‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 88 sur 144 · Mss. Arch:>es de la guerre · texte numérisé non relu

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pas homme à se laisser arrêter par une difficulté. Il fit contre fortune bon cœur, et attendit les événements.

Ce rôle, la reconstitution du club politique d'Ajaccio, sous la présidence de Masseria, l'agent et Tami de Paoli, le lui facilita. Napoléon fut en effet d'une violentée extrême avec les fonctionnaires français et particulièrement avec M. Souiris, l'économe séquestre, celui qui s'était montré si partial dans l'affaire Odone.

Il protesta également contre la conduite de ses compatriotes, MM. de Buttafuoco et Peretti, et, plus tard^ lorsque ces messieurs envoyèrent une sorte de manifeste explicatif de leur conduite et d'appel à la défense des droits de la couronne, il réclama la flétrissure de leur conduite.

Mais là ne devait pas se borner cette sorte de propagande latente. Quelques jours après, le 23 janvier 1790, il osait adresser à l'ancien collègue et ami de son père, au général français Matteo Buttafuoco, cette lettre incroyable^ dont la lecture la plus attentive est nécessaire, si l'on veut apprécier en connaissance de cause le degré d'exaltation atteint par Bonaparte.

1. Impiimé chez Fr. X. Joly, imprimeur à Dôle, en 1791. L'autographe de la lettre à Buttafuoco appartenait à l'abbé Sautet, mort subitement à Besançon, en 1805. M. Amanton (Cl. Nie.) possédait l'un des exemplaires de l'édition de Dôle, corrigé de la main de Bonaparte. La lettre se trouve 1. 1, p. 1 — 26 du recueil publié par la Librairie ancienne, 1827, in-32.

240 fiONAPARTE EN CORSE.

Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo ButtafUoco^ député de la Corse à V Assemblée nationale.

ItfONSIBUR,

« Depuis Bonifacio au cap Corse, depuis Âjaccio à Bas» lia, ce n'est qu'un chorus d'imprécations contre vous. Vos amis se cachent, vos parents vous désavouent, et le sage lui-même, qui ne se laisse jamais maîtriser par l'opinion populaire, est entraîné cette fois par reffervescence générale.

« Qu'avez-vous donc fait? Quels sont donc les délits qui peuvent justifier une indignation si universelle, un abandon si complet? C'est, Monsieur, ce que je me plais à rechercher en m'éclairant de vos lumières.

« L'histoire de votre vie, depuis au moins que vous vous êtes lancé sur le théâtre des affaires, est connue. Ses principaux traits en sont tracés ici en (lettres) caractères de sang. Cependant, il est des détails plus ignorés : je pourrais alors me tromper; mais je compte sur votre indulgence et espère dans vos renseignements.

« Entré au service de France, vous revîntes voir vos parents; vous trouvâtes les tyrans battus, le gouvernement national établi, et les Corses maîtrisés par les grands sentiments, concourant à l'envi, par des sacrifices journaliers, à la prospérité de la chose publique. Vous ne vous laissâtes pas séduire par la fermentation générale, bien loin de là, vous ne vîtes qu'avec pitié ce bavardage de patrie, de liberté, d'indépendance, de constitution, dont on avait boursouflé jusqu'à nos derniers paysans. Une profonde méditation vous avait dès lors appris à apprécier ces sentiments factices qui ne se soutiennent qu'au détriment commun. Dans le fait , le paysan doit travailler et non

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pas faire le héros , si l'on veut qu'il ne meuve pas de faim, qu'il élève sa famille, qu'il respecte l'autorilé.

<r Quant aux personnes appelées par leur rang et leur iortune au commandement, il n'est pas possible qu'elles soient longtemps assez dupées pour sacrifier à une chimère leurs commodités, leur considération, et qu'elles s'abaissent à courtiser un savetier, pour finale, de faire les Brutus. Cependant, comme il entrait dans vos projets de captiver Paoli, vous dûtes dissimuler ; M. Paoli était le centre de tous les mouvements du corps politique. Nous ne lui refuserons pas du talent, même un certain génie; il avait en peu de temps mis les affaires de Tile dans un bon système ; il avait fondé une Université, où, la première fois peut-être depuis la création, l'on enseignait dans nos montagnes les sciences utiles au développement de notre raison. 11 avait établi une fonderie, des moulins à poudre, des fortifications, qui augmentaient les moyens de défense; il avait des ports qui, encourageant le commerce, perfectionnaient l'agriculture; il avait créé une marine qui protégeait nos communications, en nuisant extrêmement aux ennemis. Tous ces établissements dans leur naissance n'étaient que le présage de ce qu'il eût fait un jour. L'union, la paix, la liberté étaient les avantcoureurs de la prospérité nationale, si toutefois un gouvernement mal organisé, fondé sur de fausses bases, n'eût été un présage encore plus certain des malheurs, de l'anéantissement total où tout serait tombé.

« Le rêve de Paoli était de faire le Selon ; mais il avait mal copié son original. Il avait tout mis entre les maios du peuple ou de ses représentants, de sorte que l'on ne pouvait exister qu'en lui plaisant. Étrange erreur I qii soumet à un brutal, à un mercenaire, l'homme qui, par son éducation, l'illastration de sa naissance, sa fortune, est seul fait pour gouverner. A la longue, un bouleversement de raison si palpable ne peut manquer d'entraîner la ruine et la dissolution du corps politique, après l'avoir I» 31

fté^ BONAPARTE EN CORSE.

toiirmenlé parlons les genres de maux. Vous réussîtes à souhait. M. Paoli, sans cesse entouré d'enthousiastes ou de têtes exaltées, ne s'imagina pas que Ton pût avoir une autre passion que le fanatisme de la liberté et de l'indépendance. Vous trouvant de certaines connaissances de la France, il ne daigna pas observer, de plus près que vos paroles, les principes de votre morale.

« Il vous fit nommer pour traiter à Versailles de raccommodement qui s'entamait sous la médiation de ce cabinet. M. de Choiseul vous vit et tous connut : les âmes d'une certaine trempe sont d'abord appréciées. Bientôt, au lieu du représentant d'un peuple libre, vous vous transformâtes en commis d'un satrape : vous lui communiquâtes les instructions, les projets, les secrets du cabinet de Corlé,

« Cette conduite, qu'ici l'on trouve basse et atroce, me paraît à moi toute simple; mais c'est qu'en toutes espèces d'affaires, il s'agit de s'entendre el de raisonner avec sang-froid.

