‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 1 sur 29 · MON GRAND AMI · texte numérisé non relu

MON GRAND AMI

Comme Diderot, je pourrais dire : Ceci n'est pas un conte, car j'ai connu le commandant Pamplemousse, qui fut mon grand ami lorsque j'étais petit garçon. Aussi loin que je remonte dans mon souvenir, je l'aperçois avec sa bonne figure tannée, sa lourde moustache, son rire retentissant, sa haute taille, ses larges épaules, et son imperturbable bonhomie. Il avait une façon de me placer à califourchon sur son genou, de me faire trotter, de m'enlever tout à coup en criant : « Prout, cadet ! » qui me causait un plaisir dont je ne pouvais me lasser. Lorsqu'il me racontait ses campagnes, je me sentais saisi d'admiration; quand il me disait qu'il avait mangé du

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cheval pendant la retraite de Russie, j'avais envie de pleurer et je Tembrassais pour le consoler de ses misères.

Tous les membres de ma famille le tutoyaient; il n'en tutoyait aucun, si ce n'est moi. Il était profondément respectueux à l'égard de ma grand'mère, qui le traitait avec familiarité et l'appelait volontiers « Mon garçon » , car il était le fils d'un de ses fermiers et son filleul; c'est pourquoi il ne lui adressait jamais la parole sans la nommer : « Madame ma marraine. »

Il était né dans le Maine, sur une terre dont mon bisaïeul maternel portait le nom, et où j'ai passé de bonnes vacances lorsque j'étais écolier et que je galopais comme un poulain échappé à travers les landes du Grand-Bercon, dans les taillis de chênes et par les prairies dont l'herbe me montait jusqu'aux genoux. On eût dit, en cette ferme, qu'une sorte de lien rattachait la famille des tenanciers à celle des propriétaires. Les uns et les autres se succédaient, de père en fils, fidèles à ces rapports protecteurs et dévoués que créent les intérêts communs, les longues fréquentations et les habitudes familiales, qui jadis n'étaient point rares entre le maître du sol et le cultivateur. La tradition des séries d'années où les deux familles s'étaient côtoyées sans contestation ni difficulté, était pour beaucoup sans doute dans la déférence que le commandant Pamplemousse nous témoignait et dans l'affection que nous éprouvions pour lui. En réalité, il s'appelait Jean Chaudemanche, d'un nom assez commun dans son pays natal; fils unique, bon travailleur, ardent à s'amuser, actif, dès son enfance, aux travaux de la terre, il s'échappait quelquefois pour aller pêcher des goujons au gué de Saint-Aubin ou tendre des collets sur la butte du Boisbiùlé. Lorsqu'il eut dix-neuf ans, la conscription le prit, car c'était le temps des grandes guerres.

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Il était solide, bien découplé, habile à conduire les chevaux qu'il montait à poil, et adroit aux exercices de force. C'était une bonne recrue, on l'incorpora dans la cavalerie de réserve et l'on en fit un cuirassier. Un jour, étant encore fort jeune, il avait rencontré, à l'assemblée du village de Saint-Remy, un vieux marin qui, s'étant grisé, chantait à tue-tête une complainte improvisée sans doute à la suite de quelque aventure survenue aux Antilles; de cette chanson Chaudemanche avait retenu deux vers, qui s'étaient si bien incrustés dans sa mémoire, qu'il ne parvint jamais à s'en débarrasser :

Et l'on trouva les pauvres mousses Couchés morts sous les pamplemousses.

