‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799Chapitre 97 sur 190 · jMss. Archives de la guerro · texte numérisé non relu

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Pourtant, il était nécessaire. Dans ces moments de crise suprême, soit qu'il s'agisse de mettre les institutions d'un pays en harmonie avec la l'orme nouvelle du gouvernement, soit qu'il faille soutenir une grande guerre, l'unité de direction s'impose. Pour la solu* tien de ce problème qui peut être celui de demain, il n'y a donc place, que pour ce dilemme : dictature militaire ou dictature législative. La première a tous les dangers d'un pouvoir discrétionnaire remis entre les mains d'un seul individu, soumis à toutes les imperfections, faiblesses et modifications de la nature humaine, à toutes les tentations du succès, ainsi qu'aux insinuations perfides de serviteurs intéressés. La seconde au contraire puise dans son origine même une force toujours nouvelle, conforme, par suite de sa constante transformation ,aux principes de la science sociale, c'est-à-dire aux lois immuables du progrès.

Malheureusement, son application subite, au milieu d'une société encore tout inféodée à un état de choses qui avait eu son heure de gloire et sa raison d'être, devait froisser et léser quantité d'intérêts. Au lieu d'être la conséquence d'un acte réfléchi, de ce que nous avons appelé la mobilisation de la Constitution^ elle fut le résultat instinctif de l'appréciation saine de la situation par les masses. Au moment où elle surgit, ces dernières applaudirent à cette énergie surhumaine qui sauva la France en définitive. Mais que de cris, que de larmes, que de vengeances, causèrent ces mesures violentes, cet appel aux armes de la nation entière , ces réquisitions de toute nature , et ces jugements sommaires I

Aujourd'hui, des oppositions pareilles ne se produiraiei t plus. Ce service obligatoire, si maudit, et si

bien exploité par des gens intéressés à le représenter comme une atteinte aux droits du père de famille, est maintenant accepté par tout le monde comme une loi morale par excellence. Ces réquisitions si redoutées, iofd regardées comme choses toutes naturelles ; chevaux, voitures, logements, tout est recensé à l'avance sans soulever la moindre objection. Chaque année, leur emploi pendant les manœuvres est roccasion de témoignages de dévouement à l'armée et au pays. Ces jugements sommaires, qu^amenèrent la désertion et la trahison, deviendraient inutiles, par suite du sentiment plus élevé du devoir envers la patrie, dont chacun est pénétré. Et seraientils à renouveler, qu'ils seraient certainement rendus plus rigoureusement encore qu'en 1793, par les coure martiales installées en permanence sur toute l'étendue du territoire.

Le choix des hommes appelés à la direction des affaires, à cet instant critique, s'imposerait également sans difficulté î En 1793, ce fut seulement après deux législatures, que ces hommes de fer, qu'on appela les Montagnards, purent dominer les événements.

A cette époque, il n'y avait encore, ni dans le pays ni dans l'Assemblée, ce qu'on pourrait appeler un parti de gouvernement. Il faut en effet du temps et bien des revers subis, pour qu'une nation et un parlement en arrivent à admettre certaines nécessités d'hommes et de situations. 11 faut, en un mot, un état sociologique déjà avancé pour comprendre, qu'à chaque phase de la vie d'un peuple correspond une catégorie particulière d'individus , et qu'il doit y avoir des hommes de paix et des hommes de guerre, comme il y a un état do paix et un état de guerre.

