Msski ArchiTiïs ^ la guerre. — Voir pièces à TappuL
L'avenir se présentait donc assez tristement pour le jeune lieutenant, déjà bien obéré à la suite de son long voyage. Or, il fallait prendre une décision. Il demanda donc un congé immédiat. Il ne put Tobtenip que pour le mois de janvier de Tannée suivante. Les exigences du service et celles d'une nouvelle installation nécessitaient la présence de tous les officiers.
Ces événements douloureux et la répulsion instinctive que lui inspiraient les exigences d'un service monotone^ aigrirent son caractère. Le climat humide et froid du Nord, si peu fait pour cette nature essentiellement nerveuse, agit également d'une façon fâcheuse sur sa santé. Il ressentit à Douai les premières atteintes de la fièvre qui ne devait plus le quitter pendant sept ou huit années. Ce fut, sans doute, sous l'oppression de ces pensées lugubres, et au souvenir des ennuis dont sa famille était accablée, qu'il eut un instant des idées de suicide. Du moins, les lignes qu'on va lire, lignes écrites dans un accès de misanthropie et qui témoignent du dérangement des facultés du jeune Corse à cette époque de sa vie, semblent l'indiquer fort clairement.
« Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui ? Du côté de la mort. Dans Taurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre longtemps. Je suis absent depuis six ou sept ans de ma patrie. Quel plaisir ne goûterai-jo pas à revoir, dans quatre mois, et mes compatriotes, et mes parents? Des tendres sensations que me fait éprouver
1. Mémoires de madame de RémmaU II avouait plus tard à madame de Rémusat que la vie de garnison l'ennuyait.
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le souvenir des plaisirs de mon eniauee, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet ? et quelle fu» reur me porte donc à vouloir ma destruction ? Sans doute, que faire dans ce monde? puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer? Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains et j'attendrais patiemment que la nature eût achevé son cours, mais, puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère? Que les hommes sont éloignés de la nature I Qu'ils sont lâches, vils, rampants l Quel spectacle verrais-je dans mon pays ? Mes compatriotes chargés de chaînes embrassent en tremblant la main qui les opprime. Ce ne sont plus ces braves Corses qu'un héros animait de ses vertus, ennemis des tyrans, du luxe, des vils courtisans. Fier, plein du noble sentiment de son importance particulière, un Corse vivait heureux. S'il avait employé le jour aux affaires publiques, la nuit s'écoulait dans les tendres bras d'une épouse chérie, la raison et son enthousiasme effaçaient toutes les peines du jour; la tendresse et la nature rendaient sa nuit comparable à celle des Dieux. Mais avec la liberté, ils se sont évanouis comme des songes, ces jours heureux ! Français, non contents de nous avoir ravi tout ca que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos mœurs I le tableau actuel de ma patrie et l'impuissance de la changer sont une nouvelle raison de fuir une terre où je suis obligé par devoir de louer des hommes que je dois haïr par vertu. Quand j'arriverai dans ma patrie, quelle figure faire, quel langage tenir? Quand la patrie n'est plus, un bon citoyen doit mourir.
c< Si je n'avais qu'un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, je partirais au moment même ; j* enfoncerais dans le sein du tyran le glaive vengeur de la 'patrie et des lois violées, . . La vie m'est à charge, parce que je ne goûte aucun plaisir et que tout est peine pour moi; elle m'est
à charge, parce que les hommes avec qui je \Î8 et vivrai probablement toujours ont des mœurs aussi éloignées des miennes que la clarté de la lune difîère de celle du soleil. Je ne puis donc pas suivre la seule manière de vivre qui pourrait me faire supporter la vie, d'où s'ensuit un dégoût pour tout. »
Tout est étrange dans ce pri d'un Werther de dixsept ans, officier du roi. La haine de la France, l'àpre désir des jouissances qu'il ne peut se procurer, les tableaux erotiques, la soif de la gloire, le besoin de poser pour ses concitoyens, la haine de ce qui l'entoure, tout se retrouve dans cet écrit d'un malade, d'un inconscient, dont une fièvre bizarre, véritable fièvre d'halluciné, va diriger tous les actes, jusqu'à ce qu'il ait accompli ses rêves les plus insensés.
Deux mois après, le l®*" février 1787, il quittait Douai pour n'y plus revenir et commencer cette existence errante, qui a fait de sa carrière régimen* taire une des plus curieuses qu'il soit possible de rencontrer.
Il était resté au régiment quatorze mois et vingt jours.