‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 28 sur 29 · UN BON MARIAGE · texte numérisé non relu

UN BON MARIAGE

Je ne vous parle ni du pansement qui me fut assez pénible, ni de l'appareil où mon épaule était maintenue, ni des vessies pleines de glace que l'on renouvelait souvent sur ma blessure. Le chirurgien m'avait dit : « Sois patient, nous te guérirons et tu recouvreras l'usage de ton bras ; c'est l'affaire de quelques semaines. » Ma fièvre était violente, mes paupières me paraissaient si lourdes, que je les soulevais difficilement ; je parlais sans trop savoir ce que je disais et j'étais dans un singulier état de somnolence, qui m'assoupissait, tout en me troublant par des visions dont j'étais réveillé en sursaut. Je ne me souvenais pas nettement de ce qui m'était arrivé et je n'avais plus que la sensation d'une soif insupportable. La notion du temps m'échappait ; parfois j'essayais de compter depuis combien d'heures, depuis combien de jours j'étais là, et je n'y parvenais pas. Incessamment, dans le rêve ou dans la veille, je ne sais trop, je m'obstinais à ce problème insoluble. La journée fut longue.

Le lendemain, vers le soir, je dormais, le bras gauche hors du lit, allongé sur le drap. Il me sembla que Ton saisissait ma main et que des gouttes tièdes, promptement refroidies, tombaient dessus ; j'ouvris les yeux ; La Sape était debout à côté de ma couchette et Denise, tenant ma main dans les siennes, pieu-

rail. La pauvrette me fit pitié, elle suffoquait et ses lèvres tremblaient.. Lorsque nos regards se rencontrèrent, elle ne se contint plus, elle éclata en sanglots et d'une voix qui sonne encore dans mon cœur après plus de cinquante ans, elle dit : « Mon petit Claude, n'est-ce pas que tu ne vas pas mourir? » J'eus la force de répondre en riant : « Le coffre est intact, je n'ai qu'une forte égratignuré et c'est parce que je suis douillet que je reste ici à me prélasser comme un rentier. » — Elle ne se calmait guère et criait en essuyant ses larmes : « Faut-il que ces gens-là soient méchants, pour t'avoir fait tant de mal ! » Peu à peu elle s'apaisa en écoutant La Sape qui lui répétait : « Ce ne sera rien, mademoiselle, le docteur me l'a juré. »

Nous pûmes enfin causer à peu près raisonnablement. Lorsque je lui demandai des nouvelles du brigadier, elle parut hésitante, baissa les yeux et, parlant très vite, me répondit : « Il va bien, il va très bien, ainsi que toute la brigade ; tu ne sais donc pas, ils ont évacué Lyon avec les autres soldats ; les troupes, le général, les officiers, tout est parti ; il n'y a plus rien ici, ni gendarmerie, ni police, ni armée; c'est comme une désertion : ils appellent cela une retraite et disent qu'ils ont été prendre position. » J'étais stupéfait : « Comment! les régiments ont décampé? » La Sape, toujours calme, intervint : « Oui, mais ils reviendront et ce ne sera pas tant mieux pour les farceurs qui ont fait le mauvais coup! » Mme Pascal était à la maison, et bien tranquille, parce qu'elle avait de bonnes nouvelles de son mari. Et M. Richelet? On savait qu'il était chez lui à Miribel. Je dis à Denise : « Tu reviendras me voir? — Oui, si monsieur La Sape veut bien m'accompagner; je ne veux pas aller toute seule dans les rues, à cause du bruit. »

Chaque jour, je voyais La Sape, et Denise l'accompagnait souvent. La fièvre, quoique encore assez vive, avait diminué et me

laissait ma lucidité d'esprit; je m'étonnais de ne pas recevoir la visite de Mme Pascal, et Denise m'expliquait qu'elle obéissait à son mari, qui lui avait défendu de sortir de la maison tant qu'il n'y serait pas revenu. Je la croyais, car je savais que la ville était loin d'être en repos.

