CHAPITRE IV
15 AOUT 1769. — 15 DéCBHBKB 1778.
Organisation de la conquête. — Opinion de Paoli sur la situation de l'île de Corse (1776). — Charles Bonaparte se déclare fervent partisan de la domination française. — Ses démarches pour l'obtention de son titre de noblesse.
— La succession Odoue. — Nomination de Charles Bonaparte à la commis» •ion des douze gentilshommes. '— Naissance de Marie- A nue Bonaparte (1771). — Naissance de Lucien Bonaparte (1773). — Knfance de Napoléon. '- Démarches de Charles pour faire entrer ses bis dans les écoles du gou« Yemement. ~ Sa nomination de député de la noblesse de Corse (8 juin 1777).
— Naissance de Louis Bonaparte (2 septembre 4778). — M. le comte de llarbeuf et la femme de l'intendant de Corse, M. de Boucheporn, sont le parrain et la marraine dn futur roi de Hollande. — Départ pour la France de Charles et de ses deux Bis, Joseph et Napoléon, le 15 décembre 1778*.
Le premier soin des vainqueurs avait été d'organiser leur nouvelle conquête de manière à rendre tout acte d'indépendance désormais impossible.
Les troupes une fois réparties dans l'Ile, de Bas-
1. Principaux événements de 1769 à 1779.— (1771) Exil du Parlement.— (1772) Commencement de l'insurrection américaine.— Révolution de Copenhague. — Révolution de Stockholm. — Démembrement de la Pologne. — (1773) Suppression des jésuites par Clément XIV, — (10 mai 1774) Mort de Louis XV. — (1774) Affranchissement des serfs des terres domaniales. — (1775) Émeute dans Paris. — Malesherbes, Saint-Germain, Turgot, Necker. —(4 juillet 1776) Déclaration d'indépendance des États- Unis. — (30 mai 1778) Mort de Voltaire. — (1778) Guerre avec l'Angleterre. — Combat naval d'Ouessant.
tia à Porto-Vecchio, de Calvi à Bonifacio, on s'était empressé de procéder au désarmement général. Gela fait» on avait recherché et arrêté, comme accusés de rébellion contre sa majesté très chrétienne, ceux d'entre les notables Corses qui, à l'exemple de Paoli,ne s'étaient pas décidés à s'expatrier de bonne volonté.
Ceux-là furent bel et bien jugés, condamnés et fusillés ou tout au moins jetés dans les prisons de Toulon, où ils eurent à subir les plus mauvais traitements. Le comte de Narbonne et le général de Sionville se distinguèrent dans cette chasse à Thomme, qui fut souvent sans succès, car le nombre des réfractaires à l'autorité royale devint de plus en plus considérable. En 1774, malgré les sept mille cinq cents hommes de garnisqn, on comptait en effet^ plus de deux cents Corses cachés dans les makis, à la suite d'assassinats commis sur les agents royaux.
La tranquillité matérielle à peu près établie, on appliqua à la Corse le système administratif en usage en France dans les pays d'état. L'île eut un gouverneur général honoraire, le ministre de la guerre ; un lieutenant général commandant en chef; un conseil supérieur avec un maître des requêtes, M. Chardon*, comme président, et un avocat procu- . reur général, M. Nicolas Coster, conseiller du roi ea ses conseils; enfin M. François-Nicolas de la Ouillaumye, comme intendant de justice, police, finances,
1. Mss. Archives guerre. En 1772, on comptait cent dix-huit bandits, dont douze à Rocca et à Porto-Vecchio, deux dans le district d'Ampugnani et six dans celui de Bonifacio.
2. M. Chardon eut pour successeur, le 9 avril 1775, M. Bertrand de Boucheporn,
fortifications et vivres auprès de ses troupes, et commissaire départi de sa Majesté pour l'exécution de ses ordres et pour l'administration générale des étangs de salubrité, ordonnateur, conservateur et réformateur général des bois. Elle fut aussi dotée de cinq commissaires ordinaires des guerres» et de onze juridictions : Bastîa, Gorté, La Porta d'Ampugnani, Cap Corse, Nebbio, Calvi, Vico, Ajaccio, Sartène, Bonifacio et Aleria.
Elle eut également quatre tribunaux ou juntes, destinés à régler les affaires de police intérieure. Les membres de ces juntes étaient, en partie, choisis parmi les insulaires. De leur côté , les villes conservèrent leurs municipalités. Juntes et municipalités étaient soumises à la juridiction supérieure et à la surveillance de délégués de l'autorité royale portant le nom de commissaires du roi.
En somme, Tile jouissait d'une sorte d'autonomie administrative, sur laquelle venait se greffer le mécanisme gouvernemental établi en France.
