‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 78 sur 144 · M. Necker · texte numérisé non relu

M. Necker

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dront. Si vous daignez, général, approuver un travail où il sera si fort question de nous ; si vous daignez encourager les efforts d'un jeune homme que vous vîtes naître, et dont les parents furent toujours attachés au bon parti, j*oserai augurer favorablement du succès.

« J'espérai qudque temps pouvoir aller à Londres vous exprimer les sentiments que vous m'avez fait naître, et causer ensemble des malheurs de la patrie, mais l'éloignement y met obstacle. Viendra peut-être un jour où je me trouverai à même de le franchir.

« Quel que soit le succès de mon ouvrage, je sens qu'il soulèvera contre moi la nombreuse cohorte d'employés français qui gouvernent notre île, et que j'attaque ; mai» qu'importe, s'il y va de l'intérêt de la patrie I J'entendrai gronder le méchant, et si ce tonnerre tombe, je descendrai dans ma conscience, je me souviendrai de la légitimité de mes motifs, et, dès ce moment, je le braverai.

« Permettez-moi, général, de vous offrir les hommages de ma famille. Eh! pourquoi ne dirais-je pas de mes compatriotes? ils soupirent au souvenir d'un temps où ils espérèrent la liberté. Ma mère, madame Laetitia, m'a chargé surtout de vous renouveler le souvenir des années écoulées à Gorte.

« Je suis avec respect» général, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Napoléon Buon aparté, officier au régiment de la Fèie.

Auxonne en Bourgogne, 11 juin 1789.

Écrite quelques jours après l'ouverture des séances de la première Assemblée nationale, cette lettre est une profession de foi. Tout est à scruter dans cette étrange dépêche d'un officier de vingt ans, qui brûle sans remords les dieux qu'il a adorés jusqu'i^d, ces adminis-

\m BONA.PARTE A AUXONNE.

Irateurs et ces chefs dont il était, la veille, le si plat solliciteur. Il renie son passé, son père, tout enfin, sans scrupule comme sans honte. « Je veux, dit-il, « comparer votre administration avec Tadministra- « tion actuelle... Je veux noircir du pinceau de Vin fa- « mie ceux qui ont trahi la cause commune.,. » Et ses parents, qu'ont-ils donc fait? sinon se montrer les humbles courtisans des représentants de l'autorité royale en Corse. Son père, le gentilhomme de la commission des Douze, le député de la noblesse de Corse, le signataire de toutes les suppliques dont nous avons donné tant d'extraits, n'est-il pas un exemple frappant de cet abaissement de caractère que veut flétrir son propre fils?

Et ces attaques violentes contre les Français dont il est l'obligé depuis dix ans, dont il sollicite et reçoit les secours, que sont-elles? si ce n'est, de sa part, une preuve absolue d'absence de sens moral. De quel droit d'ailleurs, lui, officier de l'armée^ se permettait-il d'écrire à un ennemi déclaré de son pays adoptif? Et puis, quel indice d'une incroyable vanité dans ces lignes : « Une étude de la langue française « commencée de bo7ine heure, de longues observations « (et il n'a pas vingt ans) m'ont mis à même d'espérer « quelque succès... Jeune encore, mon entreprise peut « être téméraire, mais l'amour de la vérité, de la paît trie, de mes compatriotes, cet enthousiasme qui « 7n inspire ^ow^ot/rs, la perspective d'une amélioration « dans notre état, me soutiendront... Quel que soit le H succès de mon ouvrage, je sens qu'il soulèvera •t contre moi la nombreuse cohorte d'employés fran- « çais qui gouvernent notre île et que j'attaque,.. »

Jusqu'au nom respecté de sa mère qu'il mêle à cette'

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triste comédie! « Permettez-moi, ditril, de vous offrir « les hommages de ma famille. Eh! pourquoi ne « dirai-je pas, de mes compatf^totes?... ma mère, ma- « dame Lœtitia^ m'a chargé surtout de vous renouveler « le souvenir des années écoulées à Gorté... »

Pauvre femme I qui sans doute ne savait même pa? que son fils correspondait avec Paoli, son fils qui écrivait en son nom au ministre :

« Chargée de l'éducation de huit enfants , veuve ^ d'un homme qui a toujours servi le roi dans l'ad- « ministration des affaires de l'île de Corse... qui a « sacrifié de sommes considérables pour seconder « les vues du gouvernement... privée de secours, c'est « aux pieds du trône et dans votre cœur sensible « et vertueux qu'elle espère les trouver... Huit puc pilles, monseigneur, seront les organes des vœux « qu'elle adressera au ciel pour votre conservation. »

