‹ BonaventureChapitre 6 sur 42 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

BONAVENTURE, JEANNE, entrant en coupant avec un eustache vn gros morceau de pain noir; elle a auasi les cheveux rouges.

JEA>'NE, à la canlonnade, sans le voir. Piou, piou, piou!... doux là! doux la! mes petits. . je vas m'affraîchir a la fontaine. BONAVESTi'itE, surpris et reculant d'un pas. Que vois-je? une apparition de ma couleur! Serait-ce la belle aux cheveux d'or?

JEANNE, l'apercevant.

Oh : le beau rouge !

Klle s'arrête sponUncnirnt.

BONAVENTLRE, à part.

Est-ce qu'elle va aussi mappeler carotie, cellelà?

JEANNE , à part.

E»t-il gentil! est-il gentil!

BONAVESTLBE

Fille des champs, que me veux-lu?

Moi ? rien . . je viens boire a c'ie fontaine. . . j'ai mangé si vite, ça m'élouOTe.

BONAVKNTCRE, à part.

Elle mange! (Haut. Puise, tu en as le droit. {Il va .s'as.ieoir sur une des bornes. Jeanne, après avoir bu dans sa rnain , va s'asseoir sur l'autre borne, et regarde Bonaventure en riant.) Pourquoi me regardes-tu ?

JEANNE

Eh ! eh ! eh ! eh 1 parce que ça me fait plaisir !

Voudrais-tu insulter à mon malheur, gardeuse de piou-piou ?

JEANNE

A vot' malheur !... vous êtes malheureux, vous, un si joli garçon ?

BONAVENTLRE , Se leiaui.

Hein ? comment as-tu dit cela ?

JEANNE

J'ai dit un joli garçon, donc!

BONAVENTLRE. a part.

Elle a la vue basse.

JEANNE

Dans le village, ils ont tous les cheveux grisou noirs comme des corbeaux... j' trouve ça laid, moi... à la bonne heure, vous!

BONA VF.NTIRE. à part.

Voilà donc eufin un être exempt de préjugés' {Haut. Bergeronnette, a quel nom répondezvous ?

JE VNNK.

J' m'appelle Jeanne la Rousse.

BONAVENTLRE.

Ah ! oui, a cause...

JEANNE

Juste! une pauv' fille sans père ni mère. .

BONAVENTLRE.

Je suis logé a la même auberge.

JEANNE

Allez, j'ai plus souvent envie de pleurer que de rire.

Elle mord dans son pain , ^près s'élre assise sur la pierre

de la foiilaiiip.

BONAVENTLRE, fl pari.

Elle mange avec un appétit!... [Haut.) Villageoise, tu m'intéresses, surtout quand je te vois réduite à dévorer de pareils ingrédiens. Dire qu'il y a des gens . Ah ça, c'est donc mangeable, ceci'?

Il va s'asseoira côlë d'elle.

JKANNE.

Dam ! quand on a ben faim...

BONAVKNTCRE.

J'ai envie d'en goûter... un caprice...

J' vas vous en couper un petit morceau.

BONAVENTLRE.

Oui, comme ça .. plus gros. {Mangeant. \Tit:ns. mais ça n'est pas si méprisable que je pensais... J'en veux goûter encore... { fredonnant < pour ne pas être dans mon tort.

JKANN8.

Voulez vous une noix ?

Oui; donne- moi deux noix.

Ils roangriil eiiseniMe.

MAGASIN THEATRAL

JEAP■^E.

Ahçà! où allez-vous donc comme ça... car vous n'êfs pas du pays?

Je suis du prochain hameau. . Issu d'un célèbre instituteur primaire, dont le nom est resté inconnu... Faut-il te raconter ma lamentable histoire?., donne-moi encore une noix ..

JEANNE

V'Ià la dernière.

BONAVBNTCBE, faisant des façons pour la

prendre, puis la croquant.

La dernière? .. Pauvre petite!.. {Changeant de ion.) Je me nomme Bonaventure!

JEANNE

Joli nom...

BONAVENTURE, Cl lui-même.

Elle trouve tout joli, cette fille-là... (Haut.) Avant perdu mes auteurs, je restai donc à vingtquatre ans orphelin et non vacciné ..

JEANNE

Ma foi, il n'y paraît pas.

BONAVENTURE. à part.

Décidément, elle a la vue très-basse. . (Haut.) Quand je dis orphelin, il me reste bien un oncle, un oncle maternel... mais bien peu paternel, car il m'a mis grossièrement à la porte, en me disant avec amitié : " Fils de ma sœur, Bonaventure, je te déshérite... si j'ai jamais le plaisir de te revoir... )>

JEANNE

J'ai pas même d'oncle, moi...

BONAVENTURK.

Encore trouves-tu a garder des dindons, toi, moyennant peu de chose par jour... tandis que moi, honni, chassé partout, comme le lépreui de la ciléd'Aoste, je me trouve seul surle pavé, c'està-dire sur la grande roule... qui ne l'est pas toujours... pavée...