Ces vers, il les répétait sans cesse ; il les importa au régiment, il les chantait en pansant son cheval, comme il les avait chantés à la ferme en menant les bœufs à l'abreuvoir. Le sobriquet de Pamplemousse lui en fut donné et conservé; il s'y accoutuma si bien, qu'il y répondait plus naturellement qu'à son véritable nom. A Waterloo, le général Milhaud, au moment d'entraîner sa fameuse charge de cavalerie, se retourna et vit Chaudemanche en tête du premier escadron de cuirassiers ; il le salua d'un geste amical et dit : « Ah ! c'est le commandant Pamplemousse qui fera la trouée : c'est de bon augure! »

Il avait reçu quelque instruction, grâce au curé de Montreuille-Chétif, qui l'avait pris en amitié, lui avait montré à lire, à écrire, lui avait donné des notions assez sérieuses de calcul, et lui avait bien enseigné l'orthographe. 11 était brave, de santé robuste, point ivrogne, et de bon exemple, car jamais il ne regimba contre la discipline. A l'attaque de la grande redoute de Borodino, il galopait à côté du général de Caulaincourt; à Leipzig, il était botte à botte avec de Bordesoulle qui menait

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la chevauchée des cuirasses et je viens de dire ce qu'il fit à la bataille où Napoléon tira son dernier coup de canon, en jouant son dernier coup de dés. Après 1815, il continua à être appelé par tout le monde « le commandant Pamplemousse » et devint simple « pékin ».

Pékin d'allure militaire, il en faut convenir, et qui riait aux éclats lorsqu'il voyait onduler les zigzags d'un bataillon de la garde nationale. Il avait conservé grand souvenir de son régiment et j'imagine qu'il n'y pensait pas sans émotion. Un jour que nous étions ensemble, il s'arrêta droit, les talons réunis, les épaules effacées, sa canne dressée comme un sabre et regarda passer sur la place de la Concorde un escadron de carabiniers dont les casques surmontés d'un cimier rouge, les cuirasses jaunes ornées d'un soleil d'argent reluisaient au soleil. Il était pale et sa moustache frémissait. Longtemps il resta silencieux, comme perdu dans la contemplation d'images lointaines qu'il pouvait seul apercevoir. Tout à coup il dit à haute voix, mais se parlant à lui-même :

« C'est égal ! mon escadron était un plus bel escadron que cet escadron-là ! »

Lorsque j'avais une dizaine d'années, d me paraissait prodigieusement vieux, et c'est à peine s'il avait quarante-cinq ans; ce n'est pas qu'il fut voûté ni de démarche lourde : il se tenait droit comme un peuplier et allait d'un pas rapide que parfois j'avais peine à suivre. Son âge me semblait excessif, parce que j(; l'allongeais de toutes les aventures, de toutes les batailles qu'il m'avait racontées; j'estimais que, pour avoir fait tant de choses héroïques et terribles, il fallait être au moins centenaire. Quel bon compagnon î j'allais dire quel bon complice! Ah! il n'était point rapporteur, celui-là; j'aurais eu beau commettre toutes les sottises imaginables, jamais il n'en aurait soufflé mot.

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Et puis, il y avait un secret entre nous et je n'étais pas peu enorgueilli de la confiance dont il m'avait jugé digne. Souvent, le dimanche, il arrivait : « Madame ma marraine, je viens chercher le conscrit pour lui faire faire un tour de promenade. » Ma grand'mère répondait : « Soit; mais tu sais que je ne veux pas que tu le conduises au tir. n Le commandant Pamplemousse faisait le salut militaire : « C'est entendu ; on obéira à la consigne. » Nous nous dirigions vers les Champs-Elysées; nous chemi-

LE GÉNÉRAL MILHAUD LE SALUA D'uN GESTE AMICAI.

nions côte à côte, riant et causant, jusqu'à l'allée des Veuves. Là, Pamplemousse s arrêtait et disait : « Bah ! la marraine a des idées exagérées; si l'on essayait de casser quelques poupées ; qu'en dis-tu, conscrit? » et nous allions au tir Gosset, où les chargeurs saluaient le commandant avec un empressement qui n'était qu'un hommage rendu à sa réputation de tireur émérite. Lorsqu'il avait enlevé une vingtaine de mouches, on plaçait au milieu du champ de tir une bûche sur laquelle on campait une poupée; on me mettait en main un pistolet peu chargé, j'approchais à cinq pas, je faisais feu et Pamplemousse criait : <( Bravo ! » en voyant le bonhomme de plâtre voler en éclats.