« La prude juge la coquette et en est persiflée; c'est en peu de mots votre histoire. L'homme à principes vous juge au pire, mais vous ne croyez pas à l'homme à principes. Le vulgaire toujours séduit par de vertueux démagogues, ne peut être apprécié par vous, qui ne croyez pas à la vertu. II n'est permis de vous condamner que par vos principes, comme un criminel par les lois; mais ceux qui en connaissent le raffinement ne trouvent dans votre conduite rien que de très simple. Cela revient donc à ce que nous avons dit que, dans toute espèce d'afïaire il faut d'abord s'entendre, et puis raisonner avec flegme. Vous avez d'ailleurs par devers vous une sous- défense non moins victorieuse, car vous n'aspirez pas à la réputation de Caton ou de Catinat : il vous suffît d'être comme un certain monde, et dans ce certain monde, il est convenu que celui qui peut avoir de l'argent et qui n'en profite pas, est un nigaud ; car l'argent procure tous les plaisirs des

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sens, et les plaisirs des sens sont les seuls estimables. Or, M. de Choiseul, qui était très libéral, ne vous permettait pas de lui résister, lorsque surtout votre ridicule patrie vous payait de vos services, selon sa plaisante coutume, par l'honneur de la servir.

« Le traité de Compiègne conclu, M. de Chauvelin et vingt-quatre bataillons débarquèrent sur nos bords. M. de Choiseul, à qui la célérité de l'expédition importait majeurement avait des inquiétudes que, dans ses épanchements, il ne pouvait vous dissimuler. Vous lui suggérâtes de vous y envoyer avec quelques millions. Comme Philippe prenait les villes avec sa mule, vous lui promîtes de

tout soumettre sans obstacle Aussitôt dit, aussitôt fait,

et vous voici, repassant la mer, jetant le masque, l'or et le brevet à la main, entamant des négociations avec ceux que vous jugeâtes les plus faciles.

« N'imaginant pas qu'un Corse pût se préférer à la patrie, le cabinet corse vous avait chargé de ses intérêts. N'imaginant pas, de votre côté, qu'un homme pût ne pas préférer l'argent et soi à la patrie, vous vous vendîtes et espérâtes les acheter tous. Moraliste profond, vous saviez ce que le fanatismedechacunvalait; quelques livres d'or de plus ou de moins nuançant, à vos yeux la disparité des caractères.

« Vous vous trompâtes, cependant : le faible fut bien ébranlé, mais fut épouvanté par l'horrible idée de déchirer le sein de la patrie. 11 s'imagina voir le père, le frère, l'ami, qui périt en la défendant, lever la tête de la pierre sépulcrale, pour l'accabler de malédiction. Ces ridicules préjugés furent assez puissants pour vous arrêter dans votre course; vous gémîtes d'avoir affaire à un peuple enfant. Mais, Monsieur, ce raffinement de sentiments n'est pas donné à la multitude ; aussi vit-elle dans la pauvreté et la misère, tandis que Thomme bien appris, pour peu que les circonstances le favorisent, sait bien vite s'élevei . Test à peu près la morale de votre histoire.

« En rendant compte des obstacles qui s'opposaient à la léalisation de vos promesses, vous proposâtes de faire venir le régiment Royal- Corse. Vous espériez que son exemple désabuserait nos trop bons et trop simples paysans ; les accoutumant à une chose où ils trouvaient tant de répugnance; vous fûtes encore trompé dans cette espérance. Les Rossi, Marengo et quelques autres fous, ne vont-ils pas enthousiasmer ce régiment, au point que les officiers réunis prolestent, par un acte authentique, de renvoyer leurs brevets plutôt que de violer leurs serments ou des devoirs plus sacrés encore.

« Vous vous trouvâtes réduit à votre seul exemple. Sans vous déconcerter, à la tête de quelques amis et d'un détachement français, vous vous jetâtes dans Vescovato; mais le terrible Clément vous en dénicha. Vous vous repliâtes sur Bastia avec vos compagnons d'aventure et leur famille. Cette petite affaire vous fit peu d'honneur; votre maison et celles de vos associés furent brûlées. En lieu de sûreté, vous vous moauàtes de ces efforts impuis- ■sants.

« L'on veut ici vous imputer à défi d'à voir voulu armer Royal-Corse contre ses frères. L'on veut également entacher votre courage du peu de résistance de Vescovato. Ces accusations sont très peu fondées; caria première est une conséquence immédiate, c'est un moyen d'exécution de vos projets, et, comme nous avons prouvé que votre conduite était toute simple, il s'ensuit que cette inculpalion incidente est détruite.

« Quant au défaut du courage, je ne vois pas que l'action de Vescovato puisse l'arrêter; vous n'allâtes pas là pour faire sérieusement la guerre, mais pour encourager, par votre exemple, ceux qui vacillaient dans le parti opposé. Et puis, quel droit avait-on d'exiger que vous eussiez risqué le fruit de deux ans de bonne conduite, pour vous faire tuer comme un soldat. Mais vous deviez Atrr ému de voir votre maison et celles de vos amis

en profc aux flammes. Bon Dieu ! Quand sera-ce que les gens bornés cesseront de vouloir tout apprécier? Laissant brûler votre maison, vous mettiez M. de Choiseul dans la nécessité de vous indemniser: L'expérience a prouvé la justesse de vos calculs, on vous remit bien au delà de l'évaluation des pertes. Il est vrai que l'on se plaint que vous gardâtes tout pour vous, ne donnant qu'une bagatelle aux misérables que vous aviez séduits.

« Pour justifier si vous l'avez dû faire, il ne s'agit que de savoir si vous l'avez pu faire avec sûreté. Or, de pauvres gens, qui avaient si besoin de votre protection, n'étaient ni dans le cas de réclamer, ni môme dans celui de reconnaître bien clairement le tort qu'on leur faisait. Ils ne pouvaient pas faire les mécontents, et se révolter contre votre autorité; en horreur à leurs compatriotes, leur retour n'eût pas été plus sincère. Il est donc bien naturel qu'ayant ainsi trouvé quelques millions d'écus, vous ne les ayez laissé échapper; c'eût été une duperie.

