APRÈS LEIPZIG
En 1813 nous étions mal dans nos affaires; à force de vaincre l'Europe nous lui avions appris Fart de la guerre ; la campagne de Russie nous avait épuisés et nous n'avions plus que des recrues à opposer aux puissances coalisées qui nous enserraient et marchaient contre nous pour nous étouffer. On avait pris des hommes de dix-sept ans, de dix-huit ans, et ce n'est pas avec des enfants de cet âge que l'on remporte des victoires décisives. Le cœur ne leur manquait pas, à ces pauvres petits ; ils se battaient bien et savaient mourir ; ce qui leur manquait, c'étaient les jambes pour marcher vite et longtemps, c'étaient les épaules pour porter le sac, le fusil et les cartouches. Tous trop jeunes, tous trop faibles, quand ce n'eut pas été assez d'une race de colosses pour arrêter l'inondation humaine qui roulait vers nous. Et puis nous n'avions plus de cavalerie; la carcasse de nos chevaux blanchissait dans les steppes russes; ah! les corbeaux ont fait là de belles curées. On s'était remonté comme on avait pu, avec des rosses surmenées, avec des animaux de labour, avec des haridelles enlevées aux brancards des fiacres; ça faisait pitié.
Nos régiments ressemblaient 'à des escadrons, nos escadrons étaient comme des compagnies; nous en étions réduits
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à figurer plutôt qu'à combattre, car nous n'avions plus de quoi donner de la profondeur à nos lignes. Nous avions été vainqueurs à Lutzen et à Bautzen, puis à Dresde, après la rupture de larmistice : belles victoires, mais sans résultat définitif; l'ennemi battu se retirait, s'arrêtait, se reformait et nous attendait de nouveau, car nous ne pouvions, comme jadis, le poursuivre, le prendre ou le disperser. On restait maître du champ de bataille, on y allumait des feux de joie; mais nul parlementaire ne venait proposer la paix, et c'est la paix qu'il nous fallait, la paix sous peine de mort, car nous étions surmenés et nous n'avions plus le temps de réparer nos forces. Cependant la coalition ébranlée, découragée par la bataille de Dresde qui la bouleversa, aurait peut-être encore été vaincue et rejetée hors de contact, si, à la fin d'août, Yandamme ne s'était pas laissé enlever à Kulm avec son corps d'armée.
Nous ne raisonnions pas : on nous disait de marcher, nous marchions; de combattre, nous combattions, sans autre responsabilité que d'obéir et de faire notre devoir ; mais nous sentions quelque chose qui tremblait sous nos pieds ; on eût dit que la confiance, cette imperturbable confiance qui nous avait fait accomplir tant de prodiges, avait disparu pour faire place à l'angoisse. On regardait en avant, dans la crainte d'un danger prévu; on se retournait pour voir si l'on n'allait pas être attaqué par derrière ; on semblait marcher au milieu des embûches; parmi les jeunes soldats il y eut des paniques; les vieux étaient silencieux et graves. Aussi lorsque le 16 octobre, au matin, nous fûmes réunis dans la plaine de Leipzig, nous comprîmes tous qu'il y allait de l'existence du pays. Le général Maison, qui dans la journée fut admirable, passa devant notre front de bandière et nous dit : « Mes enfants, si nous sommes battus, c'est aujourd'hui le dernier jour de la France; il
faut donc être vainqueurs ce soir ou tous morts ! » On fit de son mieux; je m'en suis tiré sain et sauf, à peu près. Que pouvions-nous faire? L'armée ennemie — l'Europe entière — était trois fois plus nombreuse que la nôtre.