Quelle joie! Le cœur m'en battait : songez donc, un vrai pistolet, une vraie balle et de vraie poudre!

Nous rentrions au logis; au moment de sonner à la porte de Tappartement, Pamplemousse me serrait la main et à voix basse me disait : « C'est sacré ! » Je répondais : « C'est sacré ! » Il reprenait : « Comme il convient entre hommes de cœur. » Je répétais : « Comme il convient entre hommes de cœur. » Je me serais certainement laissé écharper plutôt que de trahir notre secret. Notre secret! on me la baillait belle. Plus tard j'ai su à quoi m'en tenir. Ma grand 'mère, qui était une adorable femme, avait imaginé tout ce mystère. Elle avait dit à Pamplemousse : (( Je veux voir si cet enfant est capable de ne point trahir un engagement d'honneur. » Le commandant avait répondu : « Prenez garde, vous pouvez le mettre dans la nécessité de mentir, si vous l'interrogez. » Elle avait répliqué : (1 Je le sais; aussi je ne l'interrogerai pas. »

Un jour que nous revenions de l'allée des Veuves, nous fûmes croisés par un homme de mise correcte, décoré, dont le visage accusait une quarantaine d'années. Lorsqu'il nous eut dépassés, le commandant me dit : « Celui-là ! je parie . qu'il a été en Russie et qu'il a fait la retraite avec nous. — Tu le connais? — Non, mais tu vas voir. » Il eut promptement fait de se retourner et d'accoster l'étranger. J'étais resté à l'écart et je n'entendis point leur conversation. Au bout de quelques minutes, les deux interlocuteurs se séparèrent avec des démonstrations d'amitié et en se disant : « A demain ! » Pamplemousse était rayonnant et s'écria : « J'étais certain dv. ne m'ètre pas trompé : il était du 2^ hussards, de ceux que nous appelions les Chamborant. » J'étais fort surpris et je (h)mandai : « A quoi as-tu reconnu qu'il avait été en Russie?

— C/cst bien simple, me répondit Pamplemousse : toute la

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journée nous marchions dans la neige, les fantassins, les cavaliers mêlés ensemble comme un troupeau de mendiants ; plus de chevaux : on les avait mangés pour ne point crever de faim; plus d'uniformes : rien que des guenilles; c'était comme une mascarade lugubre se déroulant sur l'interminable plaine blanche où ceux qui tombaient ne se relevaient pas. Le soir, les membres raidis de fatigue, la barbe alourdie de glaçons, on s'arrêtait et, vaille que vaille, on formait un bivouac ; on abattait quelques épicéas, on y mettait le feu; mais ces diables d'arbres mouillés, pleins de sève, ne brûlaient guère; en revanche ils fumaient comme un soupirail d'enfer. Et quelle fumée! acre, pénétrante, chargée de résine, faisant pleurer, faisant tousser, et nous asphyxiant aux trois quarts. Autour de ce bûcher sans flammes, nous étions assis, pressés les uns contre les autres pour avoir moins froid, les bras croisés sur les genoux, la tête sur les bras. Or nous avions le visage ouvert de crevasses, fendu comme une étoffe usée : c'est par là que la fumée nous entrait dans la peau, elle y est encore; regarde-moi. » Pamplemousse s'arrêta, se pencha et je vis en effet la peau de son visage striée de petites raies brunes, irrégulières et nombreuses surtout autour des yeux. — Tl reprit : « Tous ceux qui ont le cuir tanné de la sorte étaient en Russie; ils ont vu flamber Moscou et ont traversé la bousculade de la Bérésina; c'est un signalement qu'ils porteront toujours. C'est à cela que j'ai reconnu ce vieux lascar qui nous a croisés; je l'ai invité à dîner demain au Veau qui tette^ et nous viderons quelques fioles, en bavardant du temps passé. »» Quelle bonne, quelle rare fortune pour un enfant avide d'anecdoctes et curieux d'apprendre, comme je Tétais, d'avoir pour ami, pour camarade le commandant Pamplemousse, dont ies récits se gravaient si bien dans ma mémoire, que je les y