ANNÉB 1793. 307

Dans les actions ordinaires de la vie, chacun regarde comme tout naturel remploi d'individus spéciaux, en vue de Texécution de certains travaux manuels. Il n'est personne de constitution faible, qui conçoive seulement ridée de lutter avec les gens, dont les exer- •cices corporels forment l'emploi habituel du temps. C'est le droit de la force ; il est notoire. Celui de l'intelligence et des talents est tout aussi reconnu. -Artistes, écrivains, médecins, etc., tous ceux enfin, dont la consécration du talent se fait par un souverain Juge, Topinion, acceptent sans hésitation la supériorité de quelques-uns d'entre eux. Ils comprennent qu'entre le faiseur de romances et l'auteur de la Juive ou du Prophète^ entre le brosseur habile d'une pochade ou d'un paysage et le peintre du Déluge ou de la Mort de SainUBruno, la comparaison n'est pas possible. Or, en politique, comme pour la conduite des choses de la guerre, cette sorte de conscience de la valeur relative des individus devrait exister. Tout le monde n'a pas les mêmes capacités. De 1789 à 1793, ce discernement des choix ne s'imposait encore ni à la na* tion, ni au parlement. Les grandes villes et certaines populations des frontières avaient seules donné leurs voix à des représentants énergiques. Cette sélection même fut d'autant plus tranchée que les électeurs avaient eu l'idée plus nette de la situation, et du besoin d'une médication prompte et puissante. « Vox populiy voxDet, » dit-on; « Vox ratiom's, » ajouteronsnous. Les masses ont le sens droit; elles ne voient pas les coulisses, où se prépare le grand drame des sociétés, elles ne jugent que par les résultats. Elles devinent plutôt qu'elles n'examinent et constatent les causes pat les effets.

Faute d'avoir entrevu ces nécessités, faute d*avoir compris qu'hommes du temps de paix par excellence, ils n'étaient pas faits pour diriger les grandes luttes, que leur rôle devait seulement commencer, la guerre une fois finie, les institutions nouvelles une fois assises, les Girondins, ces honnêtes représentants duTiers, en ne s'effaçant pas devant les hommes nécessaires, faillirent tout compromettre. De pareils malentendus, souhaitons-le, ne se renouvelleront plus. Le salut de la patrie et la garde de nos libertés sont à ce prix. Et, pour ce faire, que faut-il? réaliser cet aphorisme du chef d'état-major allemand : au moment voulu, n'avoir plus qu'à ouvrir le carton numéro un ou numéro deux*

« La prudence ici-bas est d'oser tout pràmir. •

A tout prendre, Tœuvre du Comité de Salut public et de la Convention fut immense. « Que faut-il à un « peuple libre pour être heureux? du pain, du fer et « du salpêtre » avait dit un conventionnel.

Il fallait en effet de la poudre, et beaucoup de poudre. Le salpêtre faisait défaut; on en trouva. Des cours révolutionnaires et gratuits furent organisés pour apprendre en trois décades à fabriquer le salpêtre et la poudre. Fourcroy, Pluvinet et Dufourmy se chargèrent de ceux relatifs au salpêtre ; Guyton, Garny et BerthoUet, de ceux pour la poudre. Dès le 3 février 1794, la section de Y Unité envoyait ses premiers produits à la Convention. Le 20 mars, avait lieu la grande fête du Salpêtre. A la troisième décade de ventôse, Paris, la grande cité, en fournissait 28.892 livres, 265.000 à la deuxième décade de floréal, douze millions au bout de neuf mois

Canons et fusils étaient nécessaires. On les eut Monge, Vendermonde, BerthoUet, Hassenfratz, Perrier , firent pour eux ce qu'on avait tenté pour la poudre. Ils publièrent des procédés de fabrication Des manufactures s'installèrent partout, à Langres, à Ghâtellerault, à Grenoble, à Thiers. Les hauts fourneaux furent transformés en fonderies, les forges en foreries. Deux cent cinquante-huit ateliers de cette sorte fonctionnèrent à Paris. Un représentant du peuple en avait la surveillance. Un autre, Paul Gapon organisait les ateliers d'armuriers^

