‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 92 sur 144 · Mss. Archives de la guerre · texte numérisé non relu

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main? S'il en résulte des biens, quels sont les moyens de les conse7*ver et de les accroître ? Si elle a produit des maux, quels sont les moyens d'y remédier? »

Ce projet, mis au concours pour 1783, fut renvoyé successivement aux années 1785, 1787 et 1789, puis relire définitivement et remplacé, le 18 décembre, par celui-ci : Quelles vérités et quels sentiments im^^ porte-t-il le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur ?

Bonaparte acheva son discours dans les premiers jours de décembre^. Quelque mal écrit qu'il soit, il ji'en est pas moins intéressant, car il nous fournit, à une date précise, des données certaines sur la tournure d'esprit de son auteur. C'est toujours le même procédé d'adulation : « Illustre Raynal... daigne sou- « rire aux efforts d'un zélé disciple dont tu voulus « quelquefois encourager les essais. La question dont « je vais m'occuper est digne de ton burin; mais « sans ambitionner d'en posséder la trempe, je me « suis dit avec courage : moi aussi, je suis peintre, » Et pour Paoli, il ajoute plus loin : « De tous les légis- <i lateurs que l'estime de leurs concitoyens appelle « à leur donner des lois, aucuns ne paraissent avoir M été plus pénétrés de ces vérités que Lycurgue et « M. Paoli... Paoli trouva dans son activité sans paie raille, dans son éloquence persuasive et chaleu* « reuse, dans son génie pénétrant et facile, de quoi « garantir sa constitution naissante des efforts des « méchants et des ennemis... M, Paoli, plein des sen- < timents de ce génie que la nature ne réunit dans

1. Général Gourgaud (1826). — Ck)8ton (t. II, p. 144-171),. etc. )(voir pièces àl'af pui).

« un même homme que pour la consolation des « peuples, parut en Corse pour fixer les regards de « l'Europe... »

Ses idées sur les monarchies et les César sont toujours aussi absolues. Diaprés lui, « il n'est point « d'hommes où les rois sont souverains : il n'y a que « l'esclave oppresseur plus vil que l'esclave opprimé... « Vous avez lu Tacite. Quel est celui de vous qui ne « s'est écrié avec le jeune Caton : Que Von me donne « une épée pour tuer ce monstre, »

Sur les besoins de l'homme, ses opinions sont curieuses, « Sans femme, dit-il, il n'est ni santé ni bon- « heur. )j — «... Le bonheur n'est que la jouissance « de la vie la plus conforme à son organisation. » — « Notre organisation animale a des besoins indis- « pensables, manger, dormir, engendrer. Une nour- « riture, une cabane, des vêtements, une femme, « sont donc une stricte nécessité pour le bonheur. »

La question des richesses parait surtout le préoccuper. « L'homme en naissant, écrit-il, porte avec lui « des droits sur la portion des fruits de la terre né- « cessàire à son existence... »

« L'homme jette un regard autour de lui; il voit la « terre, partagée en peu de mains, servir d'aliment « au luxe et à la superfluité; il se demande : quels « sont donc les titres de ces gens-là? Pourquoi le « fainéant est-il tout, l'homme qui travaille presque « rien?.,. »

« L'état du riche est l'empire de l'imagination dé- « réglée, de la vanité, des jouissances des sens, des « caprices, des fantaisies... »

« Législateur... vous direz aux riches : Tes richesses « font ton malheur, rentre dans la latitude des sens :

« tu ne seras plus ni inquiet ni lantasque... Qu'à « votre voix, le vieillard soit le père Sie tous ses « enfants, qu'il partage également ses biens et que « le spectacle harmonique de huit ménages heureux « fasse à jamais abhorrer la loi barbare de la primo- « géniture. »

Mais il est des phrases bizarres ou tout au moins impossibles à analyser. Voici les plus saillantes d'entre elles :

« Les sciences vraiment utiles se sont entortillées « dans le labyrinthe de l'obscurité... »

« Le progrès, on le doit à quelques hommes hardis a qui, impulsés par le génie, n'ont craint ni le ton- « nerre des despotes, ni les cachots de la Bastille... »

« Renaud fut rendu à la vertu, à lui-même dès « qu'une main courageuse et amie lui présenta le « bouclier où étaient à la fois tracés ses devoirs et « son apathie...»

« Les yeux de la raison garantissent l'homme du « précipice des passions, comme ses décrets modifient « même le sentiment de ses droits... w

« Sur les bords de l'Eurotas, vit aujourd'hui le « pacha à trois queues, et le voyageur, navré de ce « spectacle déchirant, se retire avec effroi, doutant « un moment de la bonté du moteur de l'univers... »

« Qu'à votre voix, les ennemis de la nature se « taisent et avalent de rage leurs langues de ser- « pent... »

« On ne résiste pas à la mélancolie de la nature...»