retrouve aussi nets qu'à Theure où je les écoutais. Mon affection pour lui se doublait d'une sorte d'attendrissement que j'aurais eu grand'peine à définir : je sentais instinctivement que, dans cet humble héros dont la vie n'avait été qu'un perpétuel sacrifice, se cachait une bonté presque féminine, tant elle était indulgente et douce. Je le plaignais de tant de fatigues endurées, de ses blessures dont il ne parlait pas. Lui, il ne se plaignait jamais, et lorsque, tout ému, je lui disais : « Pauvre Pamplemousse, comme tu as dû souffrir! » il répondait avec une résignation qui n'était pas feinte, et que j'ai souvent admirée chez les anciens militaires : « C'est le métier qui veut ça; h la guerre comme à la guerre; j'en suis revenu, je suis parmi ceux que le sort a favorisés. Ma vie appartenait à notre vieux pays de France; on commandait, j'ai obéi, voilà tout : je n'y ai aucun mérite. »

Pamplemousse était fort instruit; à nulle conversation il ne restait étranger : quoiqu'il racontât avec lenteur, il n'hésitait jamais et semblait lire dans sa mémoire. Un jour qu'il avait fait le récit de la bataille de Fontenoy avec une précision de détails extraordinaire, je fus tellement étonné que, tout en comprenant que j'allais lâcher une bêtise, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Est-ce que tu y étais? » 11 se mit à rire et me répondit : « Non, conscrit, je n'y étais pas; mais quand on sait lire et qu'on a lu, on est contemporain de toutes les époques; tu sauras cela, quand tu auras de la barbe au menton. »

Sa vie était très uniforme, et cependant je comprenais qu'elle contenait un mystère; j'étais trop jeune pour en recevoir confidence et trop inexpérimenté pour le deviner. Certains indices no me laissaient aucun doute et je savais, sans pouvoir rien pré- <*iscr, qne Pamplemousse avait un secret. Jamais dans nos promenades nous ne rentrions plus tard que cinq heures; souvent

NOUS ÉTIONS ASSIS, 1> H K S S É S LES UNS CONTr. E LES A L T i: E S .

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il consultait sa montre, et nous hâtions le pas comme si nous étions tenus d'être au logis à un moment déterminé ; il me disait : «Allons, conscrit, dépèchons-nous ; il faut que j'aille à Chaillot, et il y a une trotte! » Plusieurs fois, après m avoir ramené vers cinq heures, il partait, et à sept heures venait dîner avec nous. Un jour je m'enhardis à lui dire : « Est-ce que tu vas tous les jours à Chaillot? » 11 me répondit : « Mais certainement, tous les jours. » Des bribes de conversation que j'avais recueillies deci delà, sans les comprendre, avaient fait travailler ma petite imagination, et j'avais forgé je ne sais quelles histoires extravagantes dont naturellement mon ami Pamplemousse était le héros.

