SCHÉRER
Dans ces conditions, la mutation de Bonaparte était tout indiquée. Lui-même s'y attendait. Sa lettre à Gassendi le prouve. Du reste, il partageait le sort de ses collègues de Texpédition maritime. Mouret et Verne avaient été attachés à d'autres armées. Ghauvet était déplacé. Son fi^ère Joseph se trouvait également sous le coup d'une mesure de radiation des cadres du commissariat des guerres, par suite de Timpossibilité où il s'était vu, lors de l'inspection, de fournir des certificats d'origine de blessures et d'obtention du grade de lieutenant-colonel.
Or, tous ces mouvements de personnel survenaient au moment d'une crise politique des plus graves. Depuis la chute de Robespierre, le parti de la contrerévolution poursuivait sa marche envahissante, en cherchant à désagréger tous les pouvoirs et à amener à la tête des affaires des hommes dévoués à ses intérêts. Partout la réaction s'affirmait. C'était dans l'ordre des choses; mais dans le Midi, cette tendance
1. Mss. Archives nationales. Cette note est de la main même de Schérer. Schérer avait remplacé Dumerbion.
se présentait sous des formes d'autant plus violentes que la lutte politique y avait été plus vive. Bonaparte était alors à Marseille. Il venait même d'y installer sa mère et ses sœurs, à proximité des Glary, lorsque arriva la nouvelle du remplacement des représentants alors en mission, par d'autres, hostiles à la forme du gouvernement. Cette mesure, les mille bruits deresr tauration monarchique alors en circulation, le retour des déserteurs ainsi que les massacres des républicains mirent en émoi bien des patriotes. En présence de cette agitation, quelques représentants escomptèrent-ils un mouvement qu'ils supposèrent devoir être général? C'est probable. Dans le Midi, Ricord, Salicetti, Ritter, Turreau, Ghauvet, les Arena, Cervoniet nombre d'autres y eurent la main. Pour Bonaparte, il se montrait l'un des plus exaltés. Le fait n'a rien d'étonnant. L'auteur du Souper de Beaucaire restait instinctivement l'admirateur convaincu de la force et de cette centralisation énergique, dont il avait vu les merveilleux résultats. Il était comme grisé par ce métier des armes , d'un attrait si puissant pour les hommes d'action. Conduire les troupes à la victoire; les faire se mouvoir au moindre signe sur l'échiquier du monde; les entraîner avec quelques paroles magiques; quel rêve pour une âme ardente! Or, ce spectacle, il venait de l'avoir. A Toulon, à Ormea, au Cairo, il avait bu à cette coupe enivrante de la gloire. Il avait du premier coup saisi le côté psychologique de la guerre, rôle prédominant que les grands caractères peuvent seuls comprendre et qui n'a rien de commun avec l'application routinière des règles méthodiques de la caserne ou d'un bureau. Un autre mobile d'ailleurs le poussait dans cette voie : l'inté-
rèt. Lui et sa famille avaient tout à redouter du triomphe de la réaction.
De ce qu'il pressentait la nécessité de l'unité de direction, à l'heure des grandes luttes, il en concluait à l'application rigoureuse de la Constitution de 1793. De ce qu'il voyait la contre-révolution si violente dans le Midi, il la supposait égale ailleurs et condamnée à bref délai.
« On croit fort au succès du rêve que Von fait, »
C'était là une erreur. Toutes ces combinaisons de partis échappaient encore à son jugement. Il était placé trop' loin pour en avoir l'appréciation nette. Pour l'instant, il se croyait déjà à la tête des sections de Paris, général de division, déclaré le sauveur de la Montagne, le vengeur de Robespierre, et devenu un des personnages influents du ministère. Aussi, le 30 avril, il écrivait à Gassendi^: « ... Je passe à « Paris; je n'oublierai rien pour te faire obtenir ta « retraite, ou la direction de Toulon, ou celle de la « fonderie de Valence. Je te prie de m'écrire comme « ton commissionnaire et de spécifier ce que tu prête fères et ce que tu désires que je fasse pour toi... » Le 2 mai, il quittait Marseille.
Les chevaux et la voiture avaient été vendus, les papiers, mis en ordre. Son frère Louis, Junot et Marmont l'accompagnaient. Il était prêt dans le sens complet du mot. Pour jouer un rôle, en effet, des aspirations et des préférences politiques ne suffisent pas; il
1« Mss. Archives de la guerre.
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faut avoir les aptitudes Décessaires, et ces aptitudes, il les possédait à un degré réellement supérieur.
De croyances, il n'en avait pas; de patrie, il n'en avait plus. Foyer, fortune, espérances, tout lui manquait. Il restait seul, avec son épée et, comme un vrai condottiere, se trouvait disposé à l'ojffrir au plus cher enchérisseur. « ... Je me trouve constam- « ment, écrit-il quelques semaines plus tard à son « frère, dans la situation d'âme où l'on est à la veille « d'une bataille, convaincu par sentiment que lorsque « la mort se trouve au milieu pour terminer, s'in- « quiéter est folie. Tout me fait braver la mort et le « destin et si cela continue^ mon ami, je finirai par « ne plus me détourner lorsque passe une voiture. « Ma raison en est quelquefois étonnée, mais c'est la « pente que le spectacle moral de ce pays-ci et tha- « bttude des hasards ont produit sur moi. » Or ce paysci, c'est la France, cette France qui l'a élevé.
Des connaissances, il en a. Sur ce point, sa supériorité sur ses collègues est incontestable. Il a le génie des conceptions nettes. Il voit d'ensemble. Ses lettres et ses études historiques, sociales et religieuses, lui ont donné des idées de tout et sur tout. Ces notions, il est vrai, sont encore à l'état confus; mais le germe existe, puissant et original. De l'acquit, il en est doté plus qu'aucun officier. Depuis six ans, mêlé à toutes les intrigues d'Ajaccio, il a fait de la guerre civile une étude exceptionnelle. Quant à la moralité, il ne saisit même pas la valeur de ce mot. Où Teùi-il connue? Un instant, il a eu l'instinct des nobles dévouements, lorsqu'il s'est trouvé en contact avec ces patriotes enfiévrés que faisait surgir la Convention. Un instant, il a su obéir, lui Tindiscipliné par excellence ; l'éner-
gie de ce colosse, qu'on appelle le Comité de Salut public lui imposait. Mais avec la chute de ses protecteurs cette opinion du juste avait disparu. Le scepticisme, cette plaie des armées, avait repris le dessus dans ce cœur déjà desséché. De ce jour, en effet, la carrière militaire allait devenir à ses yeux une affaire, plus ou moins lucrative, plus ou moins glorieuse, suivant qu'il Texploiterait convenablement.
Tel est le général Bonaparte, synthèse vivante du bien et du mal, « vibrion monstrueux » qui n'attend qu'un milieu suffisamment désagrégé pour prendre son entier développement.
Robespierre le jeune et Schérer l'ont bien jugé. L'un de ses amis et confidents de Valence, le commissaire de Sucy^ l'appréciera mieux encore : «... Je « ne lui connais pas de point d'arrêt autre que le « trône ou Téchafaud. » écrira-t-il à M. de Josselin, l'ancien lieutenai^t-colonel du régiment d'Artois. Dilemme terrible, qui ne serait qu'intéressant à citer, si la France n'avait été l'enjeu de cette gigantesque partie.
1. Simon-Antoine-Françaii de Swy de Clisson, né à Valence en 1766.
FIH DU DBUXIÈMB VOLUMB*
fl.
APPENDICE
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