Pour compléter ce système, on songea à gratifier la nouvelle province de l'organisation sociale de la métropole. Or, faire adopter le principe de l'inégalité des classes, dans un pays où les grandes propriétés n'existaient pas, où la division de la terre était extrême, n'était pas chose aisée à réaliser. Cette combinaison tenait pourtant à cœur aux conquérants et surtout à ceux des Corses qui comptaient bien, grâce à leur trahison, recueillir les dépouilles des bannis ei
1. Les cinq eommissaires étaient : MM. Blanchard, Gressier de la Grave, Hullin de Ghamperoux, Miliin de Grandmaiaon, Pasdeloup et Paulaio.
recevoir les faveurs dont on ne manquerait pas de faire une large distribution. Ainsi donc, préparer Tantagonisme entre les villes et les campagnes, favojriser les citadins, leur donner tous les emplois, créer de toutes pièces une aristocratie, combler ses membres de grâces et de pensions, en un mot, diviser pour régner, tel fut le programme des représentants de l'autorité nouvelle.
Qirelques Corses, comme M. de Buttafuoco, allaient même plus loin dans leurs prétentions. Ils réclamaient Tinstallation de grands fiefs, dont ils auraient été les titulaires. Ce Buttafuoco, du reste, n'eut pas à se plaindre de la générosité de ses nouveaux maîtres. Le 1" octobre 1769, il fut autorisé à former un régiment de son nom; plus tard, il devint inspecteur du régiment provincial de l'île de Corse*. Quatre ans après, il était fait comte, puis maréchal de camp. 11 recevait enfin, à titre d'indemnité, des propriétés importantes. Les Casablanca, les Ornano et plusieurs autres familles furent tout aussi bien partagées. Dans cet ordre d'idées on institua en 1770 la commission, dite des douze. Cette commission se composait de douze gentilshommes Corses dont les fonctions consistaient à surveiller la répartition de l'impôt foncier, fonctions toutes nominales, les titulaires ayant eu soin d'abandonner au|
1. LMnspection avait été créée par ordonnance du 23 août 1772. Le costume du régiment provincial était ainsi composé : veste trune à capuchon, basques de devant relevées et agrafées, gilet blanc, ceinture à la corse, guêtres de peau jaune^ chapeau corse relevé d'un côté, boutons blancs, armement corse.
£n 1786, le aapuchon fut supprimé ; le gilet et les revers furent verts.
înlendants les droits qu'Us devaient tenir de leurs concitoyens.
De ce jour, la pacification de Tîle parut prochaine et complète. Seuls, il est vrai, les paolistes résidant à l'étranger se trouvaient encore en rapports constants avec ceux de leurs partisans restés dans l'ile. Cette connivence secrète, entretenue à l'aide de Tardent anglais, n'était pas sans inquiéter le gouvernement, qui voyait déjà poindre à l'horizon la possibilité d'une nouvelle lutte maritime avec sa puissante voisine. Aussi ce dernier fit-il toutes sortes de tentatives pour essayer de rattacher Paoli à la cause française.
Un ofiicier de mérite, M. deValcroissant,fut chargé de sonder les intentions du chef Corse, de lui faire des offres sérieuses et de lui montrer les grands avantages que certains de ses compatriotes avaient retirés de leur adhésion à Tétat de^ choses nouveau. Ces démarches restèrent sans résultat. En 1776, M. le comte de Saint-Germain les fît renouveler. Dans ce but il envoya un abbé Corse, M. Benedetti. Cet agent avait mission de s'aboucher avec Paoli, et de traiter au besoin avec lui. Il quitta Paris dans la nuit du lundi .23 septembre, vint à Londres, et fut introduit auprès du général par son secrétaire, l'abbé Antonio Francesco Andrei. Il se présentait au nom d'un ami commun, l'évêque d'Aléria. La réponse de Paoli est assez curieuse pour mériter qu'on en donne des extraits^,
« J'ai répondu à M. de ValcroissaQt, venu ici différentes 1. Mss. Archives de la guerre.