Ma grand'mère lui avait dit, au cours d'un dîner : « Comment va la petite? — Très bien, madame ma marraine. — Bonne musicienne? — Excellente; quand je vais la voir, j'assiste quelquefois à sa leçon de piano ; elle en remontrerait à sa maîtresse, et puis elle a une voix profonde qui me remue quand elle chante. — Ah ! c'est un contralto. » — Tout cela me faisait réfléchir sans grand bénéfice pour ma curiosité, et j'avais beau me dire : « Qu'est-ce que c'est qu'une petite qui est un contralto ? » je ne parvenais pas à me répondre. Une autre fois, ma grand'mère avait grondé Pamplemousse : « Tu as tort de vivre comme tu le fais, servi par ton portier, toujours en camp volant et dînant à la gargote. — Madame ma marraine, j'y suis accoutumé, et je vous assure que l'on mange très bien chez le père Katcombe; je ne suis pas difficile, l'ordinaire du régiment ne m'a point gâté ; et puis je rencontre là quelques vieux camarades : nous parlons d'Iéna, de Friedland, et ça nous rajeunit. » Ma grand'mère insista : « Pourquoi n'as-tu pas un domestique pour épousseter tes meubles, et une cuisinière pour te faire de bonne cuisine ? Tu es fort à ton aise, je le sais ; ton intérêt dans la maison de banque de Hirschstein n'est pas à dédaigner;

qu'est-ce que lu fais donc de ton argent? » Pamplemousse devint très rouge, baissa la lôte et ne répondit pas. Ma grand'mère le regardait; tant à coup elle eut les yeux humides : « Ah ! cher garçon, je devine; je parie que tu amasses sou sur sou pour constituer une dot à la petite. Réponds, mon filleul, car en fait de bonnes actions tu ne te refuses rien. »

Ah ! le pauvre Pamplemousse, dans quel état il était. 'Cet homme qui avait troué des bataillons carrés et culbuté des pièces d'artillerie, était plus confus qu'un enfant pris en faute. Ma grand'mère en eut pitié et lui dit : « Nous causerons de cela plus tard ! » Je ne pus m'empêcher de m'écrier : « Qui est-ce donc, la petite? » Pamplemousse répondit: « Mais c'est Diane. » Je pensai : « Me voilà bien avancé ! » et je m'absorbai dans la déglutition d'une crème au chocolat. Après le dîner j'étais assis sur le tapis, la tête appuyée contre les genoux de ma grand'mère; Pamplemousse était près d'elle. La conversation continua comme si elle n'avait pas été interrompue. « Elle doit être grandelelte, maintenant. — Mais, marraine, si mon calcul est juste, elle a vingt et un ans. — Vingt et un ans ! mon Dieu, est-ce possible? comme le temps passe? Et qu'est-ce que tu comptes lui donner en son contrat de mariage ? » Le commandant répondit à voix si basse que je n'entendis pas. « Mais, mon pauvre garçon, tu n'as donc vécu que de privations ! — Ah ! je n'ai pas grands besoins. — Tu désires la marier à un officier? — Jamais! c'est un métier qui fait les veuves et les orphelins, ce n'est pas cela que je veux pour elle. — Veux-tu que je m'en occupe? — Ah! machime ma marraine, je n'aurais jamais osé vous en "prier; j'ai en vous une confiance sans limite et j'accep- Icrni les yeux fermés le parti que vous me proposerez. »

Trois jours plus tard ma grand'mère disait à Pamplemousse : « J'ai été à ('Jiaillot, j'ai vu la i)elite, elle est charmante; avec

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son visage, sa tournure et sa dot, on t'en débarrassera facilement. » De cette heure, le commandant vint plus souvent à la maison; il avait d'interminables conversations avec ma grand'mère, il semblait toujours approuver ce qu'elle lui disait et parfois s'écriait, comme emporté par la gratitude : « Ah ! quel service vous me rendez! » Enfin un soir il lui baisa la main avec transport et cria : « Ville prise! » Je n'y compris rien. Ma grand'mère disait : « Il me faut quelque temps pour tout préparer; de mercredi en huit, c'est-à-dire dans dix jours, amènela dîner; j'aurai une loge à l'Opéra, nous irons le soir, je me charge de tout; je lui enverrai ma couturière. Si je m'en rapporte à sa maîtresse de pension ou à toi pour l'habiller, elle sera fagotée comme une bohémienne. Pendant la représentation, je recevrai une visite, tu n'en seras pas étonné. Quant à la petite, ne sois pas inquiet d'elle, on Ini fera un lit dans ma chambre et, le lendemain matin, je la reconduirai moi-même à la pension. » Au mot d'Opéra, j'avais levé des yeux suppliants vers ma grand'mère, qui s'en aperçut et me dit : « C'est bon! c'est bon ! l'on t'emmènera. »