Cependant le calme se rétablissait peu à peu. Un matin de décembre (j'étais à l'hôpital depuis douze jours), à l'heure de la visite, le chirurgien entra, suivi de son cortège d'élèves ; M. Richelet était à ses côtés. Cela m'émut de revoir mon pauvre patron ; je me soulevai pour le saluer ; il vint rapidement à moi et, sans mot dire, me serra la main. Je m'excusai de n'avoir pu empêcher le saccagement de son cabinet ; il me répondit : « Je sais tout, ne parlons pas de cela. » Le chirurgien lui disait : « Il va aussi bien que possible et, s'il ne survient pas de complication , il sera sur pied dans cinq ou six semaines. Laissez-le-moi : ici nous sommes mieux outillés que n'importe quelle maison particulière : la saison n'est point propice pour un séjour à la campagne et il guérira plus promptement ici qu'à Miribel, où vous voudriez l'emmener. Il ne paraît pas s'ennuyer et je l'ai autorisé à recevoir des visites. — Que décides-tu? » me demanda M. Richelet. Je pensai à Denise, au brigadier, à Mme Pascal, même à La Sape, et je répondis : « Il faut obéir au docteur ; mais je vous remercie de votre bonté. Ayez soin de faire visiter les fours avant de les rallumer ; les parois ont dû se crevasser par suite du refroidissement. » Je vis passer une expression d'attendrissement dans les yeux de M. Richelet, qui répliqua : « C'est bon! Nous savons notre métier, je viendrai te revoir. Si tu veux du bon vin, on t'en enverra ; vous permettez, docteur? — Modérément ; du reste, il n'a pas l'air d'un ivrogne. »

Dans la journée je vis arriver ensemble Mme Pascal, Denise, Crobate et La Sape. Mme Pascal, très troublée, m'embrassa;

Crobate me dit en riant : « Tu as fait la mauvaise parade, celle du corps ; contre les balles je n'en connais pas d'autres? » Et le brigadier? J'appris alors ce que l'on m'avait caché avec soin. Dès le premier jour de la lutte, le brigadier avait eu son cheval tué sous lui ; il avait été fortement contusionné dans sa chute et au moment où il se relevait, dégagé par Crobate qui s'était précipité à son secours, il avait reçu au visage un de ces cailloux que les apprentis lançaient avec une violence meurtrière. Le projectile avait heureusement frappé dans les parties molles, mais la joue avait été presque traversée. Il en était résulté une plaie suivie d'un érysipèle. On avait été fort inquiet, car le pauvre homme avait eu une forte fièvre accompagnée de délire. Aujourd'hui tout péril était conjuré; la convalescence suivait son cours et il ne subsisterait que la trace indélébile de la blessure, ce qui le ravissait, « car, disait-il, une cicatrice au visage est toujours glorieuse pour un soldat ».

Donc, au prix de quelques accidents, nous étions sortis saufs de la bagarre et, pour ma part, je me sentais heureux de vivre. La première sortie du brigadier fut en mon honneur; je ne pus retenir un cri de joie en voyant apparaître sa bonne figure, marquée à la joue d'une large tache violette et parsemée encore de pellicules. Quelle accolade nous nous donnâmes! Il me raconta qu'il se sentait fatigué, qu'il avait près de trente ans de service : qu'il avait demandé sa retraite et qu'on la lui avait accordée en le nommant maréchal des logis, ce qui permettait d'augmenter sa pension. Il éprouvait un grand plaisir, car il était remplacé à la tête de sa brigade par Crobate, qui certainement lui avait sauvé la vie en le tirant de dessous son cheval, sans quoi il eût été pris par les mauvais gars de la Croix-Rousse, Quant à lui, s'il n'était plus assez jeune ni assez vigoureux pour faire le dur métier de gendarme, il pouvait du moins se rendre

encore utile dans quelque poste de gardien ou de surveillant, et il ferait en sorte de se pourvoir le plus tôt possible.

