II. — SYNTAXE
Substantifs.
Au seizième siècle, plusieurs substantifs présentent des particularités en ce qui concerne leur genre. — Nous en relevons dans les poésies de Des Periers quelques exemples dignes d'être cités.
Aage, qui est souvent féminin au seizième siècle (Rabelais, Ronsard, etc.) et même au dix-septième siècle (Malherbe, Corneille), est masculin chez Des Periers.
Aise, masculin (p. 38).
Eslude, masculin (p. 126).
Œuvre est masculin, même pris dans une acception où l'usage actuel exigerait le genre féminin.
« De ses œuvres les meilleurs. » (P. 407.)
Publiquej que nous écririons public de nos jours, semble devoir être considéré comme féminin d*après l'orthographe que Des Periers adopte : enpublique (p. 1 47)'.
Gela est confirmé par le mot de formation analogue : traffique(trafic)f du genre féminin dans le Recueil des Œuvres: mainte traffique (p. 90).
Rithme est féminin (p. 1 46).
Article.
L'article est au seizième siècle d'un emploi moins fréquent que dans notre langage moderne.
L'article défini le, la, les est souvent supprimé devant
■ yoir Formes grammaticales, S 2 (Formation du féminin), p. 177.
les noms communs pris dans un sens général et devant les noms abstraits. Ex.:
« Soit que Fortune le luy ayt oflert et donne. » (P. 97.)
a En un moment vient ou moN ou Joyeuse victoire, i^ (P. 98.)
a Uepeur qu'il avait d'avoir. » (P. 409.)
Quand deux substantifs sont reliés soit par et, soit par où^ si l'article précède le premier substantif, il est supprimé en général devant le second. Ex. :
« Et la boette et espérance. > (P. 409.)
Dans ce cas cependant, Tarticle devant le second substantif eût évité un hiatus.
Cette suppression peut se faire même si les deux substantifs sont de genres différents. Ex. :
« Dirons nous
« Le content ou jouyssance?... » (P. 59.)
Il en est de même pour l'article indéfini un, une. Ex. :
« De la nature une reigîe et canon. » (P. 424.)
Le, hj les peuvent être aussi supprimés devant un substantif suivi d'un qualificatif. Même de nos jours nous avons encore bon nombre d'expressions analogues, telles que : c'est grand dommage, c'est chose fâcheuse. Au seizième siècle, ces expressions sont beaucoup plus fréquente<i. Ex.:*
« Sur verdure fine. • (P. 48S.)
c Est part chérie. • (P. 483.) Etc., etc.
Des Periers supprime également le, la, les, remplaçant le substantif, dans des phrases où nous ne nous le permettrions plus. Ex.:
« ...Puisque le jour... leur este leur beau tainct. « Et le midy, qui leur rid, leur ravit. » (P. 74 .)
Au lieu de : le leur ravit.
Avec les indéfinis autre, même, Tarticle soit défini, soit indéfini, peut aussi être supprimé. Dans ce cas, même suit le substantif. Ex.: Fortune même pour la même fortune; autre bonté pour une autre bonté.
De même avec tout. Ex.: Tous moyens pour tous les moyens.
Après la proposition en, l'article indéfini se supprime volontiers. Ex.:
<x En lict bien autre que de plume. » (P. 167.)
D'une manière générale, l'article se supprime très-facilement même en dehors des cas ci-dessus énumérés. Ainsi dans ce vers :
a Aulrement chantz leur sont tansons. » (P. 468.)
La forme d'axiome, de dicton, dans laquelle Des Periers s'exprime, comporte ici la suppression de l'article. Nous le faisons de nos jours encore. Ex. : Pierre qui roule n'amasse pas mousse, etc.
On rencontrera de même chez Bonaventure une foule d'expressions, composées d'un verbe et d'un substantif régime direct où nous ne supprimerions plus l'article alors même que dans des expressions analogues nous ne Ta vous pas rétabli. Ex. :
a Donnet'tnoi lieu pour vaquer à Touvrage. » (P. 467.)
Cette expression cbmner lieu est restée dans notre français moderne, mais au sens figuré. Des Periers l'emploie au propre alors que nous dirions : « Donnez-moi le lieu ou un lieu où je puisse vaquer à mon ouvrage. »
Voici encore quelques-unes de ces expressions : faire séjour (p. 1 48); saisir loysir, saisir liberté (p. 1 69); prendre compassion (p. 168); avoir espoir (p. 168); se donner
glaire (p. 179); comme nous disons encore faire place, tirer gloire, etc.