A la fin de Tannée, Paris à lui seul, livrait six cents fusils par jour. Trois mois plus tard, l'armée possédait treize mille bouches à feu en fer et sept mille en bronze. A Meudon, un autre conventionnel, Bastelier, dirigeait un vaste atelier d'expériences pour les fulminates, les boulets incendiaires, les boulets creux, le télégraphe et les aérostats. Les autres parties du matériel étaient l'objet de mesures aussi énergiques. A compter du !•' nivôse jusqu'au 20 pluviôse, tous les cordonniers furent exclusivement occupés à fabriquer des souliers pour l'armée. Ceux qui travaillaient pour des particuliers voyaient leur ouvrage confisqué et subissaient l'amende. Les accapareurs, les maquignons et les fournisseurs frauduleux étaient envoyés devant le tribunal révolutionnaire. Billaud-Varennes proposait même de les faire conduire aux armées pour être exécutés en présence des troupes, couverts des capotes qu'ils avaient fournies... L'embrigadement des corps, les services adrai-

1. De grands ingénieurs, le marquis de Monlalembert et d'Arçon conduisirent les travaux de la défense.

nistratifs, les récompenses nationales, marchaient à ] 'unisson.

Mais il faut le reconnaître, dans cet immense enfantement, le rôle des représentants du peuple en mission fut considérable. « Ils furent, a dit le baron Gay de Vernon, « comme les nerfe qui animent le corps hu- « main,en correspondant avecle cerveau.» «Souvent, a écrit le baron Poisson, « souvent une voiture de poste « lancée à toute vitesse s'afrêtait brusquement à la « porte du club ou de l'atelier d'une commune; c'était :< quelque représentant du peuple se rendant à Tarmée « qui voulait utiliser la minute du relais. Revêtu du « costume de rigueur et couvert de poussière, il mon- « tait à la tribune pour proclamer la certitude du « triomphe de la République, si chaque citoyen y « concourait en fabriquant des armes, en extrayant c< du salpêtre et en dénonçant les traîtres et les réac- *< tionnak^es. Il offrait pour exemple l'énergique acti- « vite de la population parisienne, dénonçait la dé- « couverte de quelque horrible conspiration tramée « contre les patriotes et disparaissait aussitôt pour « aller' chercher sa part de travaux et de dangers, <( laissant ses auditeurs sous l'impression de paroles « qui avaient électrisé leurs âmes, autant qu'elles « avaient formé leurs esprits. Après son départ, les « résolutions les plus extravagantes se manifestaient; « les aristocrates, les riches et les nobles étaient pou^ « suivis avec un redoublement de cruauté ; mais en « même temps , les généreux sacrifices se multi- ^t pliaient, les dons patriotiques abondaient; tous se (( remettaient avec acharnement au labeur national « dont le salaire assurait à peine leur existence et nul « le doutait plus du salut prochain de la Patrie. »

La première conséquence de cette centralisation énergique, fut le rétablissement de la discipline, discipline de fer, basée sur le respect et Tobéîssance aux décrets de la grande Assemblée, rendus au nom de la France. Cette fois, plus d'officiers frondeurs ou boudant, plus de ministres royalistes,

u Venant dun ton badin régenta V Assemblée, »

plus de marquis de Bouille, de Lafayette, de Dumouriez discutant les ordres ou prêchant la désobéissance. A la nuit, arrive un pli du Comité. L*ordre est de partir, d 'aUer commander à un autre bout de la France. Il est exécuté sur l'heure et, le jour n^apas paru que le chef de tant de soldats est déjà en route pour gagner son nouveau poste. Sur ce point, rien n'est curieux comme la lecture de ces documents accumulés dans nos archives. L'adjudant général Pardieu est au théâtre à Strasbourg, au lieu d'être à son corps. Saint- Just rend le décret suivant : « Considérant quel'avant-garde « fut attaquée pendant que Pardieu était à la corné- « die... Pardieu est destitué du titre d'adjudant gé- « Déral et servira quinze jours à la garde du camp, à a peine d'être considéré et traité comme déserteur. « Le présent arrêté sera imprimé et distribué à l'ar- « mée^ » Le général Eisenberg laisse surprendre ses troupes et s'enfuit avec plusieurs officiers; il est envoyé devant la commission militaire, condamné et fusillé dans la redoute d'Hœnheim. Un jeune volontaire est arrêté avec deux de ses camarades, pour

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