Crobate était bien fier, lorsqu'il vint me voir, portant pour la première fois la sardine blanche, insigne de ce qu'il se plaisait à nommer sa nouvelle dignité. « Cane m'empêchera pas, disait-il, de faire encore le saut périlleux : mais alors j'ôterai mon uniforme pour n'en point compromettre le prestige. » Mme Pascal se réjouissait de penser que son mari n'irait plus en expéditions nocturnes, et qu'il ne rentrerait plus trempé par la pluie, comme cela lui était si souvent arrivé. Quant à Denise, elle non plus n'avait pas à se plaindre, car on lui faisait des propositions sérieuses : il était question pour elle d'entrer en qualité de seconde demoiselle dans une grande maison de couture.

Après tant de mauvais jours et d'heures inquiètes, notre existence était rassérénée et l'on ne se rappelait guère les périls récents que pour s'applaudir d'y avoir échappé. Seul M. Richclet avait lieu d'être mécontent. L'homme qui, depuis plusieurs années, dirigeait sa fabrique de perles et de fausses pierres précieuses n'avait point su résister aux élans d'une ambition maladive ; il s'était jeté dans le mouvement révolutionnaire qui s'était greffé sur l'insurrection des canuts. Il avait fait des discours, il s'était compromis dans les conciliabules de l'hôtel de ville à la suite d'un vieux conspirateur de ses amis, nommé Rosset, et, lorsque l'autorité locale se réinstalla, il avait été l'objet d'un mandat d'amener. Il s'était réfugié en Suisse. M. Richelet, qui s'en rapportait absolument à lui pour la direction de la fabrique, était obligé de le suppléer, jusqu'à ce qu'il lui eût trouvé un remplaçant, et ça le dérangeait dans ses habitudes.

Ma guérison fut retardée par quelques complications résultant d'esquilles, de lambeaux d'étoffe que la balle de Vilain

Merle avait fait entrer dans les muscles de mon épaule et qui

n'y voulaient point rester. A la fin de janvier, j'étais encore à l'hôpital, mais je sentais cette fois que la convalescence était sérieuse et que je n'allais pas tarder à reprendre ma vie normale. Après m'avoir palpé minutieusement et avoir fait à ses élèves, sur mon cas particulier, une leçon à laquelle je ne compris pas grand'chose, le chirurgien me dit : « Dans huit jours, je signerai ton exeat, » Débarrassé de mon pansement, je pris un bâton, afin de m'assurer que je pourrais encore faire virer une « canne » . Je ne le pus pas ; une douleur assez vive m'obligea de suspendre le mouvement. Quoi ! ne plus pouvoir souffler, ne plus me tenir là, à la besogne, auprès de mon four, tout en surveillant le travail des ouvriers, cela me sembla une déchéance, et j'en fus attristé.

Mon impression fut vive et je ne la cachai point à M. Richelet, qui précisément vint me voir ce jour-là. Il me regarda en souriant : « Ne te préoccupes pas ; si tu ne souffles plus, tu regarderas souffler les autres, pour te distraire. Il ne manque pas à la verrerie de postes qui te conviendront; nous arrangerons cela. Le jour de ta sortie tu viendras dîner avec moi, afin que nous ayons le plaisir de trinquer ensemble, car nous avons bien failli ne plus nous revoir. Comme il n'y a de vraies fêtes qu'en famille, tu amèneras les Pascal et Denise; de mon côté, j'aurai mon père et ma mère, de sorte que la partie sera complète. Nous dînerons à la fabrique de perles, ça me sera plus commode. » J'acceptai avec gratitude, car c'était un grand honneur que le patron nous faisait ; mais je ne pus m'empêcher d'éprouver un sentiment qui n'est point à ma louange ; j e me dis : « Il nous invite à dîner à la fabrique de perles, parce qu'il rougirait de recevoir de pauvres gens comme nous dans sa demeure habituelle. » A quel point ma pensée fut coupable, vous allez le savoir.