Dans les expressions superlatives, Tarticle le, la, les, est généralement supprimé devant Tadverbe |)/ti5.
On disait volontiers au seizième siècle, V homme plus beau au lieu de C homme le plus beati.
« Car bioQ souvent les faulses et mescbantes
a Sont ceWesAk pour lesqueiies plus chantes, » (P. 489.)
Au lieu de tu chantes le plus.
(( Quand plusieurs superlatifs se suivent, le premier a « toujours l'article, même quand il vient après le substantif; « les autres peuvent perdre Tarticle et même plus, »
Cette règle exprimée par MM. Hatzfeld et Darmesteter (op. cit., p. 256-7), et appuyée sur des exemples tirés de Rabelais , d'Amyot et de Montaigne , se trouve en désaccord avec l'exemple suivant que nous relevons chez Des Periers :
a Garesme prenant, c*est pour vray, le diable,
« Le diable d'enfer plus insatiable,
CI Le plus furieux, le plus dissolut, etc. » (P. 469.)
Ici, au contraire, le premier superlatif n'a pas l'article, et les suivants l'ont.
Du, de la, des.
Le seizième siècle commence à employer le partitif que l'ancien français ne connaissait pas. Cependant, quand le substantif est régime, il peut, comme l'article, se supprimer. Ex.:
« Et, loing du fond
« De Teau font a Petites gambadelettes. » (P. 60.) « Chanter belles chansons. »(P. 467.) « Ils aiment mieulx..... que longues leçons. » (P. 468.)
190 BONAVCNTURE DES PERIERS.
On trouve le partitif de dans des phrases qui, avant le seizième siècle, auraiejfit été construites avec un simple régime direct. Ex.:
« Combien ton peuple a de joyeet lyesse. » (P. 481 .)
Le vieux français aurait dit : a joye et lyesse comme il disait : manger pain ^ .
On trouve indifféremment de et des indiquant la provenance. Ex.: Des dains la graisse (p. 183); de brebis le laict(p. 183).
Des Periers dira de même avec un nom de nombre, un million des salutz (p. 72)'.
Pronoms déterminàtifs.
On verra que les délerminatifs peuvent se supprimer devant le relatif qui, que. (V. Relatifs et Recueil des Œuvres, p. 48, 61, etc.)
A part cette observation, il reste peu de chose à signaler dans les poésies de Bonaventure.
Notons, cependant, qu'il supprime très-fréquemment l'impersonnel ce.
« Décolles
« D^Amour cruelles
« Je ne scay quelles feront. » (P. 59.) « Ira il veoir que font les Néréides ? » (P. 75 ) a Ay-je point fait de mines malfaisantes CI A ^vt que soil?..... » (P. 83.) « De qui que^o\\. ne blasme l'imprudence » (P. 4S4.)
Le déterminatif celuij suivi de Tadverbe là, est employé dans des propositions où nous nous contentons de celui, celle. Ex :
<x Celui-là de Taube. » (P. 70.)
Pour celui de Vauhe. '
^ Cf. Haiveld et Dahmcsteteb, Op. cit., p. 265. ' Cf. infra, PréposUtont.
Celui peut remplacer Timpersonnel ce. Ex. : Cesie est la cause pour c'est la cause, cela est la cause ' •
Pronoms nRLAiiFS.
^f , qiwi^ que, lequel, duquel^ dont, offrent dans leur emploi des particularités qui peuvent ^(re résumées par cette observation générale : u La distinction entre les différents relatifs est moins nette que maintenant. »
Lequel peut être employé là où qui^ que seraient aujourd'hui de rigueur. Ex. :
a L'autre, lequel \ui default. » (P. 49.)
i« Lequel est souverain chef-d'œuvre. » (P. 77.)
(f C'est un couvent ou republique
« De mouches moult ingénieuses,
« Lesquelles ne sont point oyseuses. » (P. 459.)
a Ces maulx
« Lesquels aujourd'hui on commet sans crainte. » (P. 474.)
Et réciproquement, comme de nos jours encore, lequel peut-être remplacé par cm. Ex. :
« Mais vostre tante c/t ^ui tout bien consonne... » (P. 455.)