« Les Français, battus malgré leur or, leurs brevets, la discipline de leurs nombreux bataillons, la légèreté de leurs escadrons, l'adresse de leurs artilleurs; défaits à la Penta, à Vescovato, à Loretto, à Saint-Nicolao, à Borgo, à Barbaggio, à Oletta, se retranchèrent excessivement découragés. L'hiver, le moment de leur repos, fut pour vous. Monsieur, celui du plus grand travail ; et, si vous ne pûtes triompher de l'obstination des préjugés profondément enracinés dans l'esprit du peuple, vous parvîntes à en séduire quelques chefs auxquels vous réussîtes, quoique avec peine, à inculquer les bons sentiments; ce qui, joint aux trcBte bataillons qu'au printemps suivant M. de Vaux conduisait avec lui, soumit la Corso au joug, obligea Paoli et les plus fanatiques à la retraite.

« Une partie des patriotes étaient morts en défendant leur indépendance, Tautre avait fui une terre proscrite, désormais hideuse, nid des tyrans; mais, un grand nombre n*avait dû mourir ni fuir; ils furent l'objet des

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persécutions. Des âmes que Ton n*avait pu corrompre étaient d'une autre trempe.

r. L'on ne pouvait asseoir l'empire français que sur leur dnéantissement absolu. Hélas! ce plan ne fut que trop ponctuellement exécuté. Les uns périrent victimes des crimes qu'on leur supposa; les autres, trahis par l'hospitalité, par la confiance, expièrent sur l'échafaud les soupirs, les larmes surprises à leur dissimulation. Entassés en grand nombre par M. Narbonne-Fritzlar dans la tour de Toulon, empoisonnés parles aliments, torturés par les chaînes, accablés par les plus indignes traitements, ils ne vécurent quelque temps dans leurs soupirs que pour voir la mort s'avancer à pas lenls... Dieu, témoin de leur innocence, comment ne te rendis-tu pas leur vengeur !

« Au milieu de ce désastre général, au sein des cris et et des gémissements de cet infortuné peuple, vous, cependant, commençâtes à jouir du fruit de vos peines : Honneurs, dignités, pension, tout vous fut prodigué. Vos prospérités se seraient encore plus rapidement accrues, lorsque la Dubarry, culbutant M. de Choiseul, vous priva d'un protecteur, d'un appréciateur de vos services. Ce coup ne vous découragea pas; vous vous tournâtes du côté des bureaux; vous sentîtes seulement la nécessité d'être plus assidu.

a Ils en furent flattés, vos services étaient si notoires I.i. Tout vous fut accordé. Non content de l'étang de Biguglia, vous demandâtes une partie des terres de plusieurs communautés. Pourquoi les vouliez-vous dépouiller, dit-on? Je demande, à mon tour, quels égards deviez-vous avoir pour une nation que vous saviez, vous, détester?

« Votre projet favori était de partager l'île entre 'dix barons. Comment! Non content d'avoir aidé à forger les chaînes où votre patrie était retenue, vous vouliez encore l'assujettir à l'absurde régime féodal ! mais je vous loue d'avoir fait aux Corses le plus de mal que vous pouviez; vous ;^îicz dans in état de guerre avec eux, et, dans l'état

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de gaerre, faire dû mal pour sou profit, est un axiome.

« Mais pissons sur toutes ces misères-là; arrivons, au moment actuel, et finissons une lettre qui, par son épouvantable loiigueur, ne peut manquer de vous fatiguer.

« L'état des affaires de France présageait des événements extraordinaires. Vous en craignîtes le contre-coup en Corse. Le même délire dont nous étions possédés avant la guerre, à votre grand scandale, commença à ématir cet aimable peuple. Vous en comprîtes les conséquences; car, si les grands sentiments maîtrisaient l'opinion, vous ne deveniez plus qu'un traître au lieu d'un homme de bon sens. Pis encore, si les grands sentiments revenaient à agiter le sang de nos chauds compatriotes, si jamais un gouvernement national s'ensuivait, que deveniez-vous ? Votre conscience alors commença à vous épouvanter. Inquiet, affligé, vous ne vous y abandonnâtes pas. Vous résolûtes de jouer le tout pour le tout, mais vous le fîtes en homme de tête. Vous vous mariâtes pour accroître vos appuis.

« Un honnête homme qui avait, sur votre parole^ donné sa sœur à votre neveu, se trouva abusé. Votre neveu, dont vous aviez englouti le patrimoine pour accroître un héritage qui devait être le sien, s'est trouvé réduit à la misère avec une nombreuse famille. Vos affaires domestiques arrangées, vous jetâtes un coup d'oeil sur le pays. Vous le vîtes fumant du sang de ses martyrs, jonché de victimes multipliées, n'inspirer à chaque pas que des idées de vengeance.

« Mais vous y vîtes l'atroce militaire, l'impertinent robin, l'avide publicain, y régner sans contradictions, et le Corse accablé sous ses triples chaînes, n'oser ni penser à ce qu'il fût, ni réfléchir sur ce qu'il pouvait être encore. Vous vous dîtes dans la joie de votre cœur : les choses Vont bien, il ne s'agit que les maintenir et aussitôt vous Vous ligâtes avec le militaire, le robin et le publicain.

« Il ne fut pluî question que de s'occuper à avoir des

députés qii fussent animés de ces sentiments; car pour vous, vous ne pouviez pas soupçonner qu'une nation, votre ennejaie,vous choisît pour la représenter. Mais vous dûtes changer d'opinion, lorsque les lettres de convocation, par une absurdité peut-être faite à dessein, déterminèrent que le député de la noblesse serait nommé dans une assemblée composée seulement de vingt-deux personnes : il ne s'agissait que d'obtenir douze suffrages. Vos coassociés du conseil supérieur travaillèrent avec activité : menaces, promesses, caresses, argent, tout fut mis en jeu. Vous réussîtes. Les vôtres ne furent pas si heureux dans les communes : le nremier président échoua, et deux hommes, exaltés dans le u\s idées, l'un fils, frère, neveu des plus zélés défenseurs de la cause commune, l'autre avait vu Sionville et Narbonne; en gémissant sur son impuissance, son esprit était plein des horrcure qu'il avait vu commettre. Ces deux hommes furent proclamés, et rencontrèrent le vœu de la nation dont ils devinrent l'espoir. Le dépit secret, la rage que votre nomination fit dévorer à tous, fait l'éloge de vos manœuvres et du crédit de votre ligue.