fois, que les grâces ne pouvaient s*allier avec mon honneur, puisque je les avais refusées lorsque j'étais à la tête de la nation ; que les ayant refusées alors, à plus forte raison je deyais les refuser à présent, puisque je serais regardé comme un homme vénal et ambitieux. Il ne me convient donc pas de m'avancer par le moyen du sang de mes compatriotes, d'autant plus que je ne vois pas que ma nation ait lieu d'être contente de la manière dont elle est gouvernée. Mais loi^sque j'apprendrai qu'elle sera heureuse, je n'hésiterai pas un moment à m'unir à elle. Vous voyez bien vous-même que je ne dois pas faire autrement en bonne conscience- Lorsque je fus fait général, je jurai de procucer à ma patrie les plus grands avantages qu'il me serait possible. Je suis toujours dans le niôme sentiment. Ce que je vous dis est si vrai, que si je mettais ma cause dans les mains de M. le comte de Saint-Germain, ce ministre si sage et qui connaît si bien les lois del'honneur, je suis assuré qu'il m'approuverait... Les Corses ont raison d'estimer mieux d'être sujets du roi de France que de quelque autre puissance que ce soit. Mais ce que je veux dire, c'est que les Corses soient libres et non sujets. C'était une simple assistance que je demandais aux Français et non pas qu'ils devinssent maîtres de la Corse... Cette domination d'ailleurs, est douteuse, si l'on considère le naturel des Corses, toujours prêts à la révolte, et naturellement intolérants de toute espèce de sujétion étrangère, surtout depuis qu'ils ont goûté les fruits et les avantage* [le la liberté... douteuse, à cause del'envie, do la jalousie [(u'engendrent dans le peuple la distinction des sujets, que la nation verra sous un gouvernement monarchique, ainsi que les honneurs et les distinctions acicordés à des personnes qui ne jouissent d'aucun crédit auprès des Corses. Par exemple, quelle plus grande injure pouvait-ou faire en Corse que celle d'accorder à Buttafuoco le droit exclusif de chasse dans sa propre piévc, quoi de plus capable de révolter Tânie, même des personnes les plus tran-
quilles et les plus pacifiques de Ja nation, que de mettre un Corse en possession du bien d'un patriote, comme s'en flalle Casabianca...
u . . . Ces mêmes Corses ambitieux qui demandent à présent à la Cour des grâces injurieuses à la liberté de la nation, seront faciles à se laisser conduire, et les premiers, conservant toujours une âme vénale, seront prêts à se déclarer pour la révolte...
« Je maintiena toujours mes anciennes demandes»...
« Je puis vous assurer que si le roi ne change pas le commandant actuel, plus il restera, plus les Corses seront mécontents... Je connais le comte de Marbeuf, je l'ai assez pratiqué pour savoir qu'il n'a aucune des qualités propres à gouverner cette nation ; et puis je suis assez riche pour attirer quand je le voudrai tous ceux qu'il a cherché à s'attacher...
« Nicodème Pasqualini alla en Corse en 1774, sans ma participation, quoiqu'on le crût. . Les mêmes protégés de M. de Marbeuf écrivirent à mon frère (Clémente Paoli) et ménagèrent cette intrigue avec les réfugiés en Toscane... Casabianca comme colonel du régiment provincial est à ma dévotion secrète... Si je m'en sers, c'est qu'en méprisant le traître, il est avantageux de profiter de la trahison, quand l'occasion favorable sera arrivée... »
Ainsi donc, en 1776, la Corse était tranquille, sinon française. Paoli et les siens comptaient sur les événements pour recommencer la lutte. Ils témoignaient le plus profond mépris pour ceux de leurs compatriotes qui s'étaient laissés prendre aux promesses du gouvernement. Ce sentiment est des plus naturels, et ce qui s'est passé en Alsace-Lorraine, dans ces dernières années, peut nous servir de critérium du juge-
1. Voir la conquête de la Corse et les propositions de M. Paoli, en 1764.
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ment à porter sur ceux qui acceptent ces comp]u».*ni8 honteux. Or, dans cette chasse aux emplois et aux honneurs, Charles Bonaparte s'est montré l'un des Corses les plus opiniâtres et les plus favorisés. C'est pourquoi, après s*être fait confirmer dans ses fonctions d'assesseur^ à la. junte d'Ajaccio, il avait immédiatement songé à profiter des titres de noblesse dont son père avait été gratifié, pour obtenir les grâces du gouverneur et faire partie de la fameuse commission des douze gentilshommes, dont on annonçait à grand briiit la prochaine installation. En dehors des droits aux exemptions de certaines charges municipales que devait entraîner le titre de membre de la noblesse corse, un intérêt plus grand encore l'excitait à toutes ces démarches, celui du procès Odone. Ses compétiteurs, les Jésuites, étaient expulsés de France ; il avait donc tout lieu de croire qu'il serait plus facilement réintégré dans les biens de son grand-père maternel. Dès le 30 novembre 1769*, en efiTet, il réclamait de Tarchevèque de Pisé des lettres patentes de noblesse. Il les obtenait l'année suivante* et, tout aussitôt, se mettait en instance auprès du conseil supérieur de Corse pour en recevoir une déclaration officielle.
Cette notification lui fut faite, par arrêt du 13 septembre 1771. L'année suivante, grâce à l'appui de M. le comte de Marbeuf, qui s'était fait son protecteur
1. Conseiller d*un juge d'épée. Les tribunaux appelés bailliages, présidés par les lieutenants généraux des baillis, existèrent jusqu'en 1789. Ils jugeaient seuls des procès civils de la noblesse et du clergé.