Paoli aurait pu, sans inconvénient, laisser cette lettre de côté. Mais Paoli était avant tout un chef de parti; il lui importait de ne négliger aucun appui, à un moment surtout où il paraissait appelé à jouer un rôle politique. Il répondit donc, comme il devait le faire, en remerciant son étrange correspondant de ses vœux et en lui donnant de sages conseils. « Vous « êtes trop jeune pour écrire l'histoire... Préparez- « vous lentement à une telle entreprise par de « fortes études... Rassemblez patiemment les docu- « ments originaux.,. N'acceptez qu'avec réserve les « jugements des écrivains... Profitez surtout des con- « seils de l'abbé Raynai... » Puis, il ajoutait, à propos de lui-même : « Je n'ai aucun mérite dans mon « désintéressement; je savais que les sommes que je « dépensais pour ma patrie, aue l'argent que jerefu^

(c sais, étaient mieux employés pour ma répiutatlon « que si je m'en étais servi pour bâtir des maisons « ou pour augmenter mon petit patrimoine. Je suis « content, car je n*ai pas de reproches à me faire. « Dans peu d'années, l'envie et la malveillance ces- « seront de s'agiter contre moi, et mes amis me ver- H ront à l'abri des événements. Bientôt je devrai « m'écrier : Que n'ai-je été moins connu aux autres « et plus connu à moi-même ! Probe diu vivimml Je « désire que nos descendants se conduisent de ma- « nière qu'on ne parle plus de moi que comme d'un « homme qui a eu seulement de bonnes intentions. »

Cette leçon toute paternelle, venant d'un homme comme Paoli, ne convenait guère au jeune lieutenant qui recherchait des éloges et non des remontrances. Celui-ci parait toutefois avoir pris vite son parti de cette mésaventure, car, dès le lendemain, il se remettait à l'œuvre et transformait son histoire en récits légendaires placés dans la bouche d'un vieux montagnard de Bocognano. C'était une façon de chant homén'que en prose, et quelle prose I le tout adressé à titre de mémoire à l'homme populaire du jour, au banquier genevois, au nouveau contrôleur des finances» M. Necker^ Mais, avant d'envoyer son travail, il eut, semble-t-il, un reste de pudeur. Il tint à soumettre son œuvre à son ancien maître de Brienne, au père minime Dupuy, alors en résidence à Laon.

Celui-ci tomba de son haut en parcourant ces pages, qui semblaient dues à la plume de quelque fakir.

1. Decker (Jean), financier et homme d'État ; Genève, 173S- 1804) ; syndic de la Compagnie des Indes françaises en 1764; directeur général des finances en 1777.

plutôt qu*à celle d'un de ses anciens élèves deBrienne, devenu officier et le pensionné du roi.

« Mon cher ami, lui écrivait-il, le 15 juillet S j'ai « reçuj le 10 de ce mois, le paquet que vous m'avez « adressé. J'ai lu et relu avec attention l'écrit qu'il « contenait. J'en ai trouvé le fond excellent, mais il y « a plusieurs mots impropres, mal assortis, répétés « près l'un de l'autre ou dissonants, des réflexions « qui me paraissent inutiles, ou trop hardies, ou « capables d'arrêter la narration et de la faire lan- « guir, des retranchements, des additions et quel- « ques changements à faire dans certains en- « droits... »

En résumé, le brave abbé proposait en termes polis un remaniement complet. C'était se trouver loin dft compte avec son ardent correspondant, qui répondit fort vivement, paraît-il, car le bon père répliquait tout aussitôt* :

«... Vous me ditçs que j'ai ôté tout le métaphysique... « je vous ai conseillé de supprimer les rois régnèrent « en fiers tyrans de la teiTe. Vous voulez que je le « laisse, vous ajoutez qu'il y a dans votre ouvrage « des choses plus fortes encore. Ne trouvez pas mau- « vais, mon cher ami, que je ne puis transcrire [ces « endroits : ce langage est trop hardi dans une « monarchie. Je le condamnerais dans un Français « séculier, à plus forte raison, un Français religieux « et prêtre doit-il l'éviter et ne pas y contribuer.

1. Mémoire sur la Corse. — Trois cahiers manuscrits, écriture fine et serrée, avec corrections niarginales, faites d'après les observations du R. P. Dupuy, ancien sous-principal du collège de Brienne.

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