Coston. T
74 BONAPARTE A AUXONNK.
« avise une joie d*enfant vers la boutique d un 11- « braire qui demeurait près de l'évêché. Souvent « j'allais visiter ses rayons avec le péché d'envie ; je « convoitais longtemps avant que ma bourse me vî permit d'acheter 1 Telles ont été les joies et les '( débauches de ma jeunesse!... Tout petit garçon^ • j'ai été initié à la gêne et aux privations d'une « nombreuse famille. Mon père et ma mère ont (( connu de mauvais jours! Huit enfants!... »
Pénible situation par laquelle bien des officiers ont passé ! Cent francs d'appointements par mois I C'était peu. Pour se procurer des ressources, Bonaparte comptait, il est vrai, sur son succès au concours académique de Lyon et sur les quinze cents livres qui devaient en être le résultat. 11 fondait également de grandes espérances sur son Histoire de Corse, Son frère, dont l'écriture était aussi nette que la sienne était incorrecte, avait charge de recopier le manus* crit. Mais, cette histoire, il fallait la publier. Or, il n'y avait pas d'éditeur à Auxonne. A Dôle seulement s'en trouvait un, M. Joly.
Bonaparte s'adressa à lui. Il essuya un refus pour l'ouvrage historique, mais fut plus heureux pour la Lettre à Buttafuoco^ dont l'actualité pouvait faciliter la vente. Cet opuscule parut en efî'et sous forme de brochure in-8° de vingt et une pages, portant le titre de Lettre de Buonaparte à Buttafuoco, Au-dessous de la signature, on lisait la date suivante ; « De mon « cabinet de Milleli, le 28 janvier, l'an second de la « liberté. »
A Auxonne, Bonaparte continuait de consignei sur le papier les idées que lui suggéraient ses lectures. Nous avons quelques traces du travail de ce cerveau
toujours en ébullitîon, entre autres, des passages d'un Dialogue sur famoùr.
« Demande. — Comment, monsieur! Qu'est-ce que l'amour? Eh quoi? N'êtes- vous donc pas comme les autres hommes ?
« Bonaparte, — Je ne vous demande pas la définition de l'amour; je fus jadis amoureux et il m'en est resté assez de souvenirs pour que je n'aie pas besoin de ces déûnitions métaphysiques qui ne font jamais qu'embrouiller les choses.
« Je fais plus que nier son existence, je le crois nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes. Enfin je crois que l'amour fait plus de mal que de bien, et que ce serait un bienfait d'une divinité protectrice que de nous en défaire et d'en délivrer les hommes. »
Pour un officier de vingt-deux ans, ce dédain de l'amour a quelque chose de pénible. Et ce jadis amoureux ! à quelle époque ? à quelle phase de sa vie Bonaparte fait-il allusion? Est-ce à ses visites dans la famille de mademoiselle du Colombier, à Valence, ou à son séjour chez la belle madame Rossi, à Ajaccio ?
Ses Réflexions sur fêtât de la nature sont également curieuses. Elles montrent les tendances de cet esprit investigateur.
« Je pense, écrit-il, que l'homme n'a jamais été errant, « isolé, sans liaisons, sans éprouver le besoin de vivre « avec ses semblables. Je crois au contraire que, sorti de « l'eufance, l'homme a senti le besoin de se trouver avec « d'autres hommes, qu'il s'est uni à une femme, a choisi « une caverne qui a dû être son magasin, le centre de ses « courses, son refuge dans la tempête et pendant la nuit.
« Cette union s*est fortifiée par l'habitude et par les lîeQ& î< des enfants; elle a pu cependant être rompue par le « caprice. Je pense que dans leurs courses deux sauvages « se sont rencontrés, qu'ils se sont reconnus à la seconde « entrevue et ont eu le désir de rapprocher leurs de- « meures. Je pense qu'effectivement, ils se sont rap- 0 proches et que dans cet instant est née la peuplade « naturelle.
(( Je pense que cette peuplade a vécu heureuse, parce « qu'elle a eu une nourriture abondante, un abri contre « les saisons et parce qu'elle a joui de la raison et des sen- « timents naturels. Je pense que la terre a été, un grand « nombre de siècles , partagée ainsi en peuplades éloi- « gnées, ennemies, peu nombreuses, et qu'enfin les peu- « plades s' étant multipliées, elles ont dû avoir des rela- « tiens entre elles. Dès lors, la terre n'a pu les nourrir « sans culture; la propriété, les relations suivies sont « nées, bientôt les gouvernements; il y a eu des échan-
« ges l'amour-propre, le penchant impétueux, l'orgueil.
<( Il y a eu des ambitieux au teint pâle qui se sont emparés « des affaires^
« Ma thèse n'est pas celle de constater cette série d'états « par où ont passé les hommes avant d'arriver à l'état «< social, mais seulement de démontrer qu'ils n'ont jamais- « pu vivre errants, sans domicile, sans liaisons, sans « autre liaison que ceux qu'éprouvent le mâle et la femelle, « s'unissant furtivement selon la rencontre, l'occasion et « le désir. Pourquoi suppose-t-on que dans l'état dénature « l'homme ait mangé? C'est que l'on n'a pas d'exemples « d'hommes qui aient existé autrement. Par une raison « semblable, je pense que l'homme a eu, dans l'état de c nature, la même faculté de sentir et de raisonner qu'il « a actuellement. Il a dû en faire usage, car il n'y a point
1. Était-ce à son rival d'Ajaccio, à Pozzo di Borgo, l'homme pâle, comme on rappelait gue Bonaparte faisait allusion?