JEANNE

Et tout ça à cause de quoi ?

Tout ça à cause de la nuance pourpréequi nous distingue tous deux, ô Jeanne la Boussel

JEANNE

Faut pas perdre courage... vous finirez peutêtre par trouver quéque chose.

BONAVENTURE, s'exaltant, et se levant.

Non, non, je quitte ma ridicule patrie et ses cent trente départemens... j'ai l'idée de m'exporter en Angleterre... là, comme tous les my lords sont rouges, je trouverai peut-être bien une place de domestique...

JEANNE

Pourquoi ne pas rester dans ce village, monsieur Bonaventure?

Dans ce village ! mais avec quoi? avec qui?

JEANNE, baissant les yeux.

Dam t avec moi, si vous voules.

BONAVENTURB.

Naïve bergerette, va '.

JEANNE

Tenez, voulez-vous que je parle pour vous au fermier dont je garde les bêtes? il pourrait vous employer comme moi a la basse-cour... vous mettre a la tète de ses poules...

BONAVENTURE, fl lui-mcme.

Mener les poules... paitre!

Je lui dirai que vous êtes un honnête homme, car j'en suis sûre que vous en êtes un d'honnêie homme.

I<: h ! eh :

JEaNNK.

Vous devez être tout bon, comme on dit...

Ou tout mauvais .. J avoue que je suis encore pur... mais quand je pense aux torts affreux du genre humain, je me sens capable des choses les plus plates.

JEANNE

Ne merefusezpas, monsieurBonaventure: vous aurez au moins de la paille ben fraîche pour dormir, et deux fois par jour de la bonne soupe aux choux.

Elle lui a pris la maia.

Jeune fille, tu me touches.

JEANNE

Si on se moque de vous, vous viendrez me le dire, et je vous consolerai... nous nous conterons nos peines, nos petits chagrins... 1' dimanche a la danse ..

Sous la coudrette...

JEANNE, continuant.

Comme on ne m'invite jamais, et qu'on vous r'fus'raitp' t'être aussi, nous danserons ensemble, et si personne ne veut nous aimer, eh ben! nous nous aimerons tous les deux.

BONAVENTURE, ému.

Ah çà! sais-tu que tu es un ange, toi, avec (es gros sabots?

JEANNE

J' veux ben, si ça vous fait plaisir.

BONAVENTURE, avec exaltation.

Eh bien! oui, oui, oui, oui, Jeanne la Rousse, aimons-nous, dansons, sautons, gardons les volatiles... et nr.angeons la soupe aux choux. . au nez de l'espèce humaine.

JEANNE

Ça y est!

BONAVENTURE, lui tendant la main.

Ça y est!

.\IR : de Madeleine et Groi-/ean (.imédée de BeaupUn).

JE.INNE.

Vraiment nous somir. s laits l'un pour l'autre.

C'est vrai, nous somm's faits l'un pour l'autre...

JEANNE

Nous sommes tous les deux pareils...

J' suis d' la même espèc' que la TiSlre...

îf.

BONAVEJNTLRE.

Nous somm's pareils... comm' deux soleils!... JEANNE.

D'abord, vous me r" venez, foi d'honnête fille....

J' commence à la trouver presque gentille...

JEANNE

Ben vrai! ben vrai!... vous me trouvez gentille?...

BONAVENTDRE.

Paroi' d'honneur, je te trouv' très-bell' fille...

JEANNE

On est moins malheureux à deux....

Mettons-nous comme les bœufs... à deux...

JEANNE

T'nez, pour essayer, soyez mon amoureux... hein?

Eh ben, c'est convenu,]' suis ton amoureux... hein? ENSEMBLE.

JEANNE

Dieu ! qu' c'est gentil ! (bis.) Quand 1' couple est assorti !

J' serai vot' p'tit' femra' {bis), vous mon mari '. BONAVENTURE, à part .

EU' m' trouv' gentil ! {bis.) Faut en prendre son parti...

Elle a raison {bis), c'est assorti.

Haut.

Ainsi tu ne m'as pas menti?

De'cide'ment, tu m' trouv's gentil ;' Mais bien gentil?... mais fort gentil .'...

ENSEMBLE

Puisque le hasard nous rassemble , Devenons plus que frère et sœur...

Mêlons nos deux guignons ensemble.

Ça fra peut-être du bonheur.

Plus de chagrin, plus de regrets!...

Ke nous quittons jamais ! jamais !...

JEANNE

Puisque le bon Dieu nous rassemble, î^e consultons que notre cœur.

Mêlons nos deux chagrins ensemble.

Et ça nous fera du bonheur.

Plus de chagrins, plus de regrets!...

Ne nous quittons j.imais ! jamais !...

Le poussant avec rudesse.

Méchant qui s'en dédit.

BO^îAVENTDRE.

J'aime mieux t'embrasser, ça fait moins de mal.

Il l'embrasse à plusieurs reprises.

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