Mss. Archives de la guerre. — Rapport au ministre
défendaient le pouvoir qui les avait nommés et (Juî leur fournissait les moyens d'existence. Seulement, chacun d'eux exprimait sa manière de voir, en raison de son tempérament et de ses intérêts. Or, un ingénieur, royaliste ardent, M. Gadenol, récemment envoyé de France pour construire le pont d'Ucciani^, avait eu la maladresse d'exprimer devant ses ouvriers, tous corses, les sentiments de profonde répulsion que lui inspiraient l'Assemblée nationale et ses décrets. Cet homme était du midi. Il parlait comme il pensait. Ses propos furent rapportés au club où l'on demanda sa mise en jugement. M. Golonna, député, et la municipalité cédèrent à cette pression. Ils firent procéder à l'arrestation de M. Gadenol. Dans le parti royaliste, l'événement produisit une vive émotion. La colonie, et en particulier le commandant de la place, M. le chevalier de la Perandière, le major d'artillerie, M. de la Jaille, et le directeur de l'hôpital militaire, M. Descamps, se récrièrent contre cet acte arbitraire. Sur leurs instances, le juge royal, M. de Raquine, ordonna la mise en liberté de l'ingénieur. Le cJub et la municipalité protestèrent. G'était la guerre. Dans la nuit du 24 au 25 juin, la société patriotique se déclarait en permanence. A l'instar de Paris, la municipalité s'organisait en commune et décrétait l'arrestation des ennemis de l'Assemblée et de la liberté. Elle prescrivait à toutes les autorités d'avoir à déférer à ses décisions, et, au commandant de la place, d'assurer le service de sécurité de la ville, de
l. Pont sur la route d'Ajaccio à Corte, à l'endroit où cette route, en venant d'Ajaccio, passe de la rive droite sur la rite gauche du Gravone, à proximité de Bocognaao.
concert avec les gardes nationaux. Les proclamations étaient signées du maire, M. Levie, de Recco procureur de la commune, et de MM. Bonaparte, Gonti et Sebastiano Colonna. Mais tout ce mouvement et Feutrée en ville de montagnards armés ne s'étaient pas faits sans éveiller l'attention. Prévenus à temps, le gouverneur et la plupart des officiers purent se réfugier dans la citadelle. Lorsque les gardes nationaux se présentèrent pour réclamer leur droit de garde, le pont-levis se trouva levé. Il était trop tard.
Seuls, MM. de la Jaille, Descamps, de la Raquine, Souiris et Gadenol avaient été arrêtés et enfermés au couvent des capucins par les soins de la milice, qui put à grand'peine les soustraire à la fureur populaire. L'exaspération était telle, en effet, qu'on craignit un conflit sanglant. M. de la Perandière ne parlait de rien moins que de brûler la ville et de reprendre de vive force les prisonniers. Sur ce dernier point, il rencontra une résistance inattendue de la part de ses hommes. Le régiment du Limousin était bien composé et tout à fait dans les mains de son chef par intérim*, M. de Maillard. Seulement, depuis sept ans qu'ils étaient arrivés à Ajaccio , officiers et soldats avaient fini par nouer des relations de plus d'une sorte avec les habitants. Quelques-uns d'entre eux n'étaient même pas sans voir d'un œil favorable les agissements du club patriotique. Au moment de prendre les armes, ils se déclarèrent tout décidés à défendre le poste confié à leur honneur, et à réclamer la mise en liberté de l'officier arrêté, M. de la Jaille.
1. Le co.onel M. de Virien était absent. Le régiment était arrivé, le !•' mai 1783 à Ajaccio.
Quant à fi'occuper des autres prisonniers et à marcher contre les gardés nationaux, ils s'y refusaient.
En présence de cette attitude, M. de la Perandière dut se contenter d'envoyer un parlementaire proposer à la commune la cessation des hostilités, sous la condition que M. de la Jaille serait remis en liberté et reconduit à la citadelle, et que ses compagnons d'infortune auraient la vie sauve.
La journée du 26 se passa à délibérer. Bonaparte élait pour l'action. D'après lui, ces menaces étaient vaines, la citadelle n'avait ni vivres ni munitions, elle ne pouvait donc tenir longtemps. Les prisonniers, d'ailleurs, leurs familles et celles des personnes réfugiées dans la citadelle devaient servir d'otages. Cette opinion ne prévalut pas. Les membres de la municipalité étaient loin d'avoir une énergie égale à la sienne. Ils s'émurent à cette idée de la lutte et des victimes qu'elle devait faire. La responsabilité qui leur incombait les effraya. Il en est toujours ainsi dans ces coups de main. S'ils ne réussissent pas dès le début, ils tombent à plat.