De même (2onJ peut être remplacé par duquel j desquels. Ex. :
a Vaube duquel avoit couleur vermeille. » (P. 69.) (( Gomme un beau vase bien tourné « Duquel tu es Tache vement. » (P. 77.)
« L'homme de bien de quelle graine aymëe
a La terre fut jadis si cleir semée... » (P. 84.)
a Enfans desquels la foy tantost se passe. » (P. 4S4,)
Dans le vers suivant dont est remplacé par entre lesquels; c'est un latinisme :
« Les beaulx boutons
« Entre lesqueh l'un etoit mince et tendre. » (P. 70.)
* HaTIFELD et DARHBSTETUIy Op. ct/., p. 258.
192 BONAYENTURE DES PERIERS.
Dont ou d\ond conserve aussi sa valeur d'adverbe, signifiant d*où, et ainsi, voilà pourquoi. Ex.:
« D'ond on dict qu'elle « S'appelle
«t L'Alberline proprement. » (P. 67.) <x Dont serais veu de la postérité, b (P. 482.) a Doni dict d'iceulx : Je cacheray ma face.- » (P. iSi)
Dans certaines phrases on peut douter si dont signifie par lesquelles, ou s*il garde sa valeur d'adverbe. Ex.:
« Ay-je point fait des mines malplaisanles
« A qui que soit, dont }e Taye offensé? » (P. 83.)
Qui peut remplacer celui qui. Ex. :
CI Toute chose « Se propose <x A aimer ^ttiaime bien. » (p. 59.)
Pour celui qui aime, bien se propose, etc.
Quelquefois la proposition dépendante du relatif précède, et le pronom personnel est alors mis devant le verbe principal. Ex.:
« Qui ira,
a // se perdra. » (P. 64 .)
Pour celui qui ira se perdra.
L'ordre inverse se rencontre aussi, avec le même pléonasme du sujet. Ex. :
« //s'abuse,
« Qui y muse. » (P. 48.)
Pour celui qui y muse, s* abuse.
Que peut de même remplacer ce que. On trouve par exemple qu'il est, là où nous écririons de ce qu'il est. Ex. :
« N'ayes sur ton filz envie
« Çii'î/ est possesseur des cieulx. » (P. 408.)
C'est le quod des Lalins, avec l'idée de causalité. Enfin on trouve :
Qu'est pour qui est^ mais il y a là plutôt élision que remplacement de qui par que; Et qui que, pour quiconque. Ex.:
a Et no t'en vas qui que t'harcelle. » (P. 155.)
Pronoms intbrrogatifs.
Nous remarquons qu'il peut y avoir :
1* Suppression du pronom dans les phrases interrogatives simples. Ex.: Ferons pour ferons-nous? (P. 65.)
2* Suppression du pronom dans les phrases interrogatives avec négative. Ex.:
« Je lui fais tort, que ne luy rendz le sien. »
3* Suppression de ne ou de pas dans ces mêmes phrases interrogatives. Ex.:
« Devrois-je pas aller en sa maison? » (P. 139.) « Pourquoy ne romps je ici sa lyaison? » (P. 439.) « Y avez-vous point este? » (P. 67.)
Sur l'emploi des interrogatifs qui, quoi, nous n'avons pas rencontré dans les poésies de Bonaventure d'exemples à signaler. Rappelons seulement qu'au seizième siècle, qui s'emploie souvent pour quel, quelle et que pour quoi.
MiM. Hatzfeld et Darmesleter en ont cité deux exemples tirés du Cymbalum :
« Qui est cette belle jeune fîlle T » (Dial. III.) « Ils n'ont que leur donner. » (Ibid.)
Mais les poésies ne nous fournissent pas de constructions analogues,
tU4 BONAVENTLRE DES PERIERS.
Pronoms indéfinis.
Aucun n'a pas encore au seizième siècle le sens exclusivement négatif que nous lui donnons. On trouve par exemple : aucunes fois pour quelquefois (p. 98); il en est d'aucunes pour quelques-unes (p. H4). Nous avons conservé nous-mêmes l'expression cTaucuns disent^ ou, plus correctement, aucuns disent^.
Autre peut se passer de l'article. Ex.:
a Estant contrainte à autre m'addresser. » (P. 462.)
Autruy peut être précédé de l'article. Ex.:
a Et surFautruy ne sois point envieux. » (P. 123.)
Chasque s'emploie comme de nos jours; chascun peut, comme pronom, se faire précéder de un : Ex.: un chascun (p. 108).