Des deux côtés on était harassé ; ce fut presque d'un commun accord que l'on se reposa dans la journée du 17 : repos interrompu par des housardailles et des mousqueteries, mais sans que les grandes masses se soient abordées ; elles se remettaient des fatigues de la veille et se préparaient à la bataille du lendemain, qui devait être décisive et qui le fut pour notre malheur. Les ennemis avaient reçu du renfort; de tous côtés des troupes fraîches les avaient rejoints : la disproportion était plus grande encore, elle était devenue écrasante. On était résolu néanmoins et Ton faisait face au péril. On se souvenait de la journée de Marengo, perdue à trois heures, gagnée à six; on se disait : « Il ne faut qu'un coup de fortune! » Ah! ce coup, ce n'est pas à notre profit que la fortune l'a frappé.
Les Saxons, nos alliés, nos amis, qui depuis deux ans combattaient avec nous, mêlant leur sang au nôtre dans les victoires comme dans les défaites, marchèrent droit à l'ennemi, firent volte-face et ouvrirent le feu de leur artillerie sur une de nos divisions, sur la division Durutte, sur leurs camarades de la veille, sur les compagnons de leur gloire. Un général, dont je ne dirai pas le nom, car il était d'origine française, les reçut, les acclama et les conduisit contre nous, contre nos régiments mutilés serrant les rangs pour résister à la trahison qui les massacrait. Le vide creusé par la défection des Saxons dans notre ligne de bataille, fut la trouée par où pénétra hi mine de la France.
Nous étions battus; on se mit en retraite; il fallait traverser la ville de Leipzig et un pont — un pont unique — qui
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était si long, si long, que je crus qu'on ne le franchirait jamais. Ce pont maudit, on le fit sauter prématurément; il en résulta de grands malheurs. Bien des soldats furent faits prisonniers et plus d'un, parmi les meilleurs, parmi les plus illustres, se noyèrent dans TElster, une rivière encaissée dont les bords escarpés repoussaient vers la mort ceux qui essayaient de la traverse-r à la nag^e. Ce qui restait de Farmée française marcha d'abord en assez bon ordre ; puis le découragement se mit parmi les hommes, surtout parmi les recrues ; on quittait les rangs, on courait à la maraude sous le prétexte excusable que nulle distribution de vivres n'était faite. Les routes étaient encombrées, on allait à travers champs. Entre Leipzig et Erfurt, — Erfurt où l'Europe royale avait été à nos pieds, — la débandade devint presque complète. Non, nous n'étions pas en retraite, nous étions en déroute. Dans les villes, dans les villages on nous raillait, on nous insultait, nous que l'on avait traités, au temps de nos/»victoires, comme des souverains en voyage. On nous refusait le pain et le sel ; nous prenions la nourriture de force, et plus d'un paysan, qui cachait ses vivres, a reçu des coups de baïonnette dans le ventre. C'est abominable, mais c'est la guerre; en tout homme il y a une bête; quand la bête a peur et qu'elle a faim, elle devient féroce.
Pour ma part, je n'eus pas à me plaindre; mon colonel et mon lieutenant-colonel ayant été tués, dans la journée du 16 octobre, lorsque nous eûmes à sabrer la garde impériale russe, je commandais le régiment dont j'étais le plus ancien chef d'escadrons. Ah ! mon pauvre régiment, dans quel état je le ramenais! A peine avais-je cent vingt hommes derrière moi, dont plusieurs blessés ; les chevaux traînaient les sabots ; de temps en temps je faisais sonner les trompettes pour leur remonter le moral. C'était comme une chevauchée de fantômes;
tous les cavaliers étaient couverts de leurs manteaux, car il pleuvait du matin au soir et du soir au matin. Petite pluie, fine, serrée, qui tombait, tombait sans se lasser, délayant les routes, creusant des rigoles sur les contre-chaussées, nous mouillant juscfu'aux os et ruisselant en larmes blanches sur le poil de nos poulets d'Inde. Ah ! misère du ciel, nous aurions eu tant besoin d un peu de soleil pour nous sécher et nous donner du cœur au ventre !