« Arrivé à Versailles, vous fûtes zélé royaliste. Arrivé à Paris, vous dûtes voir avec un sensible chagrin que le le gouvernement, que l'on voulait organiser sur tant de débris, était le même que celui que l'on avait noyé, chez nous, dans tant de sang.

« Les efforts des méchants furent impuissants ; la nouvelle constitution, admirée de l'Europe et devenue la sollicitude de tout être pensant, il ne vous restait plus qu'une ressource, ce fut de faire croire qu'elle ne convenait pas à notre île quand elle était exactement la même que celle qui opéra de si bons effets et qu'il fallut tant de sang pour nous l'arracher.

« Tous les délégués de l'ancienne administration, qui entraient nal jrellement dans votre cabale, vous servirent avec toute la chaleur de l'intérêt personnel ; l'on dressa

des mémoires, où Tod prétendît prouver Tavantage dont était pour nous le gouvernement actuel et où l'on établissait que tout changement contrarierait le vœu de la nation. Dans ce même temps, la ville d'Ajaccio eut indice de ce qui se tramait; elle leva le front, forriia sa garde nationale, organisa son comité. Cet incident inattendu vous alarma; la fermentation se communiquait partout. Vous persuadâtes aux ministres, sur qui vous aviez pris de l'ascendant pour les affaires de Corse, qu'il était imminent d'y envoyer voire beau-père, M. Gaffori, avec un commandement; et voici M. Gaffori, digne précurseur de M. Narbonne, qui prétend, à la tête de ses troupes, maintenir par la force la tyrannie que feu son père, de glorieuse mémoire, avait combattue et confondue par son génie.

« Des bévues sans nombre ne permirent pas de dissimuler la médiocrité des talents de votre beau-père; il n'avait que l'art de se faire des ennemis. L'on se ralliait de tous .côtés contre lui. Dans ce pressant danger, vous levâtes vos regards et vîtes Narbonnel Narbonne, mettant à profit un moment de faveur, avait projeté de fixer dans une lie, qu'il avait dévastée par des cruautés inouïes, le despotisme qui le rongeait. Vous vous concertâtes : le projet est arrêté ; cinq mille hommes ont reçu les ordres ; les brevets, pour accroître d'un bataillon le régiment provin- .cial, sont expédiés; Narbonne est parti. Cette pauvre nation sans armes, sans courage, est livrée, sans espoir et sans ressources, aux mains de celui qui en fut le bourreau.

« infortunés compatriotes! De quelle trame odieuse alliez-vous être victimes ! Vous vous en seriez aperçu lorsqu^il n'eût plus été temps. Quel moyen de résister, sans armes, à dix mille hommes? Vous eussiez vous-même signé l'acte de votre avilissement; l'espoir se serait enfui, l'espérance se serait éteinte, et des jours de malheurs se seraient succédés sans interruption.

« La France, libre, vous eut regardés avec mépris ; l'ita-

SôO BONAPARTE EN CORSE.

lie affligée, avec iodignation; et l'Europe, étonnée de ce degré d'avilissement, eut effacé de ses annales les traits qui font honneur à votre vertu.

« Mais vos députés des communes pénétrèrent le projet et vous avertirent à temps. Un roi, qui ne désira jamais que le bonheur de ses peuples, éclairé par M. La Fayette, ce constant ami de la liberté, sut dissiper les intrigues d'un ministre perfide, que la vengeance poussait toujours fi vous nuire. Ajaccio montra de la résolution dans son adresse, oii était peint avec tant d'énergie Tétat misérable auquel vous avait réduit le plus agressif des gouvernements. Bastia, engourdie jusqu'alors, se reveilla au bruit du danger et prit les armes avec cette résolution, qui l'a toujours distinguée. Areua vint de Paris en Balagne, plein de ces sentiments qui portent à tout entreprendre, à ne craindre aucun danger. Les armes d'une main, Ids décrets de l'Assemblée nationale de l'autre, il fit pâlir les ennemis publics. Achille Murati, le conquérant de Capraja, qui porta la désolation jusque dans Gênes, à qui il ne manqua, pour être un Turenne, que des circonstances et un théâtre plus vaste, fit ressouvenir aux compagnons de sa gloire qu'il était temps d'en acquérir encore ; que la pairie en danger avait besoin non d'intrigues, où il ne s'entendît jamais, mais du fer et du feu.

« Au bruit d'une secousse si générale, Gaffori rentra dans le néant, d'où, mal à propos, l'intrigue l'avait fait sortir, il trembla dans la forteresse de Corté. Nairbonne, de Lyon, courut ensevelir dans Rome sp honte et ses projets infernaux. Peu de jours après, la Gors3 est annexée à la France, Paoli rappelé, et, dans un instant, la perspective change et vous offre une carrière que vous n'eussiez jamais osé espérer.

« Pardonnez, Monsieur, pardonnez. J'ai pris la plume pour vous défendre; mais mon cœur s'est violemment révolté contre un système si suivi de trahison et de perfidie. Eh quoi 1 fils de cette même patrie, n© senti tes-

■Tnh-*.^J-^

VOUS jamais rien pour elle? Eh quoi! votre cœur futil donc sans mouvement, à la vue des rochers, des arbres, des maisons, des sitçs, théâtre d^s jeux de votre enfancel Arrivé au rrionde, elle vous porta sur son sein, elle vous nourrit de ses fruits. Arrivé à Tàge de raison, elle mit en vous son espoir, elle vous honora de sa confiance, elle vous dit ; « Vous voyez l'état de misère où m'a réduite (( l'injustice des hommes; concentrée dans ma chaleur, je a reprends des forces qui me permettent un prompt et « infaillible rétablissement, mais l'on me menace encore? m Volez, mou fils, volez à Versailles, éclairez le grand roi, « dissipez ses soupçons; demandez-lui son amitié. »

« Eh bien 1 un peu d'or, vous fit trahir sa confiance, et bientôt, pour un peu d'or, l'on vous vit, le fer parricide à la main, entre -déchirer ses entrailles. Ah I Monsieur, je

suis loin de vous désirer du mal, mais craignez il est

des remords vengeurs! Vos compatriotes, à qui vous êtes en honneur, éclaireront la France.