MesmCy adjectif ou adverbe, s'écrit chez Bona ven tu re avec ou sans s finale : Ex.; Soy-mesme (p. 83), toy-mesmes (p. 180), de mesme (p. 88), mesme sans mot former (p. 80).
Précédé de l'article et suivi du nom, il a le sens de idem.
Dans le sens de ipsc, il peut suivre ou précéder le substantif. Ex.:
a Voyant Marot à bon titre porter
a Le mesme nom du poëte romain. »(P. 480.)
Pour le nom même du poêle romain.
Vul^ au seizième siècle, porte souvent avec lui la négation et, de ce fait, n'est pas suivi de ne. Ainsi Rabelais dira : Kul croyt monter dessus (1, 1 4).
' HATZFELDet Darhesteter. Op. cit., p. 261.
Des Periers ne suit pas cet ancien usage et fait suivre nul de la négation 7w. Ex.:
a Nui, fors César, ne l'eust sceu mieulx descripre. t>(P. 481.)
Quelquefois raème, nu/ est suivi de ne pas, ne point. Ex :
« Au/ tieustpas mieulx escript que César mesmes. » (P. 481.) « Dont nuli oyseaux ne sont point revenus. » (P. 75.)
fini est employa"; aussi dans le sens de personne j aucun (avec sens négatif). Ex.:
a Ne nuyre à nul ou en rien ne mesprendre. » (P. 425.)
La forme nully pour nul se rencontre encore dans les poésies de Des Periers :
a Valoir à tous et à nulfy roeffaire. » (P. 425.)
Tel... quel signifie quelconque. Ex.:
« Le cueur du mari d'icelle
(( Ne chancelle, (( Mais en elle ha sa Gance.
« Faulte n'aura fo//tf quelle,
a Près la belle, « De despouilles et chevance. » (P. 403.)
Tel... comme y signifie de même guey de la même manihre
que :
« Elle est de telle manière « Mesnagère
« Comme la barque mercière... v> (P. 404.) « Premièrement ayme Dieu d*un tel zèle...
« Comme tu es de luy aymë aussi. » (P. 484.)
Tel... que^ signille talis ut.
« Or est telle,., beauté, qu'elle ne pcuU. » (P. 50.)
Pkonoms perso>nels.
Comme tous ses contemporains, Dos Periers supprime très-souvent le pronom à toutes les personnes. Ex.: El dis
196 BOMAY£NTL'RE DES PERIERS
ainsi pour : et je dis; pour lesquelles plus chaules pour : tu chantes; or est telle beauté pour : elle est telle beauté; quand êtes tristes j etc., etc.
On en rencontre des exemples à chaque page du Recueil des Œuvres.
L'impersonnel t7 est très-souvent supprimé. Ex.: Etfault dire (p. 51 ), n'est besoing (p. 66), si est de besoing (p. 84).
Le pronom vous se rencontre aussi dans certaines ex près* sionSy avec un sens explétif. Ex.:
a Et vous estoit aux roses tant pareille. » (P. 69.)
Nous l'employons encore aujourd'hui dans des expressions analogues, appartenant surtout au langage familier. C'est ainsi que nous dirions : « 11 vous Ta, en moins d'une minute, terrassé, lié, bâillonné. »
Soy s'emploie plus facilement au seizième siècle que dans notre français moderne. Nous avons déjà vu que son peut èlre remplacé par de soy. De même, avec un verbe, soy peut remplacer se. Ex.: de soy compasser.
Le pronom pluriel eulœ s'emploie avec les verbes réfléchis, alors que nous employons toujours se, au pluriel comme au singulier. Ex.:
m Les beaulx boulons estoient jà sur le poinct
<f D'eulx espanouir... » (P. 70.)
a En grand désir d'eulx réunir, » (P. 79.)
Soy se rencontre dans des cas où le substantif auquel il se rapporte étant régime direct, nous employons le pronom lui. Ex. :
«... Là veis sembiablement
a Un beau laurier...
a Ayant sur soy mainte perle assortie. » (P. 69.)
Sey lorsqu'il est régime de deux verbes, peut se sous-entendrc avant le second. Ex. :
« Et repentarU des propos vicieux
« Se contentant des actes vertueux. » (P. 83.)
Se OU me exprimant un datif, peut être remplacé par soij moij avec une préposition. Ex.: Disant en moy pour me disant (p. 139).