‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 29 sur 29 · JE VIS DENISE, QUI SORTAIT DE LA CUISINE · texte numérisé non relu

JE VIS DENISE, QUI SORTAIT DE LA CUISINE

établirent en môme temps que nous et aussi La Sape, qui fut un excellent chef d'emballage. Nous étions dans une situation prospère, qui fut singulièrement améliorée par Denise. Entreprenante et très laborieuse, elle avait converti le pavillon — le vide-bouteilles — en atelier de couture. Elle était adroite et vraiment

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habile ; elle possédait, dit-on, un coup de ciseau remarquable, elle se montrait « raisonnable dans ses prix ». Son talent et son goût furent promptement appréciés, grâce surtout à Mme Hichelet la mère qui la recommandait à toutes ses amies, et elle ne tarda pas à avoir une bonne réputation de couturière. Sa clientèle fut importante, et recrutée, en majeure partie, dans cette bourgeoisie cossue qui a des habitudes d'ordre et paye comptant, parce qu'elle sait que les dettes finissent toujours par coûter cher. Ses bénéfices furent sérieux et nous permirent, tout en menant une existence sans privations, de faire les économies qui ont produit l'aisance où nous vivons notre vieillesse. En outre, la fabrique ne chômait pas ; M. Richelet était satisfait de mes comptes, et moi aussi.

Le bonheur va vite : comme elles ont passé rapidement ces années-là ! Crobate venait nous voir quelquefois, il prenait du ventre et s'en dépitait ; Cabriole était morte et, selon les prescriptions du brigadier, elle avait été remplacée par un bouc noir, semblable à celui qui, au Caire, précédait l'escadron à la parade.

Oui, nous avons été heureux dans cette maison et il m'est difficile d'y penser sans avoir le cœur ému. C'est là que sont nés mes fils, dont le brigadier fut la « bonne » la plus attentive, la plus dévouée, la plus maternelle que l'on puisse imaginer. C'est là que je l'ai vu mourir, cet honnête homme, qui fut mon salut ; c'est là aussi que sa femme, notre mère adoptive, nous quitta après une longue maladie dont elle n'ignorait pas la gravité. J'étais persuadé que Denise et moi nous avions remplacé le fils qu'elle avait perdu ; nous l'avions assez tendrement aimée pour avoir le droit de le croire . Nous nous étions trompés : un mot prononcé par elle dissipa notre illusion et nous prouva que dans le cœur des mères la tombe des enfants n'est jamais fermée. Peu de jours avant de partir, elle me parlait : « Mon

petit Claude, me disait-elle selon son habitude, tu as été bon pour moi, respectueux et filial ; que Dieu t'en récompense en ne permettant pas que tu survives à tes enfants. » Dieu l'a écoutée et je lui en rends grâce.

Qu'ajouterai-je? Je suis resté longtemps dans cette maison ; je l'ai quittée lorsque l'âge, en me touchant, m'a rendu moins apte à mes fonctions de directeur. C'est mon fils aîné qui me remplace. Il conduit les deux usines Richelet et il s'y enrichit en y faisant fonctionner une nouvelle fabrique de jais — ou de jayet — artificiel, qui coûte peu et rapporte gros, car les femmes sont très avides de ces verroteries que la mode a adoptées. Je suis venu m'établir ici lorsque mon fils Anselme s'y est marié, avec une héritière du pays de Vivarais. Lui, c'est un savant ; il aime les vieilles paperasses, il s'y complaît, il s'en délecte et n'a d'autre ambition que de déchiffrer des parchemins.

Voilà mon histoire ; vous voyez qu'elle n'est point compliquée; et cependant, lorsque je me rappelle mon point de départ et que je vois où je suis parvenu, lorsque j'aperçois au lointain de mes jours l'enfant sauvage que j'ai été et que je vois le vieillard que je suis à cette heure, je m'interroge, je me tâte et je me dis : « Est-ce bien le même homme? est-ce bien moi ? »

Le père Médard avait fini de parler. Paisiblement sa femme se leva, vint à lui et l'embrassa, tout en continuant de tricoter. « Oui, lui dis-je, votre vie a été simple, mais les incidents périlleux n'y ont point manqué, et j'admire que vous n'ayez jamais dévié malgré les difficultés de votre existence, les entraînements de la jeunesse et certains mauvais exemples que l'atelier n'a pas dû vous épargner. » Il redressa sa taille, et, me regardant avec fermeté, il répondit: « Non, je n'ai jamais dévié, vous avez raison. Sa\ez-vous pourquoi ? C'est parce que je me suis toujours souvenu que Jacquard m'avait pris entre ses genoux, avait posé

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sa main sur ma tête et m'avait enseigné l'axiome même de la vie, l'axiome de ceux qui veulent avoir un cœur honnête et garder la paix de la conscience :

« La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. »

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