps. Or, à ce moment, on se préoccupait beaucoup de ridée qu'avait émise le nouveau contrôleur général, M. Necker, de faire nommer à l'élection les délégués des trois ordres, chargés de la répartition de l'impôt ordinaire ainsi que du vote de l'impôt extraordinaire. En Corse, c'était mettre fin aux pouvoirs de cette commission des Douze, commission qui n'avait été, en réalité, que l'humble servante de l'intendant. Ce changement répondait précisément au désir de M. Necker d'annihiler les états provinciaux, les assemblées du clergé et l'omnipotence des intendants. En Corse, on ne' réussit qu'à déplacer l'influence

Gouverneur et intendant s'entendirent, en eflet, pour ne faire arriver comme députés qae des gens sans initiative. Paul Casablanca, déjà dévoué à la cause française , fut nommé député du tiers ; Mgr Santini, l'évêque de Nebbio, le plus pauvre de l'île, fut l'élu du clergé. Pour Charles Bonaparte,

1. Mss. Archives de la guerre. — Acte certifié par le subdélégué de la province, Ponte, le 25 juin 1776.

ANNEE 1777. 6j

c'était un solliciteur; il était besogneux, vaniteux et ambitieux, son choix était tout indiqué. On lui proposa de représenter la noblesse ; îl accepta. Le 8 juin, il était nommé député. Régler en maître les intérêts de ses concitoyens, aller à Versailles, â la cour, être présenté au roi de France, c'était un rêve, un beau rêve. Sa réalisation devait entraîner bien des dépenses. Mais que de compensations, que d'avantages ne faisait-on pas briller à ses yeux! De ce jour, on ne jura plus dans la famille que par le comte de Marbeuf et par M. de Boucheporn. Aussi, quand le comte revint en Corse avec le titre de gouverneur général, les trois ordres s'empressèrent-ils, sur la proposition de Charles Bonaparte, de voter Tinscription d'une légende commémorative sur une grande table de marbre appliquée à la façade du palais des Douze :

j À Louis Charles René, comte de Marbeuf, chevalier commandeur de l'ordre de St-Louis, lieutenant-général en chef des troupes françaises, gouverneur suprême de la Corse, président des États, homme très distingué par la sagesse, la justice, la prudence, en reconnaissance de ses libéralités envers l'île entière, et, pour en laisser un souvenir solennel, tous les ordres de l'île, tous les hommes recommandables et ceux qui se sont réjouis du retour d'un homme qui a si bien mérité de leur pays, ont eu soin de faire graver, sur le marbre, les sentiments d'amour ■qui, depuis longtemps, étaient gravés dans leur cœur. î)

« Mais au gré des mortels la faveur est changeante. »

Douze années plus tard, la fameuse inscription faisait place à cette autre :

« La Corse, aujourd'hui heureuse et libre, pour rendre

tiommage à la vérité, a détruit le monument érigé par l'imposture et TadulatioD, en l'honneur d'un tyran qui avait fait peser sur elle le joug du malheur. »

Imposture et adulation^ ces deux expressions sont dures, surtout pour Charles Bonaparte, qui pouvait pourtant invoquer, comme circonstances atténuante! de son manque de patriotisme, les besoins incessant! ■\e sa nombreuse famille. Sa fille Marie-Anne, celle net en 1771, venait de mourir. Une autre l'avait immédiatement remplacée (3 janvier 1777^). On lui avait donné les mêmes prénoms, et Tannée n'était pas écoulée que tout faisait présager Tàrrivée d'un nouvel héritier. Il fallait donc aviser à tout prix, pour ftiire face à ces charges, si l'on voulait que les enfants reçussent une éducation en rapport avec les dignités dont le père était revêtu, et méritassent les grâces royales.

Aussi la nouvelle de l'admission gratuite de l'un des fils à l'École militaire de Brienne fut-elle accueillie avec joie ; mais cette faveur concernait celui des deux jeunes gens né le 15 août 1769. L'idée vint-elle alors au père de substituer l'un d'eux à l'autre et de faire profiter l'aîné de la grâce accordée au second? Gomme nous l'avons dit, l'affirmation est impossible.

Ce qui est certain, c'est que l'embarras de Charles Bonaparte était grand. D'après la lettre d'avis, il devait présenter en personne ses preuves de noblesse à M. d'Hozierde Sérigny, puis conduire à Brienne le jeune homme muni d'un trousseau et suffisamment versé dans la langue française pour écrire et lire couram-

Page 1