‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799Chapitre 145 sur 190 · II · texte numérisé non relu

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arrivés, rendaient cette disposition nécessaire. Pîémontais, Autrichiens et Anglais s'apprêtaient à tenter une action concordante, les premiers sur le haut Tanaro, les seconds sur le col de Gadibone et les troisièmes, par mer, sur Vado. Leur but était de couper les communications entre la France et Gênes, d'arrêter les envois de grains et de placer l'extrême droite française entre deux feux. Ce fut alors qu'on élabora un troisième plan de campagne. En attendant, on prescrivit l'envoi d'une mission militaire à Gènes. Robespierre et Ricord désignèrent pour la remplir, leur ami, le général Bonaparte. Joseph fut également choisi pour seconder Buonaroti. C'était naturel. Par leur connaissance de la langue italienne, par leurs relations et leur habileté, les deux frères se trouvaient en mesure de rendre de réels services.

Quant à Bonaparte, il ét€dt ravi. S'il réussissait, il se voyait général de division à courte échéance et chargé de l'exécution du plan de campagne. Mais il semblait en vérité que jusqu'à la dernière heure la fortujie dût hésiter à faire pencher la balance en faveur de son étrange favori. Au moment même où le jeune officier était tout à ses rêves de gloire, Robespierre recevait les premières nouvelles des difficultés que rencontrait son frère à la Convention et de la coalition qui se formait contre lui et ses collègues. Depuis longtemps déjà, les hommes les plus intelligents de l'émigration, Pellenc et Puisaye ne cessaient de répéter que toute tentative partielle de soulèvement était impossible et que c'était au centre, à Paris même, au sein de la Convention, qu'il fallait frapper. D'après eux, il devait sufnre de choisir le moment favorable et de profiter du premier conflit. Or, les

causes de mésintelligence n'étaient que trop nombreuses. Dès le 24 mai^, s'était formé, entre les conventionnels Tallien, Courtois, Laurent Lecointe et Guffroy, le complot qui devait renverser Robespierre. Le frère de ce dernier, bien qu'imparfaitement au courant de cette situation, crut devoir obéir à son appel. 11 pensait pouvoir revenir rapidement. Il emportait avec lui un rapport de Bonaparte sur la position polittgue et militaire des armées du Piémont et d'Espagne *.

Gomme celui du 31 mai, ce curieux travail contient une série d'articles numérotés, portant le titre à' Observations et de Considérations, Dans la première de ces observations, Bonaparte signale l'absence d'officiers capables de diriger des opérations d'ensemble. La troisième a trait au genre de guerre de chacune des armées, puis viennent des considérations générales déduites de l'esprit général de la guerre actuelle^ des considérations militaires et des considérations politique». Tout cela est assez diffus; certaines notes pourtant ont le cachet d'un maître en l'art de la guerre.

« Il en est, dit-il, des systèmes des guerres, comme « des sièges des places, il faut réunir ses feux contre « un seul point, La brèche faite, l'équilibre est rompu, « tout le reste devient inutile et la place est prise... »

« ... Il ne faut point disséminer ses attaques, mais « les concentrer... »

1. Trois jours auparavant, le 22 mai (3 prairial), madame de Fontenay, la future madame Tallien, avait été arrêtée.

2. Ce rapport a été écrit par Junot. Il est signé Bonaparte. Dans les archives, il était classé comme émanant de Robespierre, à cause des annotations de ce dernier. Fait bizarre, Bonaparte y est déjà mentionné comme général de division.

Ce rapport n'a pas été inséré dans la Correspondance.

49i BONAPARTE A GÊNES.

« C'est TAllemagne qu'il faut accabler; cela fait, « l'Espagne et l'Italie tombent d'elles-mêmes... »

« Il ne peut entrer dans une tête froide de prendre « Madrid... »

« L'on doit adopter le système défensif pour la frona tiôre d'Espagne et le système offensif pour la fron- « tière de Piémont... »

« Il faut réunir les deux armées des A}pes et « d'Italie , leur donner un centre et le même « esprit... »

« // faut fi'apper r Allemagne, jamais t Espagne ni « l'Italie. Si nous obtenions de grands succès, jamais « ton ne doit prendre le change en s'enfonçant dans « l'Italie, tant que l'Allemagne offrira un front redou- « table et ne sera pas affaiblie... »

Détail curieux, tous ces passages sont approuvés par l'aîné des Robespierre, sauf le dernier, considéré comme mncvais. C'était justice. Bonaparte, en effet, devait prouver par sa campagne de 1796, qu'il n'y avait pas d'inconvénient absolu à s'enfoncer dans t Italie, pour y combattre la maison d'Autriche. Or, à Fheure même où se décidait à Paris le sort des plans de campagne de Bonaparte, celui-ci accomplissait sa mission confidentielle de Gênes. Le 11 juillet, il avait quitté Nice. Pour tout le monde, il accompagnait à Ormea Ricord et sa femme. Le 13, il était à Loano. Ce jour-là, Buonaroti écrivait à l'agent révolutionnaire d'Ormea* : « Le représentant du peuple « sera bientôt à Garessio, fais préparer des logements « pour lui et pour moi. Il a avec lui dix personnes. » Il disait en même temps au vice-consul de la Repu*

l. Mss. Archives nationales.

blique française à Savone : « Le général de brigade <€ Buonaparte va partir pour Savone. Si l'ennemi fait a des mouvements ou si quelque événement peut « rendre son passage dangereux, tu lui enverras- « au départ un exprès pour lui en donner avis. Fais* « lui préparer un bon logement. »

Le lendemain, une troupe nombreuse de cavaliers sortait de Loano. A quelque distance de la ville, elle se divisa en deux groupes. L'un prit la direction de la montagne, le second continua sa route vers Savone. Bonaparte était de ce dernier. Son frère Louis, Marmont, Junot et Songis raccompagnaient. Ses instructions ofûcielles étaient les suivantes ^ :

« Le général en chef Buonapakte, se rendra à Gènes.