« Que je plaindrais celui qui ne me comprendrait <ï pas et qui n'aurait jamais été ému par l'électricité * de la nature... »

« Une femme adorée est morte. C'est celle de ton

« enaemî. L'infortuné en est accablé... Le drap noire « a remplacé la tapisserie de la gaîté. »

Et c'était avec une pareille œuvre que Bonaparte se croyait assuré d'obtenir, en 1791, les quinze cents livres promises par l'Académie de Lyon, En attendant cette aubaine, il continuait sa propagande en faveur de Paoli dont l'action devenait de plus en plus prépondérante. Le passage suivant d'un rapport officiel sur le véritable état politique et militaire de la Corse, permettra de se rendre compte de la situation déjà fort grave de cette île et de l'opinion qu'avaient les autorités militaires françaises de la famille Bonaparte K

n ... Telle qu'elle est, la Corse succombera soua « le despotisme d'un parti qui se qualifie de patriote, « et qui est bien véritablement anti- français. Il n'en m impose plus qu'à ceux qui ignorent que T Italien « $e réconcilie et ne pardonne pas; qu'un ambitieux n'a «pas de foi et quil ne compte son existence que par « sa domination; finalement, qu'un peuple soumis par « les armes après quarante ans d'anarchie, saisit volon^ « tiers la première occasion de se soustraire aux lois « qui gênent son inquiétude, devenue un besoin par « thabitude,

« Paoli voulant régner^ car c'est le terme, n'a pat

1. Mémoire pour faire connaître le véritable état politique et militaire de la Corse, au mois de déceûabre n90,—Mss, Archive» de la guerre.

«( Avant d'eatreprendfe, dit Tofficier générai, Thistorique de ■ce qui» s'est passé en Corse, depuis le mois de mai 1789, jusqu'au 14 décembre 1790, il est indispensable, etc. »

C'est donc bien au 14 décembre, c'est-à-dire à Tépoque de la vie de Bonaparte que nous étudions, que se raj)porte ce docu* jneut inédit.

« trouvé dans les principaux habitants la condescen- (i dance aveugle qu'il désirait. Ils l'auraient reçu et c respecté, comme bon citoyen; ils l'ont rejeté parce « qu'il prétendait être maître. Une fois que tout ce « qui se passait eût donné du soupçon de sa conduite, « ses actions et celles de ses adhérents furent suivies « et examinées. Elles offrirent un contraste parfait « avec le civisme et la moralité de ses discours. Ce « moment aurait été celui de sa chute, s'il n'avait eu « la précaution de composer les municipalités et le « département de ses partisans, et il succomberait « s'il n'avait celle de s'entourer des Zampaglini^^ des « Arena^ des Buonapa7'te, des Massein'a et auti^es gen& « perdus d'honneur et de dettes ou fanatiques. Il en est « pour ainsi dire le Dieu et l'unique ressource, Lœil « clairvoyant de l'honnête homme ne reconnaîtra pas « au milieu d'aussi vils personnages un héros presque « déifié sur sa parole, Paoline se relèvera pas d'être à la « tête d'une semblable association, et lui resterait-elle « attachée^ s'il voulait sincèrement le bien ! »

Ainsi donc, gens perdus d'honneur et de dettes ou fanatiques, vils personnages, tels sont les qualificatifs dont un agent officiel gratifiait Napoléon, Joseph et Lucien Bonaparte. Mais sans nous arrêter à la valeur de ces appréciations, ce qui ressort de ce rapport, c'est la prescience des événements. Pour parer aux

1. Ce Zampaglini était un chef de bandits, comme Trenta Coste. Il rendit de grands services à Paoli et au parti bonapartiste d'Ajaccio. Il fut amnistié, déclaré électeur par Mario Toraldi, le maire, et placé dans la garde nationale.

Ce Trenta Coste, nous l'avons dit, devint plus tard inspecteur des eaux et forêts. Pour être juste, il faut ajouter que le titre de hnmiit, en Corse, ne comportait pas alors le caractère infamant que nous lui attachons aujourd'hui.