« Les biens, les pensions, fruits de vos trahisons, vous seront ôtés. Dans la décrépitude de la vieillesse et de la misère, dans Taffreuse solitude du crime, vous vivrez assez longtemps pour être tourmenté par votre conscience.

« Le père vous montrera à son fils, le précepteur à son élève, en leur disant : « Jeunes gens, apprenez à respecter « la patrie, la vertu, la foi, l'humanité. )>

« Et vous, de qui l'on prostitua la jeunesse, les grâces et rinnocence, votre cœur pur et chaste palpite donc sous une main criminelle? Femme respectable et infortunée! Dans ces moments que la nature commande à l'amour, lorsqu'arrachés aux chimères de la vie, des plaisirs sans mélange se succèdent rapidement; lorsque l'âme agrandie par le feu du sentiment, ne jouit que de faire jouir, ne sent que de faire sentir; vous pressez contre votre cœur, vous vous identifiez à l'homme froid, à l'égoïste qui ne se démentit jamais, et qui, dans le cours de soixante ans, ne connut que les calculs de son intérêt,

252 BONAPARTE EN COKSE.

rîDstinct de la destructioa, l'oisiveté la plus iafâme, les plaisirs, les vils plaisirs des sens !

Bientôt la cohue des honneurs, les lambris de l'opuience vont disparaître ; le mépris des hommes vous accablera. Chercherez-vous dans le sein de celui qui en est l'auteur une consolation indispensable à votre âme douce et aimante? Chercherez-vous sur ses yeux des larmes pour mélanger aux vôtres? Votre main défaillante, placée sur son sein, cherchera-t-elle à se retracer l'agitation du vôtre? Hélas! si vous lui surprenez des larmes, ce seront celles du remords. Si son sein s'agite, ce sera des convulsions du méchant qui meurt en abhorrant la nature, lui et la main qui le guide. •

« Lameth! ô Robespierre! ô PétionI ô Volney ! ô Mirabeau! ô Barnave! ô Bailly! ô La Fayette! Voilà l'hçmme qui ose s'asseoir à côté de vous! tout dégouttant du sang de ses frères, souillé par des crimes de toute espèce, il se présente avec confiance sous une veste de général, inique récompense de ses forfaits ! Il ose se dire représentant de la nation, lui qui la vendit, et vous le souffrez! Il ose lever les yeux, prêter les oreilles à vos discours, et vous le souffrez! Si c'est la voix du peuple, il n'eut jamais que celle de douze nobles. Si c'est la voix du peuple, Ajaccio,Bastia et la plupart des cantons ont fait à son effigie ce qu'ils eussent voulu faire à sa personne.

« Mais vous, que Terreur du moment, peut-être les abus de l'instant portent à vous opposer aux nouveaux changements, pouvez-vous souffrir un traître; celui qui, soua l'extérieur froid d'un homme sensé, renferme, cache une avidité de valet? Je ne saurais l'imaginer. Vous serez les premiers à le chasser ignominieusement dès que Ton vous aura instruits du tissu d'horreurs dont il a été l'artisan.

« J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur»

« BUONAPÀRTB. N De mon cftbinet de MilelU, le 13 janvier I79(W

Adressée à l'un des membres les plus éminents de la hiérarchie militaire, cette lettre constituait un acte grave d'indiscipline. Transmise au successeur de son père, comme député de la noblesse, elle dénotait, de la part de l'auteur, un complet oubli de toutes convenances. Aujourd'hui un semblable écrit ferait briser, sans rémission, la carrière d'un officier. A cette époque tourmentée, elle eût peut-être passé inaperçue, si Bonaparte lui-même n'avait tenu à en faire montre devant ses amis du club d'Ajaccio. M. de Buttafuoco, s'était, en effet, contenté de répondre au jeune lieutenant : « Vous voulez blâmer dans votre « lettre et vous ne connaissez les personnes que par <tvos souffleurs*... Apprenez d'abord à vivre, avant a de vous permettre de porter un jugement sur les « actions des autres. »

Le temps qu'il ne passait pas à la municipalité, au club ou aux réunions de la garde nationale, Bonaparte l'employait à la continuation de ses travaux littéraires. Il s'était remis à son histoire de Corse et lui faisait subir une nouvelle et dernière métamorphose. Il comptait la présenter sous forme de lettres adressées à quelque notabilité bien en vue. A l'archevêque de Sens et à Necker, il ne fallait plus songer. Serait-ce à Mirabeau, à Salicetti, à M. de Volney ou à l'abbé Raynal? Sur ce point il hésitait encore. Il était alors sous le coup d'une autre préoccupation. Lui et Fesch préparaient un mémoire sur le serment constitutionnel des prêtres. D'autre part, les bruits les plus contradictoires sur les intentions

1. M. de Buttafuoco faisait allusion à Pozzo di Borgo et à Masleria, les agents de Paoli à Ajaccio.

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du gouvernement français à l'égard de Ja colonie couraient dans l'île. On prétendait que, pour punir les Corses de leur opposition, le ministre était résolu à retirer les troupes et à abandonner le pays à son propre sort. On ajoutait même que les Génois n'attendaient que le départ de la garnison de Bastia pour s'emparer de la ville, avant l'arrivée de Paoli.

A Galvi, des troubles avaient eu lieu a propos de la formation de la garde nationale. La garnison était intervenue, des coups de fusil avaient été échangés et le chef des patriotes, M. Perrendl, arrêté.

A Bastia, des événements autrement sérieux venaient de se passer. Le 18 mars, plusieurs bâtiments français étaient arrivés en rade de Saint-Florent. Le comte de RuUy, colonel du régiment du Maine en garnison à Bastia et Saint-Florent depuis plusieurs années, se trouvait à bord. Royaliste exalté, cet officier supérieur était muni d'instructions confidentielles pour ramener en France les troupes et les fonctionnaires en résidence dans les deux villes. Aussitôt débarqué, il réunit ^es officiers et leur fit part de la situation de l'armée, du départ des princes, des projets de la cour et de M. de Bouille, et du devoir qui incombait à tout officier de voler au secours du roi et de sa famille.