Lorsque vint enfin ce fameux mercredi attendu avec une si vive impatience, j'étais fort agité, car j'allais avoir une double révélation : celle de « la petite » et celle de l'Opéra. Je ne sais, en vérité, laquelle me troublait le plus. V^ers cinq heures je voulus entrer chez ma grand'mère; sa femme de chambre s'y opposa : « Madame est occupée, elle est avec une demoiselle et la couturière; on essaye des robes et ce n'est pas la place de monsieur, qui ferait lûen d'aller s'habiller, puisque l'on dîne plus tôt que d'habitude, afin de ne pas manquer le premier coup d'archet de Robert le Diable. •» C'était péremptoire; et lorsque je revins une demi-heure plus tard, je trouvai ma grand'mère au salon, en compagnie d'une jeune fille dont les

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cheveux noirs, les yeux bleus, le sourire avenant et la belle taille me semblèrent admirables. C'était la petite. Je restais debout, fort embarrassé de ma personne, n'osant remuer et tout honteux de ma gaucherie. Elle se leva, vint à moi, m'embrassa et me dit : <( Le père m'a souvent parlé de vous, je sais combien il vous aime ; voulez-vous que nous soyons amis ? »

Un peu avant six heures le commandant arriva. Ah ! quel beau Pamplemousse ça faisait! 11 avait vraiment grande tournure avec sa cravate blanche, son habit noir, à la boutonnière duquel flottait une chaînette d'or soutenant cinq ou six croix imperceptibles, avec sa taille vigoureuse et la douceur de son regard, qui semblait attendrir les lignes martiales de son visage. J'attendais avec curiosité la première parole que Diane et le commandant allaient échanger. Elle dit : « Bonjour^ le père. » 11 répondit : « Bonjour, l'enfant. » Tout petit garçon que j'étais, jesentis la nuance. Elle n'avait pas dit : « Bonjour, mon pè i » ; il n'avait pas répondu : « Bonjour, ma fille ». J'allai droit à ma grand'mère et je voulus l'interroger tout de suite, à voix basse, sans désemparer : « Je ne comprends pas que.... » Elle m'interrompit : « Ce que tu ne comprends pas aujourd'hui, tu le comprendras une autre fois. » Lorsque après le dîner nous fûmes sur le point de monter en voiture, je regardai Pamplemousse; il était pale et faisait effort pour assurer sa contenance. .Ma grand'mère dit en souriant : « Eh, mon garçon, lu as une ligure de carême! » Il répondit : « Ah! madame ma marraine, j'aimerais mieux être à Eylau, derrière le général d'Mautpoul, dans la charge que nous avons menée au travers de l'armée russe, et cependant il y faisait chaud! »

Au luiiiniciuenicnl (hi j)remier entr'acte, la porte de la loge s'ouvrit et je vis entrer un jeune homme d'une trentaine d'années, d'apparence sérieuse et de visage intelligent. Ma grand -

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mère le présenta à Pamplemousse et à Diane : « M. Georges Faltaret. » On devine ce que je ne soupçonnai même pas. G était une première entrevue d'où pouvaient résulter des accordailles et un mariage ; c'est pourquoi le pauvre commandant était si ému. Georges Faltaret était architecte, il avait passé cinq ans à la villa Médicis en qualité de premier grand-prix de Home, il avait des travaux commandés, des travaux en perspective; il était de bonne famille, de figure plaisante ; pour tout dire d'un mot banal, c'était un bon parti. Il fut agréé, et Ton décida que le mariage aurait lieu dans la première semaine du mois de juin.

