l" août 1789. Mss. Archives de la guerre
202 BONAPARTE A AUXONNK.
« Votre vieillard d'ailleurs ne fait, par ses réflexions, « qu'irriter le roi et la noblesse de France ; ce ne « serait pas assurément le moyen d'obtenir ce qu'il « souhaite. Vous dites que ce& discours sont aujour- « d'hui communs, même aux femmes. Je vous assure « que je ne les approuverai jamais. Je vous dirai « encore que le vent emporte les paroles, qu'il n'en « reste aucune trace, mais qu'un ouvrage imprimé « demeure, se répand partout, et peut nuire à l'au- « teur convaincu par son écrit, s'il n'a pas eu soin « de tenir son nom bien secret. Vous répliquerez de « nouveau : la vérité! la vérité! Je sais qu'il y a des « vérités que l'on peut et même que l'on doit dire; « mais il en est aussi qu'il faut taire ou tout au moins « beaucoup adoucir. Dans ce dernier cas, je ne ces- « serai de vous crier : de la discrétion! de la discret « tion! Ne vous offensez pas, mon cher ami, de ma « délicatesse, je la crois nécessaire. Soyez persuadé « que mes observations n'ont pas4)our printîipe l'en- « vie des critiques, mais qu'elles partent de mon zèle « et de mon amitié. Je Içs continuerai, si vous l'avez « agréable, dans l'autre partie de votre ouvrage, lors- « que vous me l'aurez envoyée. »
Mais le père Dupuy ne devait pas avoir à les continuer. Quand sa lettre parvint à Bonaparte, celuici avait déjà bien d'autres idées en tête. Necker, son héros de la veille, n'était plus en faveur. Il n'avait eu que le temps de gagner incognito la frontière, sans même prévenir sa famille.
Le serment du jeu de paume, la réunion de la noblesse et du clergé au tiers état, la prise de la Bastille, la fuite des princes, la nomination de Bailly en qualité de maire de Paris, la formation de la garde
nationale avec Lafayette pour chef, l'adoption de la cocarde nationale, enfin la fameuse nuit du 4 août, cette Saint-Barthélémy des p9'tmlèges, tous ces événements se passant en moins de six semaines, avaient achevé de modifier ses projets.
A Auxonne, la surexcitation était générale. Le dimanche 19 juillet, pendant les vêpres, un nommé Biautte avait sonné le tocsin. A ce signal, des mutins s'étaient rendus aux barrières et les avaient brisées, ainsi que les bureaux des préposés à la recette. ^Le lendemain, la même bande, ayant à sa tète un nommé Prudhomme, s'était portée chez le receveur des gabelles et avait mis sa maison au pillage. On fit bien intervenir un détachement du régiment de la Fère, mais les hommes refusèrent de marcher et assistèrent l'arme au bras à toute cette échauflburée. Leur capitaine, M. de Boubers, ayant voulu arrêter l'un des perturbateurs, fut poursuivi par la foule et s'échappa à grand'peine, sous un déguisement de femme. Le jour suivant seulement, les troupes se décidèrent à prêter leur concours, de concert avec deux compagnies de gardes civiques volontaires, formées à la hâte par les soins du maire, M. Petit.
Pour Bonaparte, il ne tenait plus en place. Il rêvait mille projets de révolte à Ajaccio. Il se trouvait dans un état de surexcitation incroyable, état que sa manière de vivre, depuis son retour d 'Ajaccio, expliquait suffisamment.
« Je n'ai d'autre ressource ici, écrivait-il à sa mère, « que de travailler. Je ne m'habille que tous les huit « jours; je ne dors que très peu depuis ma maladie : « cela est incroyable. Je me couche à dix heures et « je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais
« qu'un repas par jour, à trois heures : cela me fait « très bien à la santé... »
Avec un tel régime, il était difficile de ne pas tomber malade. Bonaparte devint en effet, anémique ; la fièvre ne le quitta plus et le chirurgien du régiment, M. Bienvelot, fut un instant fort inquiet.
Les nouvelles venues de Corse étaient graves. Fesch parlait du mouvement extraordinaire que la révolution occasionnait dans l'île, des démarches des partisans de Paoli, de l'intention où l'on était d'organiser un comité central, du projet de son frère Joseph de s'y faire placer et de l'avantage qu'il y aurait pour lui à se trouver à Ajaccio. D'autre part, Bonaparte voyait toutes les villes de France organiser leurs gardes nationales. Nul doute qu'Ajaccio n'en fit autant. Peut-être même serait-il possible de créer une milice dans toute la Corse. Or, lui seul était offificier sorti des écoles royales, lui seul, croyait-il, avait une autorité suffisante pour diriger ses concitoyens. Il y avait un rôle à jouer. Il fallait qu'il y fût.
Le 8 août, il sollicitait la faveur de jouir immédiatement du semestre d'hiver qui ne s'accordait ordinairement qu'à la fm d'octobre. A l'appui de sa demande, il invoquait les dangers de la traversée à une époque plus avancée de l'année. M. de la Morlière voulut bien accepter cette explication, car, le 9, il écrivait au ministre^ :
« J'ai l'honneur de prévenir M. le comte de la Tour du Pin que M. de Buonaparte, lieutenant en second au régiment de la Fère artillerva, est dans le cas de profiter
1. Mss. Archives de la guerre. M. de la Tour du Pin, ministre.
cette année d*iin semestre d'hiver, et comme cet officier est originaire de la Corse et qu'il doit se rendre dans cette île, que d'ailleurs il n'y a qu'une saison favorable pour faire la traversée, je supplie monsieur le comte de vouloir bien m'aulpriser à lui permettre de partir dans le courant du mois de septembre prochain. »
La réponse fut favorable^ et le congé accordé, du 15 septembre 1789 au 15 mars 1790. En attendant, il dut assister aux scènes d'insubordination qui se passèrent dans son régiment. Le 16 août, en revenant du polygone, les hommes se présentèrent devant la maison du colonel et réclamèrent la masse noù^e.
Cette masse noire se composait du total des boni résultant des sommes mises à la disposition des régiments pour rentretien, la solde et la nourriture des soldats. L'administration en était confiée à un conseil d'officiers de chaque corps. Il n'en était pas fait de décompte, de telle sorte que les hommes en ignoraient le montant et l'emploi. Or, ces derniers regardaient cet;*argent comme le leur, et depuis plusieurs années, ils demandaient tout au moins la participation à la gérance de ce capital.
A Auxonne, ils se montrèrent plus exigeants ; ils prétendirent se faire remettre l'argent. Le colonel n'osa refuser. Le lendemain , les soldats ivres-morts parcouraient les rues, arrêtaient les officiers et les forçaient à boire et à danser avec eux. Bonaparte fit comme tout le monde. Du reste, ce temps n'était pas perdu pour lui. Il faisait son apprentissage d'émeute. En correspondance continuelle avec Fesch, il envoyait