C'est en vain que les loustics répétaient les vieilles plaisanteries qui nous faisaient toujours rire, c'est en vain qu'ils entonnaient la chanson des cuirassiers :
Les plus crânes, les plus fringants Portent le casque et la cuirasse !
on restait silencieux ; l'esprit et le corps étaient exténués ; hommes et chevaux avaient l'oreille basse; malgré la pluie, nous dormions sur nos selles, envahis par un invincible engourdissement; nos armes étaient rouillées comme de vieilles colichemardes ; un de mes brigadiers disait en regardant son fourreau de sahfre : « En faudrait-il de l'émeri pour astiquer le fourniment! » Nous suivions notre chemin d'étapes indiquées, mais nous avions l'air d'errer à l'aventure, comme une troupe égarée qui n'a ni but ni chef. Dans ma vie de soldat, nos journées de retraite après Leipzig ont peut-être été les plus pénibles; et puis nous avions si peu l'habitude d'être vaincus, que nous en étions abrutis; ce que j'appellerai notre effectif moral était diminué des trois quarts : c'était à .croire que notre énergie était restée couchée sur le champ de bataille à côté de nos vingt mille morts.
(l(^t état de lassitude ne dura pas longtemps, mais il m'a laissé de pesants souvenirs; plus d'une fois je me suis demandé
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si celte sorte d affaissement que nous subissions malgré nous, n'était pas le pressentiment des défaites que l'avenir nous réservait en compensation des victoires dont nous avions abusé. Le 27 octobre, tout sembla changer, tout sembla renaître dans l'avant-garde où j'étais et que commandait le général Sébastiani. L'empereur était à notre tète et nous avait repris en main. On eût dit que son souffle nous animait et nous rendait la confiance que nous avions perdue. Le lîième jour, nous apprenions que la Bavière, si longtemps vassalisée et si amplement enrichie par la France, nous avait abandonnés, se tournait contre nous et avait la prétention de nous intercepter la route de Mayence pour nous rejeter sur les deux cent mille ennemis qui manœuvraient derrière nous. Cette nouvelle qui aurait dû nous inquiéter, nous indigna et nous fit rire.
La situation n'avait cependant rien de jovial et elle pouvait devenir mortelle. En réunissant toutes les forces groupées autour de Napoléon, nous disposions de dix-sept mille soldats et nous allions avoir à nous ouvrir passage à travers une armée de soixante mille hommes, composée par parties égales d'Autrichiens et de Bavarois, qu'il fallait bousculer et disperser sous peine de ne pouvoir rentrer en France. Heureusement cette armée, qui aurait pu nous arrêter et déterminer notre perte, était commandée par le général de Wrède; nous le connaissions, car pendant de longues années il avait été des nôtres, et nous savions à quoi nous en tenir sur ses capacités militaires. Les soldats, qui souvent excellent à frapper d'un mot juste les qualités ou les défauts de leurs chefs, disaient de lui : « Un peu fendant, mais pas de malice pour deux sous ! » Ah non ! il n'avait pas de malice, le pauvre homme; on le vit bien aux dispositions qu'il avait adoptées pour nous livrer bataille. Ce
qui pourrait l'excuser, c'est qu'il nous croyait anéantis par la journée de Leipzig. Il eut à déchanter.
Traçant des lignes sur le sable à l'aide de sa canne, Pamplemousse me disait : — Ça, c'est la route de Mayence, et c'est sur Mayence que nous nous dirigions; de chaque côté de la route, une forêt assez étendue en longueur, mais d'épaisseur médiocre; au delà de la forêt, une plaine bordée par une rivière que l'on appelle la Kinsig, munie d'un pont qui était à peu près la seule ligne de retraite de l'ennemi et dont la posses-, sion nous était indispensable. Eh bien, le général de Wrède — quel brave homme ! — avait placé sur le front de la forêt, qui est la forêt de Lamboy, son artillerie. Pans la forêt même, il avait éparpillé des tirailleurs; dans la plaine son armée se déployait en belle ordonnance de parade, menacée sur le front par la forêt qui permettait de l'attaquer sans qu'elle pût apprécier le nombre des assaillants, contenue sur les derrières par la Kinsig qui lui interdisait tout mouvement rétrograde et semblait prête à la noyer. Le dernier des sous-lieutenants, arrivé de la veille, tout frais émoulu de l'École, n'aurait jamais fait une telle bévue. Aussi ce ne fut pas long.
