‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 63 sur 144 · A AJACCIO · texte numérisé non relu

A AJACCIO

nal, le confident de ses travaux historiques. Il n'arriva donc à Ajaccio que dans les derniers jours du mois de février 1787.

Quelle dut être l'impression de madame Bonaparte et du reste de la famille, en revoyant revêtu de Tuniforme d'officier de l'artillerie royale, ce bambino qui depuis huit ans et deux mois n'avait pas remis les pieds sur le sol natal ? Que de changements! L'enfant s'était fait homme. Au lieu du gamin criard et colère, on retrouvait un jeune officier au regard perçant, au teint pâle, au front enfiévré et à la démarche hâtive €t saccadée. Parlant par monosyllabes, voulant tout dominer, tout régenter, tel il était déjà, tel il allait imposer sa volonté à tous ceux qui l'approchaient. Dans le fait, il en avait presque le droit. Son retour avait fait événement dans la ville. Il était le premier Corse sorti des écoles militaires de France et admis dans une arme spéciale. Joseph, à la recherche d'une position, n'avait ni le goût ni l'intention de s'ériger «n maître. Lucien était à Aix, depuis la fin de l'année 1783, se préparant, disait Joseph, à entrer 43ans le béat Escadron. Élisa continuait le cours de sa monotone existence à Saint-Gyr. Louis avait neuf ans. Pauline, la gentille Paulette, gagnait ses sept ans. Carletta était une fillette de cinq ans et Jérôme Bonaparte un bel enfant de trois ans.

Le grand-oncle Lucien, l'archidiacre,* était atteint de la goutte. Obligé de garder la chambre, il ne pouyait que donner des conseils et subvenir aux principales charges de la famille ^ L'oncle Fesch, l'abbé, était le confident de tous les jeunes gens. Dans ces

1. Ce fut le 1*' avril que Bonaparte écrivit à M. Tissot, docteur

conditions, Bonaparte devenait donc le seul homme de la famille. Il sut le montrer, en prenant en main les affaires de la maison. Il était temps, car elles périclitaient depuis nombre de mois. Tout avait mal tourné Tannée précédente. La récolte n'avait pas été bonne et madame Bonaparte en était encore à pouvoir rembourser les nombreuses dettes de son mari. Pauvre père! depuis deux ans déjà il n'était plus. Cette perte avait été d'autant plus sensible pour la famille que s'il avait vécu, il aurait fait partie de cette grande assemblée des notables réunis à Versailles, de laquelle la France attendait tant d'heureuses améliorations.

Tout d'ailleurs était changé dans le personnel de i'ile. M. le marquis de Jaucourt était devenu gouverneur général ; M. de la Guillaumye, intendant ; M. le vicomte de Barrin, lieutenant-général, chef de la 21* division et M. le comte Durosel-Beaumanoir, commandant en seconde L'esprit des habitants s'était également profondément modifié. Une sorte de réaction tacite se manifestait contre l'occupation française. Des symptômes de mécontentement ou mieux de réveil national, se faisaient jour. Des agents de Paoli se montraient dans le pays. Ses partisans, restés en Toscane et à la tête desquels se trouvaient Clémente Paoli, Piétri et les frères Ârena, s'agitaient pour reprendre leur ancienne influence.

Dans les familles même, les divisions d'opinion

à Lausanne, pour lui demander une consultation écrite pour son grand-oncle. Tissot a mis en marge : Lettre non répondue, peu intéressante.

1. M. de la Ferrandière commandait à Ajaccio. M. de Saura «était major.

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s'accentuaient. Chez les Bonaparte , on était généra* lement attaché au nouvel ordre de choses. Le besoin constant qu'on avait eu de la protection de M. de Marbeuf pour obtenir certaines faveurs, avait nécessairement classé cette famille parmi celles dévouées à la cause française. Bonaparte et Fesch» élevés en France et sortis de l'île, avaht d'avoir pu s'imprégner des idées de Charles Bonaparte, avaient conservé intacte la mémoire des récits fabuleux dont leurs oreilles avaient été ft:'appées lors des premières causeries au gynécée. Joseph, élevé à Autun, admi» dans les salons de l'évéque et chez les parents de son camarade James, avait des opinions tout opposées* Les alliés paternels, les Paravicini, les Giubega, les Bianelli, les Ornano, se montraient également favorables à la cause royale. Seul, le vieil oncle, l'archidiacre, gardait pur le sentiment des anciennes traditions. Ce fut en lui que Bonaparte trouva un auditeur bienveillant de ses théories nouvelles. Madame Loetitia^ impassible, se contentait de hausser les épaules, à l'audition des plaidoyers de cet admi* rateur passionné de Jean-Jacques et de Voltaire. Elle croyait son fils malade. De fait, il l'était moralement. Une fièvre nerveuse le minait. Le jeune homme avait besoin de repos physique et moral. Mais le temps s'écoulait rapide, avec ces occupations de la famille, ces promenades lointaines et ces démarche» incessantes auprès de MM. les administrateurs* Or la fin du congé approchait. Le 15 mai, Bonaparte devait être de retour à son poste. Dès le 2 avril, û demandait une prolongation de congé de cinq mois et demi. Elle lui fut accordée. Sa lettre au ministre est curieuse.

« Le sieur Napoléon Buoiiaparte lieutenant en secondt sttppli monseigneur le maréchal de Ségur de vouloir bien lui accorder un congé de cinq mois et demi, à partir du 46 mai prochain, dont il a besoin pour le rétablissement de sa santé, suivant le certificat des médecins et chirur» giens ci-joint. Vu mon peu de fortune et une cure contraire je demande la gr&ce que le congé me soit accordé avec appointements.

Buonàpàhtk.

Bonaparte invoquait des raisons de santé. Elles n'étaient pas suffisamment sérieuses. Cet état fiévreux et nerveux formait le fond de sa constitution. Ëa réalité, ce qui le retenait en Corse, c'étaient les affaires embarrassées de la famille et son désir de continuer ses éludes favorites.

Il travaillait en effet à son Histoire de Corse, Il avait également commencé un roman et un drame historique , te Comte (TEssex. Il venait de terminer un conte, dans le genre de ceux de Voltaire et de Diderot : te Masque Prophète,

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