En réalité, l'aititude de la garnison et la vue de ces murailles crénelées, de ces canons et de ces sentinelles, dont les armes brillaient, au-dessus de leur tête imposèrent aux habitants. D'ailleurs, bien des bruits contradictoires couraient dans la ville. Le parti royaliste avait repris courage. Les catholiques, encore sous l'impression du pillage de la caisse du séminaire, allaient répétant que ce n'était pas tant aux Français qu'à la religion, à leurs représentants et à Paoli, que les membres de cette commune improvisée en voulaient. Ils annonçaient même l'arrivée des gens de
Oorté et de Bocognano. Les citoyens de Corté, disaient-ils , n'entendaient pas abandonner la direction des affaires de Tîle aux Ajacciens.
Ces rumeurs finirent par produire leur effet. La municipalité céda. On reconduisit à la citadelle le major d*artiilerie, M. de la Jaille. Les antres prisonniers n'eurent pas la même bonne fortune. Le juge royal , M. de la Raquiae , fut chassé de la ville. M. de Gadenol passa en jugement. M. Descamps, le directeur de Thôpital, fut renvoyé. M. Souiris, cet ennemi personnel des Bonaparte, l'économe dont nous avons eu si souvent à parler à propos des compétitions de la famille, resta trois jours en. prison. Son cas était plus grave ; il était accusé de concussion. On lui reprochait d'occuper simultanément neuf emplois et d'avoir retardé la promulgation de la loi sur la gabelle. Il en fut quitte pour la peur. L? 28 juin au soir, il était rendu à sa famille.
Le même jour, la municipalité faisait paraître un manifeste justificatif de sa conduite. Cet étrange mémoire, dont nous donnons les principaux passages, avait été rédigé et signé par le lieutenant d'artillerie, Bonaparte ^
t8 juin 1790.
hanifeste du corps municipal de la villb d'ajaccio.
« Le palladium de liberté des nations est Vopinion pu* blique; les princes, les magistrats sont humiliés de ses
1. Mss. Archives de la guerre. — L'abbé de Nasica {Jeunesse de Bonaparte). Cette pièce fut également traduite en italien par un sieur Ferri-Pisani.
censures, glorifiés de ses louanges : dédaignée quelqnefois par des hommes puissants, elle ne le fut jamais impunément. L^exemple du plus despotique des gouvernements qui incombe sous ses lois; celui de Tauguste Assemblée, qui, par ses seuls efforts, triomphe des préjugés et des tyrans^ doit faire trembler ceux qui, se fondant sur les efforts d*une faction, Vojit méprisée sans ménagement et n'ont paru vouloir se justifier que pour V outrager,
« ... Les ennemis de la constitution obligés au silence, leurs intrigues dissipées, Ton ne tarda pas à sentir la nécessité delà garde nationale; les classes du peuple, les dernières par leur fortune, mais qui n'en sont pas les moins zélées pour la patrie, furent les premières à donner l'exemple; nous vîmes avec une sincère joie ces heureux effets des lumières et du bon esprit.
« Pour combler nos souhaits, il ne restait plus qu'à désirer de voir promptement ultimer la constitution et de revoir le père de notre libeHé. Nous étions intimement convaincus qu'à son aspect les méchants changeraient ou qu'ils cacheraient, sous les plis de leur cœur, leurs projets pernicieux et leur fiel détestable, lorsque le vendredi 25 juin 17î)0, le peuple s'émeut, prend les armes et constitue prisonniers MM. de Raquine, juge royal; Gadenol, ingénieur aux ponts et chaussées; LaJallle, major d'artillerie; Souiris, subdélégué; Descamps, directeur de l'hôpital militaire.
« Tel est, concitoyens, l'exposé que nous avions
à mettre sous vos yeux. C'est dans ce moment où des hommes orgueilleux et vendus à la tyrannie s'efforcent d'obscurcir la vérité et d*accréditer des rumeurs qui favorisent leurs projets criminels, qu'il est du devoir des citoyen» de les dissiper : que leurs intrigues, que leurs mensonges tournent à leur détriment; que la nation réunie leur fasse connaître leur faiblesse. Hélas! serons-nous joués par quelques ambitieux, par quelques hommes corrompus? Leur masque imposteur vous tromperai l-il?
ANNéE 1790. «71
« Les cendres des patriotes sont quelquefois profanées; des familles qui se sont illustrées par de grands sacrifices sont tout d'un coup déshonorées par les indignes actions d'un fils , d'un frère, d'un neveu : c'est alors que ces grands hommes demandent à la patrie, au nom de leur vertu, de les venger de ces indignes descendants; c'est !e plus doux encens qu'on puisse brûler sur leur tombe.