Entraînés par cet appel à un faux point d'honneur, le lieutenant-colonel d'Ambrugeac, le capitaine de Miribei et plusieurs autres officiers se rendirent auprès du commandant des troupes, M. le maréchal de camp, vicomte de Barrin, pour lui rendre compte des dispositions prises par leur colonel en vue d'un retour prochain et de l'abandon de Tile. M, de Barrin-

était heureusement un brave homme, doué de beaucoup de bon sens. Il représenta aux officiers que la question était plus complexe 'qu'ils ne le supposaient, qu'on ne quittait pas ainsi son poste et qu'un pareil acte constituait en réalité une lâcheté, puisqu'on abandonnait au ressentiment d'une population affolée des parents, des amis et des gens qui s'étaient compromis pour la cause française. D'ailleurs, ajoutait-il, l'Assemblée nationale n'avait manifesté aucune intention de ce genre et, avant d'agir, une entente était nécessaire entre la chambre et le Conseil. Pour lui, il ne quitterait pas Bastia, dût-il ne rester dans cette place qu'avec ses secrétaires, les officiers sans. troupe et les- artilleurs. Il termina en invitant le colonel à ne pas donner suite à son projet. Celui-ci ne voulut rien entendre.

En regagnant leur quartier, quelques-uns des officiers présents à l'entretien, émus des judicieuses observations qu'on venait de leur faire, tentèrent de faire revenir leur chef sur sa décision. Il s'ensuivit, en pleine rue, une altercation des plus violentes, qui se termina par un acte de véritable folie de la part du comte de Rully. Furieux de la résistance qu'il rencontrait, celui-ci prit un de ses pistolets, tira sur l'un des interlocuteurs, le manqua et tua une femme qui passait. Il n'en fallait pas tant pour exaspérer une population, déjà inquiète des bruits de départ qui circulaient. Les cris aux armes retentirent de tous côtés. Oftîciers et soldats n'eurent que le temps de se réfugier dans leurs quartiers, les uns à la citadelle, les autres avec le colonel à la caserne des grenadiers, où ils furent bientôt cernés par une foule d'habitants réclamant le coupable. A la nouvelle

de révénemenl, le conseil général de la commnne s'était réuni, pour prendre, de concert avec le gouverneur, les mesures susceptibles d'éviter Teffusion du sang. Il fut en effet convenu que le major, M. de Saint-Martin, prendrait le commandement du régiment, en attendant que M. de Rully passât en jugement.

Grâce à ces dispositions on espérait calmer les esprits ; la nuit s'était même passée à peu près calme, et tout faisait prés'ager que l'incident n'aurait pas de suite, si le colonel se décidait à rester caché. Malheureusement, M. de Rully crut devoir ne pas tenir compte de cet avertissement. A la tête de quelques hommes de bonne volonté, il voulut sortir de la caserne et gagner la citadelle. Les citoyens armés virent dans ce fait une nouvelle provocation et firent feu. Le colonel tomba à la première décharge. Il était six heures du matin.

Ce fut le signal d'une lutte qui se prolongea une partie de la matinée. Elle coûta la vie à une douzaine de personnes, tant officiers que soldats et citadins. Les autres représentants de l'autorité militaire, restés en ville, se sauvèrent grâce au dévouement de leurs hôtes. Le soîr, après des efforts multipliés de la part de la municipalité, la tranquillité était rétablie. Le colonel fut inhumé à six heures. Détail curieux, on trouva sur lui deux mémoires manuscrits. Le premier traitait des rapports politiques ^ entre la France et la Corse et de la nécessité pour le gouvernement (Taban^ donner o, son propre sort sa récente conquête. Dans le se-

1. Mss. Archives de la guerre. — Moniteur universel du 523 avril 1790.

cond, étaient détaillés les moyens à employer pour faire embarquer troupes et fonctionnaires. Ces documents semblaient indiquer une sorte de préméditation. Mais qui avait conçu ce projet? Était-ce aux conseils de MM. Buttafuoco et Peretti qu'on avait obéi? Évidemment les bâtiments venus de Toulon n'étaient pas partis sans ordre 11 fallait qu'il y eût eu entente préalable entre M. de la Tour du Pin, ministre de la guerre et son collègue de la marine. Tous ces faits dénotaient une situation grave et un désaccord profond entx-e la cour et l'Assemblée. Ils démontraient en tout cas la nécessité d'une prompte solution.

Or cette solution, elle était réclamée depuis longtemps par les députés libéraux corses. Gomme nous l'avons dit, Salicetti avait parfaitement compris que le seul moyen d'empêcher l'insurrection générale de ses compatriotes était de les rattacher à la France par la reconnaissance, de rappeler les exilés et en particulier Paoli, enfin de donner à ce dernier une situation digne de lui et de son passé. Certainement, cette combinaison ne répondait pas complètement aux désirs intimes des jeunes libéraux corses, voués aux idées françaises et voyant dans la révolution des satisfactions de fortune et d'amôur-propre. Paoli allait être un obstacle, mais un obstacle momentané. Paoli avait alors soixante-cinq ans. De deux éventualités, il fallait choisir la plus avantageuse. Avec Paoli, devenu l'obligé de la France, on conservait du moins ses positions. Restait à savoir ce que pensait le vieil exilé de tous ces événements. N'avait-il qu'une confiance modérée dans le succès de la politique de l'Assemblée? Croyait-il à la victoire définitive du parti de la royiuté? S'était-il déjà mis en rapport

avi'c les déserteurs français? Était-il au courant des projets de la cour et des ordres du ministre de la guerre ? Prévoyait-il leur inanité, et la cour ellemême voulait -elle hâter révénement ou faciliter le mouvement de Tétranger, en faisant évacuer la Corse par ses troupes? Attendait-il quelque résultat plus sérieux que celui obtenu à Bastia et à l'île Rousse, par ses lieutenants Arena et Murati? Comptait-il sur l'exécution des plans de Bonaparte et de Pozzo di Borgo? Tout est admissible, surtout cette dernière hypothèse, si Ton en juge parles documents nouveaux qu'on possède aujourd'hui.

En tout cas, ce qu'on peut affirmer, c'est qu'au moment même où leoninistre de la marine four nissait les moyens de retour au personnel de la colonie, le gouvernement faisait faire des démarches offi tueuses auprès de Paoli, pour l'engager à se rendre en France.