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dangers d'une position aussi délicate, Tauteur du rapport ajoutait :

«... Les précautions consistent à donner des ordres « pour que les troupes de ligne, réduites à trois régi- « ments, dont le total ne monte guère à plus de « deux mille deux cents hommes, sous les armes, a a cause du non-complet des absences par congé et des « hôpitaux, ne soient employées qu'à la garde des c< places. La police du pays se fera aisément avec « les nombreuses gardes nationales et le régiment « provincial corse, composé de cinq cent trente « hommes, non compris les officiers. Si ces moyens « sont insuffisants, cela nous démontrera que le mal « est extrême... »

Ces observations semblaient justes. C'était, en effet, ce rôle passif des garnisons que redoutaient tant Paoli et Bonaparte. C'était ce danger que ce dernier avait combattu, soit directement par son projet de coup de main sur la citadelle d'Ajaccio en octobre 1789 et le 25 juin 1790, soit indirectement en réclamant par voie de pétition, lors de la réunion électorale d'Orezza, l'organisation d'une garde nationale soldée au lieu et place du régiment provincial. Grâce à cette substitution, Bonaparte comptait avoir le commandement de cette nouvelle troupe et, à l'aide de ses intelligences dans le régiment du Limousin, arriver un jour ou l'autre à chasser définitivement les Français de sa ville natale. En v^ie de cette formation, ses amis, Pozzo di Borgo et Gentili, avaient été envoyés à Paris par le Directoire. Or, non seulement Buttafuoco et Peretti se déclaraient opposés à ces propositions , mais d'autres Corses encore repoussaient une innovation qui ne devait aboutir, selon eux, qu'à une rupture

définitive de la Corse avec la France, rupture dont la première conséquence serait de ruiner leur influence. De ce nombre était Salicetti. Tout porte donc à croire qu'il ne fut pas étranger aux atermoiements apportasse la satisfaction des vœux exprimés par les délégués. En effet, le ministre, tout en accueillant bien Pozzo et Gentili, leur fît comprendre qu'il ne dépendait pas de lui de modifier le décret de l'Assemblée S relatif à l'organisation d'une garde nationale, portant le même uniforme, et destinée à la défense de la loi. Dans cette intention, on avait procédé à la fusion dans cette garde, des vieilles compagnies d'arquebusiers, des milices bourgeoises et des confréries armées. Dès lors, pourquoi se contredire? Pourquoi faire une exception pour la Corse et créer un corps spécial recevant une solde particulière? Cette institution existait, puisque le régiment provincial avait été maintenu. Il était même commandé par des officiers de leur nation^, ayant toute leur confiance et l'un de ces derniers, Colonna, ^tait parent de Paoli et député à l'Assemblée nationale. Quant aux armes et munitions réclamées pour l'instruction des volontaires, le ministre se déclara tout disposé à les donner, aussitôt après l'organisation des gardes nationales frontières, dont la nécessité s'imposait tout d'abord. C'étaient autant de prétextes en définitive, pour ne pas accorder ce qu'on voulait refuser. M. du Portail savait à quoi s'en

1. Décrets des 2 juin, 18 juin, 19 juillet et 12 décembre 1790, concernant la garde nationale.

2. M. Raphaël Casablanca était colonel du régiment. Parmi les capitaines, citons : P. Gasabianca, Ristori, Ceccaldi, Galloni distria et Colonna Gesari délia Rocca.

tenir sur les intentions des chefs corses. La situation lui paraissait même assez compromise à Bastia, pour exiger le remplacement immédiat du régiment du Maine en garnison dans cette ville depuis plusieurs années, par un autre moins douteux, celui de Bresse, infanterie ^. MM. Pozzo di Borgo et Gentili revinrent donc en Corse, enchantés de leur réception, mais déçus dans leur espoir de voir se réaliser quelques-uns des vœux dont ils s'étaient faits les interprètes.

Cet insuccès dérangeait tous les projets de Bonaparte. Que faire? attendre. Or, on était alors au 15 janvier 1791 et, depuis le 15 octobre de Tannée précédente, date de la fin de la prolongation de son congé de convalescence, il aurait dû se trouver de retour à son régiment.

De ce qui se passait sur le continent, des grands travaux du comité militaire de l'Assemblée, de la refonte des institutions de Tarmée, de la désertion qui ruinait la discipline, des menaces de l'étranger, de la réorganisation de l'arme de l'artillerie à laquelle il avait l'honneur d'appartenir, de l'ordre donné à tous les officiers d'avoir à rejoindre leurs corps respectifs^, de toutes ces grandes choses de la guerre qui passionnaient tant ses camarades, il n'avait eu souci. Que lui importaient son régiment, son arme et la France ! Il avait eu bien d'autres rêves en tête, et ces rêves venaient de se dissiper. Commander à ses concitoyens, il n'y fallait plus songer, du moins pour l'ins-

1. Arrivé à Bastia, mai 1791 ; commandé par M. le comte Du Plessis Bellière, et en juillet 1791, par M. de la Guette de Vernon.

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