« Chers compatriotes, permettez, dans l'effusion de notre cœur, une réflexion dont nous sommes pénétrés : jetez un coup d'oeil sur notre infortuné pays; hélas! dépeuplé, arrosé du sang de ses martyrs, nous le voyons jonché des hommes qui, dans leur exaltation, sacrifièrent tout à l'acquisition de la liberté. Jetez un coup d'œil.sur nos annales, vous y verrez perpétuellement un peuple luttant avec enthousiasme contre les efYorts étrangers, être toujours vaincu par sa désunion, trahi par ses fils : nous trouverons-nous donc encore dans la même position? Nous que l'on appelle les précurseurs de la liberté, nous laisserons-nous impunément trahir par ceux qui vivent au milieu de 7ious, par ces âmes basses qui furent les premières à se jeter dans les bras des Français, lorsque celle illustre nation ne pouvait au plus nous offrir un bout de la chaine où elle était violentée? ^diV ces âmes basses, qui ont prospéré dans l'avilissement universel et qui aujourd'hui détestent une constitution, qui nous rend à nous, nous permet de vivre sans rougir, nous restitue enfin cet homme créé pour la consolation commune ?... J^on, non; quHls ti^emblent, le, moment oit leur complot sera dévoilé s'avance ; que leur châtiment cimente la régénération de notre infortunée patrie.
BUONAPARÏE,
GmTERA, SebastianoColonna,
ROBAGLIA, FrASSETO, CONTI, MEURON9
Leyie, maire, Recgo, procureur de la commune.
Et c'était un lieutenant d'artillerie, un élève de l'École royale militaire, qui venait de faire arrêter un officier supérieur de Tarme à laquelle il appartenait et qui avait tenté de s'emparer d'une place de guerre française 1 Pour quelqu'un jouissant d'un cougé de quatre mois, sous prétexte d'une santé délabrée à soigner et des eaux à prendre, l'emploi du temps était étrange et l'alibi difficile à prouver. De nos jours, et d'après le Gode Napoléon, l'auteur d'un pareil méfait serait certes l'objet d'une condamnation grave*. Le fait, heureusement, s'était passé en Corse, et la Corse était alors si peu française, le gouvernement lui-même si peu assuré que cet acte de Bonaparte, comme sa lettre à Buttafuoco, comme son complot et sa protestation du mois d'octobre de l'année précédente, devaient rester impunis.
Pour Bonaparte, cet insuccès n'en était pas moins un désastre. Il avait vu en rêve la Corse et la France stupéfaites à la nouvelle de la prise d'une place telle qu'Ajaccio. Il avait cru soulever l'île dans un monent d'enthousiasme et même en devenir le libérateur, avant que Paoli ne fût arrivé. Et tout ce bel échafaudage s'était effondré, par suite delà pusillanimité de quelques-uns de ses concitoyens.
AAjaccio, c'était la ruine de son crédit. Ses propos, ses discours et sa conduite lui avaient "aliéné beaucoup de partisans. On lui reprochait principalement son attitude anti-religieuse. Digne fils de Charles Bonaparte , il s'était montré l'un des plus ardents admi-
1. Gode militaire, articles 209 à 216, 217 à 225. Code militaire (§ 2), des crimes tendant à troubler l'État par la guerre civile, etc., articles 91, 93, 96, 97 et 102.
rateurs des décrets de TAssemblée, concernant le clergé. De concert avec son parent, Tabbé Fesch, îl avait rédigé une lettre sur le serment constitutionnel des prêtresK Or, dans un petit pays aussi ignorant, aussi fanatique que l'était la Corse, il y avait quelque danger, sinon quelque maladresse, à heurter ainsi de front des opinions si bien enracinées.
La nouvelle des décrets de TAssemblée nationale relatifs à la mise des biens ecclésiastiques entre les mains de la nation ne fit qu'envenimer une situation déjà bien compromise par suite des derniers événements. Le parti autoritaire avait d'ailleurs intérêt à exciter des défiances. Aussi, dans les derniers jours de juillet, les esprits étaient tellement montés dans Ajaccio, qu'on pouvait redouter à tout moment quelque nouvelle prise d'armes. Des propos, on en était venu aux menaces. Bonaparte ne pouvait plus sortir sans être escorté par des amis. On en voulait à ses jours.
Le troisième dimanche qui précède l'Assomption, il traversait la place de l'Olmo, au moment où une procession sortait de l'église. « Les moines avaient « la corde au cou, les hommes et les femmes allaient « nu-pieds, quelques-uns traînaient des chaînes do « fer, d'autres se donnaient des coups sur le dos « avec des lames de fer, tous criaient : Vive la reli- « gion I » Manifesta-t-il quelque sentiment de dégoût pour cette mascarade? Il faut le supposer, car la foule
I 1. In-â» de 6 pages, en 1790.
Cette lettre, que nous n'avons pu nous procurer, « explique déjà, dit M. Blanqui, toute la politique de l'homme qui devait un jour signer le Concordat et soutenir contre Rome une lutte fameuse».