« d'exemple que des hommes aient existé sans usager ces « deux facultés. Sentir, c'est le besoin du cœur, comme « manger, c'est celui du corps. Sentir, c'est s'attacher, f « c'est aimer; l'homme dut connaître la pitié, l'amitié et « l'amour. Dès lors, la reconnaissance, la vénération, le « I aspect. S'il en eût été autrement, il serait vrai de dire « que les sentiments et la raison ne sont pas inhérents à « l'homme, mais seulement des fruits de la société; il n'y « a alors point de sentiments et de raisons naturels, point « de devoirs, point de vertu, point de conscience. Point « de vertu! Ce ne sera pas le citoyen de Genève qui nous « dira ceci ».
En dehors de ces rêveries et du temps qu'il devait consacrer au service, Bonaparte fréquentait le club de la Société patriotique et la famille du commissaire des guerres Naudin. Chez ce' dernier il se retrouva avec quelques officiers libéraux, son camarade d'école Marescot, le quartier-maître M. de Goy, la femme de ce dernier, madame Naudin, et une amie de celleci, madame Renaud. Là, du moins, dans l'intimité, il pouvait tout à son aise émettre ses bizarres paradoxes. Avec ses collègues, il ne l'osait guère. A pro« pos des derniers événements, et des mutations^ occasionnées par la nouvelle organisation^, les discussions entre officiers avaient pris un caractère d'aigreur inimaginable.
C'était en effet pour tout ce monde un changement considérable. Le régiment de La Fère devenait le n» 1 des régiments d'artillerie, les chefs de brigade et 1» major passaient lieutenants-colonels, les bombar-
1. 1" avril 1791. — 16 avril 1791. — Décrets. — Voir pièces à l'appui.
diers disparaissaient , la solde était modifiée. De ce jour, Bonaparte allait toucher annuellement treize ?ents livres, dont onze cents au titre du corps et ieux cents sur la cassette royale, en qualité d'an- •ien élève de l'École militaire de Paris.
Le personnel se trouvait également modifié. Le colonel, M. le chevalier de Lance, était nommé maréchal de camp et remplacé par M. Abel de Sappel.
Pour Bonaparte, il obtenait le grade de lieutenant en premier au 4® régiment d'artillerie, ci-devant Grenoble, alors en garnison à Valence.
Ce fut le 2 juin qu'il reçut la nouvelle de cette mutation. Il s'en montra vivement affecté, car, le 3, il écrivait au chef de bureau de l'artillerie, à l'éternel M. Le Sancquer :
« Monsieur,
€ Étranger à Paris, sans aucune connaissance, ce n'est « que dans vous que j'espère.
« L'amitié que vous vouliez bien avoir pour mon père <i me fait espérer que vous voudrez bien vous employer <c pour moi,
« Dans le travail des corps, il me paraît que l'on me « fait changer de régiment; cela m'afflige sur tous les « points de vue, tandis qu'il est des officiers qui me sui- « vent immédiatement qui changeraient sans répugnance. « J'ai un frère avec moi qui se destine au corps; je me « suis chargé de son instruction, ce qui me deviendrait « impossible dans un autre régiment.
« Si le travail avait déjà paru, je ne vous importunerais « pas, je sais qu'alors il ne reste plus qu'à obéir; mais « dans l'état des choses, je me flatte que vous daignerez « vous intéressera moi.
« Je conserverai de votre bonté un souvenir recon- < naissant. »
Avec respect^
Le motif invoqué était- il véritable? Il est permis d'en douter. A Valence, Bonaparte avait plus de relations encore qu'à Auxonne. Il y a donc lieu de supposer que Tétat de gêne où il se trouvait fut pour beaucoup dans cette demande qui, du reste, n'eut aucun succès. Il dut, en effet, quitter le régiment sans régler plusieurs dettes, insignifiantes certainement, mais suffisantes pour témoigner de son peu de ressources ^ Le 14. juin 1791, Bonaparte disait donc un dernier adieu à ses camarades du régiment de La Fêre.
Y laissait-il des amis ? peu, car de tous ces officiers qu'il fréquenta pendant son séjour au corps, MM. Des Mazis, Marescot et Gassendi sont les seuls avec lesquels il ait conservé des relations bienveillantes. Était-il regretté de ses chefs, de ses collègues, de ses subordonnés ? nous ne le croyons pas. Le lieutenant d'artillerie Bonaparte n'avait rien de ce qui constitue l'officier modèle dans un régiment où la règle est méticuleuse. Sur les soixante-neuf mois, qu'il avait compté dans les cadres du corps, il avait trouvé moyen d'en passer trente -cinq en congé. Aussi, pendant ses promenades dans les makis de la Corse et ses séances dans les clubs et dans les assemblées primaires, ses camarades s'étaient-ils trouvés dans l'obligation de faire sru service. Or, ce procédé
L De CostoQ. T. i.
8) BONA PARTE A AUXONNK.
froisse généralement les intéressés. De plus, ses hakj» tildes solitaires, ses idées absolues, ses opinions avaacées, sa manière tranchante de discuter, lui avaient aliéné beaucoup de chefs, qui ne jugent le plus souvent de la valeur de leurs subordonnés qu'en raison de l'obséquiosité dont ils font preuve devant eux. L'originalité les agace. L'initiative les énerve. Mais qu'importait alors à Bonaparte ? Le régiment de La Fère, les réformes de l'armée française, la réorgani* sation de l'artillerie, toutes ces choses qui passionnaient ses collègues ne l'occupaient guère. Il était tout à ses rêves, à ses pensées, et, ces pensées, c'était aux flancs des montagnes de Corse, aux rochers de Ja grotte de Milleli, qu'elles allaient toujours se fixer.