« 1® 11 conférera avec le gouvernement de Gênes sur la « défense de la côte depuis Menton jusqu'à Loano et sur « la réparation du chemin de Menton à Loano.

« 2* Il préviendra officiellement ce gouvernement du « grand chemin que les coalisés font faire de Geva à « Savone, en se servant du nom de quelques riches- « (iénois.

« 3° 11 dira à ce gouvernement que la République fran- « çaise n'a pas pu voir indifféremment le passage accordé « sur le territoire de la République de Gênes à des hordes « de brigands non enrégimentés que les montagnards de « la rivière eussent repoussés, si Ton n'eût paralysé leur « bonne volonté.

« Fait et arrêté à Loano, le 25 messidor l'an II de la^ « République une et indivisible.

<c Signé : Ricord. »

l. Mss. Arcliives étrangères.

Celle adressée au chargé d'affaires de France, Tilly, était aussi précise :

« Le géaéral Buonaparte te fera part des motifs de son « voyage à Gênes. Tu le mettras au fait de tout ce qui « peut intéresser la République française, tant par rap- -« port au gouvernement de Gênes que relativement aux « démarches faites par les coalisés, auprès de ce gouver- « nement. Tu me feras parvenir toutes les observations «c que le bien de la patrie te suggérera. »

Bonaparte arriva sans encombre, dans la nuit du 15 au 16 juillet. Le lendemain, il voyait Tilly et lui remettait la note destinée au secrétaire d'État du gouvernement génois ^ « D'après la lettre de Ricord et

1. « La situation isolée d*Oneglia et de Loano demande de la « part des Français des mesures dont la promptitude et Tefflca- « cité assurent la possession des deux conquêtes, dont le premier « résultat a été de purger la mer de ceux des corsaires qui se « permettaient le plus de brigandages.

« Il est question d'établir une communication non internip- « tible entre les deux pays et les nouvelles frontières de la « France, ce qui ne peut avoir lieu qu'en mettant les espaces « qui les séparent dans un état respectable de défense et en « améliorant les routes de telle manière que la circulation des « hommes et des choses devienne aussi facile qu'elle est actuel- « lement difficultueuse.

<( Il est au service des Français de tenir en échec Tenneml du « côté de la terre, mais ils ont besoin du concours des Génois du « côté de la mer.

« Les forteresses dans la rivière du Ponant sont insuffisantes : « elles laissent des vides par lesquels les coalisés pourraient «" couper les Français, et c'est pour les prévenir qu'ils deman- « dent que le sérénissime gouvernement, sans rien faire qui « puisse aliéner les habitants, établisse dans les endroits qui « seraient indiqués des batteries avec les canons dont il abonde « et qui pourraient être servis par des artilleurs français qu'on « lui fournirait.

« Par r érection de ces simples batteries qui demeureraient à

« les instructions à Buonaparte, écrit aussitôt Tilly^, « j'ai remis au sérénissime gouvernement la note <i n" 3. Le secrétaire d'État m'a fait prier ce matin « de passer au palais et m'a dit que la réparation « des chemins, dans les circonstances actuelles, serait « considérée par les coalisés comme une violation de « la neutralité. »

« la disposition des habitants, ils n'auraient rien à redouter au « dedans, et ils seraient à ra>)ri de toute nouvelle insulte au « dehors.

« Les préjudices qu'occasionnent aux deux républiques Téiat « déplorable des chemins et les avantages réciproques que leur a procurerait leur amélioration sont si évidents que le refus de « les améliorer ne pourrait être que l'effet de la malveillance.

a Elle seule pourrait rejeter les deux propositions de mettre « la côte en état de défense et d'améliorer les chemins. Elle « n'aurait à opposer dans l'argument que des sophismes et dans « la résolution que des délais.

« La manière simple et loyale de traiter, adoptée par la Ré- « publique française, n'admettant pas les subtilités de la diplo- « matie, l'indécision, sans être utile à Gènes, pourrait être « nuisible à la France.

« Le chargé d'affaire», d'après des ordres exprès, invite le « sérénissime gouvernement à admettre ou à rejeter simplement « et loyalement ces deux propositions, afin que dans le preniior « on puisse s'entendre sur les moyens d'exécution, et dans le tt second aviser à la conservation des deux pays que la Répu- « blique française a conquis sur un despote qui, sans provoca- « lion, s'est rendu l'un des membres les plus actifs de cette « coalition de tyrans , dont l'histoire des forfaits passés et « actuels appelle la vengeance de tous les individus, de tous les m peuples et de tous les gouvernements.

« Les Français d'aujourd'hui ne prodigueront pas, comme « ceux d'autrefois, leur sang pour acquérir sans titre et rendra • sans raison. Ils prendront toutes les mesures de prudence et « de précaution pour que les fragments des sceptres ne soient « pas réunis et surtout ils coucheront dans le grand livre de 4c leurs annales républicaines les bons et les mauvais procédés « des peuples qu'ils ont, comme celui de Gênes, traité, avec pro- « tection et générosité. »

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