S74 BONAPAKTB £N G0R8B.
ameutée par un prêtre, l'abbé Becco, se précipita sur lui aux cris de : « Yive la religion I Mort aux Jaco- « bins ! Mort à Tofficier I » Il fut au moment d'être lacéré par ces forcenés. Ses amift, MM. Gonti et Po, eussent même été impuissants à le préserver d'un mauvais coup, sans l'intervention d'un des pénitents qui le prit sous sa protection et déclara qu'il tuerait le premier assez osé pour mettre la main sur le lieutenant Bonaparte. Or, ce sauveur inespéré n'était autre qu'un des hommes les plus redoutés et les plus populaires de la contrée, le bandit Trerita Goste*,
« Un brigand véritable et parfait catholique, »
venu là pour profiter de la procession et des déguisements qu'elle autorisait, afin de terminer en toute • sécurité ses affaires professionnelles.
Ces menaces et l'arrivée du maire, M. Levie, mirent fm à l'incident. Bonaparte put regagner sa maison.
Ce n'était que le prélude de scènes du même genre. Le mois suivant, elles prirent en effet un tel degré d'acuité que la municipalité dut prendre des mesures de prévoyance. A partir du 8 août, trente gardes nationaux furent autorisés à monter la garde à Tune des portes et à occuper l'un des bastions de la citadelle, de concert avec les hommes de la garni* son. Mais l'entente ne fut pas longue entre les deux troupes.
Les officiers avaient conservé quelque méfiance. Ils
1. Ce Trenta GQste fut, dit-on, nommé plus tard inspecteur des eaux et forets, en Gorae. Bonaparte eut de la mémoire.
se rappelaient la tentative du mois de juin. Des propos répétés, des tentatives d'embauehage faites près des soldats, des ingérences de la garde civique dans les affaires de la citadelle, donnèrent lieu à des soupçons. Qu'y avait-il de vrai dans ces craintes? Bonaparte méditait-il quelque nouveau coup de main? Voulait-il prendre sa revanche? De sa part tout est admissible.
Pour la municipalité, elle n'avait pas, du moins en apparence, des intentions si perfides. Ses membres n'étaient plus sans comprendre que la présence des troupes constituait pour eux une garantie, la seule à invoqner en ces temps de troubles. Sur les instances du gouverneur , ils se rendirent donc à la citadelle et la firent évacuer par les gardes nationaux. Procès- verbal de cette convention fut dressé par le colonel Maillard et signé par lui et par le maire.
Cette fois encore Bonaparte sfe voyait déçu dans ses espérances. Mais ce n'était que partie remise. Pour l'instant, il avait d'autres projets en tête. Son frère Joseph, de retour de Marseille, lui avait apporté de bonnes nouvelles. L'abbé Raynal acceptait la dédicace de ses lettres sur la Corse et l'engageait à se présenter au concours proposé par l'Académie de Lyon. D'autre part, Paoli avait fort bien accueilli la députation d'Ajaccio et s'était montré tout particulièrement aimable pour Joseph.
Or, Paoli venait d'aborder au cap Corse, à Macinaggio, le 14 juillet 1790, le jour anniversaire de la prise de la Bastille. Retenu par les vents contraires, il ne put arriver à Bastia que le 17 juillet dans l'après-midi. Le nombre des Corses accourus pour l'acclamer était énorme. « Chacun, dit le Moniteur
« universel^, voulait voir, toucher ou entendre ce « héros revenu après vingt et un ans d'exil, ce noble « vieillard, aux cheveux blancs, à la haute taille, au « regard doux et pénétrant, à l'organe sonore, ayant « pris des Anglais cette dignité roide qui impose. » Toutes les villes tinrent à lui envoyer des députations.
Ce fut le lieutenant d'artillerie Napoléon Bonaparte qui lut l'adresse de la municipalité d'Ajaccio, adresse dont il était l'auteur.
La Corse, cette fois, allait pouvoir procéder à son organisation départementale et à l'élection des membres de son directoire. Pour ne pas intervenir dans une lutte, où sa présence aurait pu paraître intéressée, Paoli se confina à Rostino ^ qu'il habitait à vingt années de là, se contentant d'accueillir avec de bonnes paroles les amis anciens ou nouveaux qui l'honoraient de leur visite. Aussi quelques semaines plus tard, on écrivait de Bastia «m Moniteur universel : « On comte mence déjà à s'apercevoir que l'arrivée de Paoli « a produit des métamorphoses. Quelques Français a établis ici depuis vingt ans, riches d'abus et dès « lors anti-révolutionnaires, ont cessé de tenir les^ « propos indiscrets qu'ils se permettaient depuis le « commencement de la révolution, avec une confiance « malhonnête et même coupable sur l'Assemblée « nationale et les partisans de ses décrets. Ils crai- « gnaient, avec raison, que le nouvel ordre de choses