C'était le 19 mars que M. de Rully était tué à Bastia, c'était le 29 li^ars que Paoli débarquait sur les côtes de France, et le 3 avril, qu'il arrivait à Paris. Dés le lendemain, il était mis en rapport avec M. de la Tour du Pin par MM. de Mirabeau et de La Fayette. Le résultat de l'affaire de Bastia n'était pas encore connu.

Le 8, le ministre et M. de La Fayette le présentaient à Louis XVI. Il ne s'agissait plus que de régler les conditions dans lesquelles s'exercerait l'autorité nouvelle dont on voulait investir le célèbre exilé.

Tous ces faits étaient graves. Ils pouvaient amener des conséquences inattendues. 11 n'était donc pas étonnant qu'ils produisissent en Corse une émotion considérable. A Ajaccio, le club patriotique se montrait plus agité que jamais. On y parlait de tout ; des avaa-

tages de la constitution, de la possibilité du retour des Génois, de la rentrée de Paoli, du protectorat des Anglais, des projets des déserteurs, de l'attitude des puissances étrangères et des chances de la reprise de la direction autoritaire des affaires par le roi et sa cour. Dans cette situation, ce n'était pas pour un homme aussi remuant, et aussi ambitieux que Bonaparte, le moment de rentrer en France. Or, son semestre était expiré. Le 46 avril, il écrivait d'Ajaccio à son vieux colonel, M. le chevalier de Lance ^ : « Seigneur général, ma santé délabrée ne me permet « point de joindre le régiment avant la seconde sai- « son des eaux minérales d'Orezza, c'est-à-dire avant « le 15 octobre. Gela me fait solliciter un congé de « quatre mois et demi; j'en adresse le mémoire avec <( ies pièces justificatives à votre Seigneurie. » Le ministre accueillit favorablement cette demande si peu fondée* Bonaparte eut son congé. 11 allait pouvoir mener à bonne fin ses projets, et quels projets!

11 en profita tout d'abord pour achever la rédaction de ses Lettres su?* l'Histoire de Corse, et se décider à en

1. hevue rétrospective, t. Il, p. 96, 3* série. 8; Mss. Archives de la guerre.

COUPS ROYAL D'AfllTiLLlBIE

CONGÉS AVEC APPOINTEMENTS 29 mai 1790

tJn congé de 4 mois, à compter du 15 juin, pour le sieur Buonatparte, lieutenant en second au régiment de la Fère.

Produit un certificat de médecin qui constate qu'il a besoin de prendre, dans l'une ou l'autre saison, les eaux d'Oreïia, pour rétablir sa santé qui paraît absolument dérangée.

faire hommage à M. Tabbé Raynal. Le 24 juin 1790, il lui écrivait :

« Monsieur y

« Il vous sera difficile de vous ressouvenir parmis le grand nombre d'étrangers qui vous importunent de leur admiration d'une personne à laquelle vous avez bien voulu faire des honnêtetés l'année dernière; vous entreteniez avec plaisir de la Corse. Daignez donc jeter un coup d'oeil sur cette esquisse de son histoire. Je vous présente ici les deux premières lettres si vous les agréez, je vous en enverois la fin. Mon frère, à qui j'ai recommandé de ne pas oublier dans sa commission de député pour reconduire Paoli dans la patrie, de venir recevoir une leçon de vertu et d'humanité, vous les remetteras»

*<• Je suis avec respect , votre très humble et très obéissant serviteur,

« BCONAPARTE, « Officier d'artillerie, t

La dédicace de ce nouveau travail est curieuse. Elle; est faite hâtivement. On y retrouve de la part de Tauteur l'âpre désir de la popularité, une vanité incommensurable et ce besoin inné d'encenser la nouvelle divinité du jour, Paoli. Voici quelques-uns des passages les plus intéressants de ce morceau de litté^ rature^ :

L'une des copies du prince de Canino, annotéci, c(Trigée pat Napoléon, avec indication en marge, des sources où il a puisé 66 trouve à Londres, dit-on. Elle comprendrait trois lettres qui formeraient trois cahiers différents et renfermerait toutes les périodes écoulées depuis les âges primitifs jusqu'au pacte 4e Corte conclu entre les Cor^^ et les Génois.

« Ami des hommes libres, vous vous intéressez au « sort de la Corse que vous aimez ; le caractère de ses « habitants rappelait à la liberté ; la centr alité de sa « position, le nombre de ses ports et la fertilité du « sol l'appelaient à un grand commerce. Pourquoi « donc le peuple corse n'a-t-il jamais été ni libre ni « commerçant?.,. Parmi les bizarreries de la révolu- « tion française, celle-ci n'est pas la moindre. Ceux « qui nous donnaient la mort comme à des rebelles « sont aujourd'hui nos protecteurs. Ils sont animés « par nos sentiments. Homme I homme! que tu es « méprisable dans l'esclavage, que tu es grand « lorsque l'amour de la liberté t'enflamme 1 Alors les « préjugés se dissipent, ton âme s'élève, ta raison « reprend son empire... Régénéré, tu es vraiment le « roi de la nature.

« A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes « les nations. Est-ce la Providence d'une intelli- « gence supérieure, ou est-ce le hasard aveugle qui « dirige leur sort? Pardonne, ô Dieu ! mais la tyran- « nie, l'oppression, l'injustice dévastent la terre, et « la terre est ton ouvrage. Les^ souffrances, les soucis « sont le partage du juste et le juste est ton image...

« Quel tableau offre l'histoire moderne I Des peuples « qui s'entre-tuent pour des querelles de famille et « qui s'entr'égorgent au nom du moteur de l'univers ; « des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les * grands moyens de l'imagination, de l'amour du « merveilleux et de la terreur. Dans cette suite de X scènes affligeantes quel intérêt peut prendre un « lecteur éclairé! Mais un Guillaume Tell vient-il à <( paraître, les vœux s'arrêtent sur ce vengeur des « nations... Vom avez senti que rhistoi?*e de Corse

' « manquait à not7*e littérature. Votre amitié voulut « me croire capable de Técrire. J'acceptai avec em- « pressement un travail qui flattait mon amour pour <( ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée. Je « me réjouis d'avoir à dénoncer à Topinion qui com- « mençait à se former les tyrans subalternes qui la « dévastaient; je n'écoutai pas le cri de mon impuis- « sance... Il s'agit moins ici de grands talents que « d'un grand courage, me dis-je, il faut une âme « qui ne soit pas ébranlée par la crainte des hommes « puissants qu'il faudra démasquer. Eh bieni ajoutai- « je avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là. « La constance et les vertus de ma nation captiveront « le suffrage du lecteur. »

« J'aurai à parler de M. Paoli, dont les sages insti- (( tutions assurèrent un instant notre bonheur et nous <t firent concevoir de si brillantes espérances.