Le jour même du mariage, M. Faltaret emmenait sa femme passer six semaines en Dauphiné, dans sa famille, et nous allions nous installer à Villeneuve-Saint-Georges, pour prendre, comme d'habitude, notre quartier d'été. Pamplemousse nous accompagnait, afin de moins sentir l'espèce d'abandon et la solitude dont on soufl're au début d'une séparation. Le pauvr commandant était tout désorienté ; le dîner fut morne, la conversation mourait d'elle-même, on mangeait du bout des lèvres : la pensée était ailleurs, sur la route qui va vers Grenoble. Le soir, par une température tiède, sous le ciel étoile, nous restâmes assez tard dans le jardin, assis devant la maison. Le grand silence de la campagne semblait peser sur nous. Ma grand'mère dit : (( Tu n'as pas le cœur gai, mon garçon ; tu as le droit cependant d'être fier, tu as noblement accompli ta tache jusqu'au bout ; Diane sera heureuse, que veux-tu de plus ? » 11 répondit : « Je sais que cela n'est pas sage, mais j'aurais voulu qu'elle ne me quittât jamais. » Et, se retournant d'un brusque geste, il appuya son front contre le dossier de sa chaise et il éclata en larmes.

A cette époque je croyais que les soldats ne pleuraient pas,

ne pouvaient pas pleurer : c'est une des innombrables erreurs dont l'âge m'a fait revenir. Je me pressais contre ma grand'mère, voulant me jeter dans les bras de mon pauvre Pamplemousse qui avait tant de chagrin, et retenu malgré moi par l'émotion dont j'étais étouffé. Il se leva sans mot dire, me passa la main sur la tête et rentra dans la maison. Je le suivais des yeux; à la clarté des lampes, je lé voyais marcher, courbé, les épaules secouées par les sanglots; je ne pus retenir mes larmes et cependant ma surprise était telle, que je dis à ma grand'mère : <( Un cuirassier! » Elle me répondit, en s'essuyant les yeux : « Les cuirassiers sont des hommes. »

Le lendemain, de bonne heure, j'étais dans le jardin. Au bout d'une allée de tilleuls plantée en terrasse et dominant la route qui longe la rivière d'Yères, j'aperçus Pamplemousse. Il était assis sur un banc, la tête penchée, et traçait machinalement, du bout de sa canne, des lignes sur le sable. Je courus vers lui, je l'embrassai ; il souriait avec effort et ne me parla pas. Brusquement je l'interrogeai : « Tu as donc été marié? — Non. — Alors tu n'es pas le père de Diane? — Non. — Cependant c'est la fille ? — Oui. » Je restai stupéfait; tout cela était trop compliqué et je regardais le commandant d'un air ahuri.

Mille questions confuses que je n'aurais su exprimer se pressaient sur mes lèvres et je répétais : « Mais alors... mais alors », sans qu'il me fût possible de formuler ma pensée. Pamplemousse m'attira entre ses genoux et me dit: « Mais alors, si je ne suis pas le père de Diane, comment se fait-il qu'elle soit ma liUe! c'est ce que tu cherches à deviner, n'est-ce pas, conscrit, et c'est ce que tu voudrais apprendre? Eh bien, je vais te le dire ; aussi bien tu es d'âge à le savoir; et comme depuis quelque temps, depuis que le mariage a été décidé, cette histoire me revient sans cesse au souvenir, avec tous les détails qui

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me font revivre ma vie passée, ma vie militaire, la vie de nos dernières batailles, je vais te la raconter. Ne t attends pas à de grandes aventures ; c'est simple comme un conte d'enfant et, ajouta-t-il avec une expression de tendresse qui éclaira ses yeux, ça en est un. »

Le commandant Pamplemousse me fit asseoir sur un de ses genoux, me passa un bras autour de la taille, et parlant à voix basse, à voix confidentielle, il me fit le récit que l'on va lire et que j'écoutai avec une émotion qui se réveille, au moment de l'écrire, cinquante-huit ans après l'avoir entendu.

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