Le 30 octobre, nous abordâmes l'armée austro-bavaroise, non pas résolument, mais avec colère; il en résulta la bataille de Hanau, que nous gagnâmes haut la main et glorieusement, car l'infériorité de notre nombre donnait à Fennemi une confiance qui dura, comme les roses, l'espace d'un matin. Le général de Wrède, que l'empereur avait fait comte à l'époque où il servait dans nos rangs, reçut ce que les soldats appellent une forte raclée. Il ne s'entêta pas, du reste : il décampa prestement, s'engouffra sur le pont de la Kinsig que dominait notre artillerie. Il y eut là un massacre qui changea la défaite en déhàclc. La route était ouverte, car la ville de Hanau, à
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demi fortifiée, n'aurait pu résister; dès le lendemain elle avait capitulé.
Pendant la bataille, nous n'avions pas eu de repos; la quantité restreinte de notre cavalerie exigeait que l'on nous multipliât, et nous nous étions multipliés; il avait fallu charger, donner la chasse aux fuyards, ramasser les prisonniers, sabrer une batterie qui avait tenté de s'établir sur notre flanc droit; enfin on avait fait son métier, mais la journée avait été si bien employée, que, bêtes et gens, nous tombions de fatigue, sans grand dégât cependant, car, sauf un brigadier tué et un soldat contusionné, mon régiment n'avait point souffert. La nuit était tombée lorsque je ramenai mes hommes au campement que deux de mes maréchaux des logis avaient délimité et où ils m'attendaient avec notre cantinière, la mère Laflèche, à laquelle on avait donné le nom de sa ville natale et que j'appelais ma payse, parce que, comme moi, elle était du département de la Sarthe.
Ah! la brave femme! courageuse et point bégueule, accoutumée au bruit du canon et aux propos des soldats. Veuve d'un trompette mort à Essling, attachée au régiment par ces liens mystérieux qui font la fidélité du chien pour son maître, elle était la providence de ses « cuirassiers » aux jours de combat, de fatigues et de blessures; que de fois elle a versé « la goutte » au moment opportun et raffermi le moral des hommes en leur disant : « Allons! allons! j'en ai vu bien d'autres! » Sa voiture attelée d'un mulet, couverte de toile, était toujours avec nous, à la place qu'elle avait choisie et que jamais on ne lui disputait. Souvent, pendant les étapes, elle a cheminé à mon côté; nous devisions ensemble, parlant de notre pays du Maine et du bon cidre que l'on y boit. Lorsqu'un homme était trop las ou grelottait la fièvre, elle l'installait sur la paille de sa petite charrette, puis virilement elle enfour-
chait le cheval du cavalier démonté, prenait rang à la gauche du peloton, et ripostait en riant aux plaisanteries salées qu'on ne lui épargnait pas. Pauvre mère Laflèche! à la paix elle a acheté un fonds d'épicerie à Sillé-le-Guillaume ; la vie sédentaire ne lui allait pas, elle tomba en langueur; elle mourut de son existence paisible et de la nostalgie de son régiment de cuirassiers.
Comme je bavarde! vois-tu, conscrit, ce n'est pas ma faute; mes souvenirs ne sont pas morts, ils ne sont qu'endormis; lorsque je les réveille, ils se dressent l'un après l'autre, ils me parlent, ils me rappellent des choses qui me remuent le cœur et, sous peine d'étouffer, il faut que je répète ce qu'ils me racontent. Ah I je ne l'ai pas oubliée, cette soirée du 30 octobre 1813, où j'ai fait une des meilleures bombances de ma vie militaire, et je n'ai pas oublié non plus, je n'oublierai jamais l'aventure providentielle, l'aventure bénie que me réservait la matinée du lendemain.