«... Plein de la flatteuse idée que je pouvais être « utile aux miens, je m'appliquais à recueillir les « matériaux qui m'étaient indispensables. Mon travail « se trouvait même assez avancé, lorsque la révo- « lution vint rendre au peuple corse sa liberté. Je « cessai : compris que mes talents n'y étaient plus suf- « fisants, et que, pour oser saisir le burin de This- « toire, il fallait avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y « avait du danger, il ne fallait que du courage ; quand « mon courage pouvait avoir un objet immédiat « d'utilité, je crus mes forces suffisantes. Aujourd'hui, « je, laisse le soin d'écrire notre histoire à quelqu'un « qui n'aurait pas eu notre dévouement, mais qui « aura peut-être plus de talent... » Ce qu'oubliait de raconter Bonaparte, c'étaient les insuccès de ses premiers efforts, et les conseils de Paoli et de l'abbé

Dupuy. Et ces conseils, par parenthèse, il ne les avait guère suivis, car ces passages, dont son ancien professeur s'était tant inquiété, il les avait maintenus. Incorrect, incomplet, mai présenté, ce travail n'est que le développement successif et monotone des faits et gestes des personnages qui ont marqué dans l'histoire de File de Corse. Par-ci, par-là, quelques éclairs, quelques phrases déclamatoires, et c'est tout. D'idées générales et généreuses, on n'en trouve que deux ou trois indices.

Ainsi :

« L'homme dans^ Vétat de nature ne connut d'autre loi que son inlérét. Pourvoir à son existence, détruire ses ennemis, fut son occupation journalière. Mais lorsqu'il lût réuni en société, ses sentiments s'agrandirent; son âme dégagée des entraves de llégoïsme, prit son essor, Tanïour dé la patrie naquit, et Jes Curlius , les Decius , les Brutus, les Dion, lés Caton, les Léonidas, vinrent émerveiller le monde. Des magistrats assurèrent à chacun la conservation de sa propriété et de sa vie ; le but des actions .individuelles dut être le bonheur général de l'association et personne ne dut plus agir par le sentiment de son propre intérêt. Les rois régnèrent, avec eux régna le despotisme. L'homme méprisé neut plus de volonté* Avili il fut à peine l'ombre de Vhomme libre, »

Et plus loin :

« Les puissances se jouent des intérêts de Thumanité et les méchants ont toujours des protecteurs. »

Et ce dernier :

« Lorsque les triumvirs offrirent au monde le hideux spectacle du crime heureux, la Corse et la Sicile furent le

refuge de Sextus Pompée. Je \ois avec plaisir ma patrie, à la honle de l'uaivers, servir d'asile aux derniers restes de la liberté romaine, aux héritiers de Caton. »

A tout prendre, étant donnés l'âge auquel cette étude a été entreprise et le milieu dissolvant dans lequel elle a été mûrie, on est en droit de la trouver extraordinaire. Cette sorte d'instinct, qui pousse ce jeune imberbe à s'occuper ainsi de ce qui constitue la science par excellence, l'histoire, a quelque chose de fatidique. Du reste, tout est étrange chez ce bizarre officier d'artillerie, et l'abondance des idées et la précision dans l'exécution.

An moment même où il adresse ces lignes flatteuses à l'abbé Raynal, où il scelle le paquet qui contient son ouvrage et que doit porter son frère, il est tout à la combinaison d'un coup de main, dans lequel il peut perdre la vie et compromettre les intérêts de nombre des siens.

Présenté à Louis XVI, le 8 avril, Paoli avait été pendant quelques semaines l'objet de toutes^ les attentions. Le 17 mai, il était admis aux honneurs de la séance de l'Assemblée nationale, et acclamé par les tribunes. A un mois de là, le 17 juin, il quittait Paris et gagnait Marseille par petites étapes, en s'arrêtant successivement dans le Bourbonnais, à Lyon, Tournon, Valence, Avignon et Aix. C'était en réalité un voyage triomphal. En Corse, on comptait les jours à passer avant la rentrée du grand patriote.

Au club patriotique d'Ajaccio, sur la motion de Bonaparte et de Mas séria, on avait décidé l'envoi d'une députation de quatre des membres de la municipalité. Joseph Bonaparte fut du nombre, Res-

tait la question d'indemnité de voyage. Les députés avaient bien toutes les bonnes intentions désirables, mais pas d'argent. Pour s'en procurer, on commença par un acte arbitraire. Une délégation de municipaux « se rendit^ au séminaire sous l'escorte des « gardes nationaux, se fit ouvrir d'autorité la caisse « et y prit deux mille et quelques cents livres, en « mettant à la place un billet, payable par la fu- « ture autorité centrale. »

Le procédé, s'il était léger, avait du moins le mérite d'être expéditif, comme tout ce qu'imaginait Bonaparte, Le lendemain de cette belle expédition , le 24 juin 1790, les quatre députés, munis de Targent des bons pères, s'embarquaient pour Marseille, aux acclamations d'une foule enthousiaste. Bonaparte demeurait. Il s'agissait de mettre à exécution le complot tramé par lui, Pozzo et Masseria.

Le plan était le même que celui de l'année précédente, sauf certaines questions de détail. Il était des plus simples : constituer la municipalité en commune, s'emparer de la citadelle grâce à la connivence de quelques sous-officiers et soldats, arrêter les suspects et en particulier ceux hostiles aux Bonaparte ; enfin, s'il y avait de la résistance, recourir à la force. La victoire obtenue, on aviserait.

Mais pour entraîner toute une population, il fallait des motifs. Un incident regrettable, dû à la fausse démarche d'un juge, détermina la crise.

Gomme dans toutes les villes de France, les divergences de vue sur l'opportunité des décrets de l'Assemblée étaient extrêmes. Officiers et fonctionnaires

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