Au jour dit, à l'heure dite, nous arrivâmes tous les quatre, un

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peu gcnés, je l'avoue, de dîner en si liiinle compagnifi ; la vue des domestiques en livrée me causait surtout un extrême embarras : j'étais mal à l'aise d'être servi par eux et j'avais toujours envie de me lever pour les saluer lorsqu'ils me donnaient une assiette. Le père et la mère de M. Hichelet étaient pour nous d'une prévenance et d'une bonté dont j'étais très touché : ils avaient compris notre trouble et s'efforçaient de le dissiper. Ils y parvinrent, et nous n'étions pas au second service que notre contrainte avait disparu. Le patron, tout en jouant de la fourchette avec activité, nous raconta l'histoire de cette fabrique. Il avait acheté une ancienne maison de plaisance, qui était située à la campagne, alors que Lyon ne s'était point si considérablement étendu. Le jardin contenait un pavillon, ce qu'on nommait jadis un vide-bouteilles, dont il serait facile de tirer parti, car le logement n'y manquait pas. La fabrique avait été construite dans un terrain qui était autrefois un champ dépendant du jardin auquel il attenait. Quant à la maison elle-même, celle où nous dînions, elle était bien distribuée et pouvait servir à deux ménages. Sans l'avoir englobée, Lyon la touchait actuellement, et avec un peu de bonne volonté on pouvait s'y considérer comme habitant la ville.

La fabrication des perles et des pierres fausses, créée en mémoire des ancêtres venus de Murano, n'équivalait point à la verrerie de la Guillotière, mais elle n'était pas à dédaigner, car elle rapportait de bons bénéfices. C'est par tonnes que l'on expédiait les perles — la rassade — aux ports français qui font le négoce avec les côtes d'Afrique. Les fausses pierres trouvent un débit assuré à Lyon même, à Paris, en Suisse, à Pforzheim, partout en un mot où l'on façonne les bijoux d'exportation. L'imitation est si parfaite, que l'on pourrait y être trompé ; mais il suffît de goûter la pierre, c'est-à-dire de l'appliquer sur

ses lèvres, pour ne jamais s'exposer à être dupé, car les pierres vraies sont beaucoup plus froides que les pierres fausses. Le métier est sans difficulté; il ne s'agit que de surveiller les creusets de fusion et d'employer des matières de première qualité ; donc, pour l'exercer, il n'est besoin ni d'études préalables, ni de connaissances techniques. J'écoutais M. Richelet et je me disais : « A sa place, c'est ici que je vivrais, et non pas dans le brouhaha de la verrerie et le tumulte de la Guillotière. »

Au dessert le patron fit un signe aux domestiques, qui se retirèrent, puis il nous dit : « Nous avons à causer ensemble et à traiter une affaire grave, c'est pourquoi j'ai renvoyé les gens. Nous sommes en famille, et je vous ai réunis parce que votre avis m'est indispensable. Je vous prie donc de m'écouter avec attention ; Claude et moi nous sommes dans l'embarras et je voudrais nous en tirer. D'une part, Claude est triste parce que son épaule fracassée, si bien guérie qu'elle soit, est devenue plus courte, les muscles en ont été grièvement lésés, elle a moins de force, moins de souplesse, et le maniement de la « canne » lui est devenu pénible ; il s'en afflige et craint de n'être plus le bon ouvrier et le fin souffleur qu'il était. D'autre part, le directeur de cette maison-ci a fait les sottises que vous savez ; il m'a quitté un peu malgré lui, et de longtemps il ne pourra revenir prendre son poste, d'autant plus qu'il se prépare, de Suisse où il est réfugié, à passer en Egypte s'offrir à Méhémet-Ali, qui volontiers attire et retient les Français. Il en résulte que je suis surchargé de besogne, car j'ai à surveiller en même temps mes bouteilles et mes perles; c'est trop. Pour remettre toute chose en ordre, calmer les appréhensions de Claude et soulager ma lâche, voici ce que j'ai imaginé. Claude abandonnera la verrerie de la Guillotière ; il viendra s'installer ici, dans cette maison qui sera sa

demeure, et il présidera à la fabrication des fausses pierres et de la rassade. 11 aura six mille francs de traitement Vixe et dix pour cent sur le bénéfice net. » M. Richelet fit une pause, me regarda d'un air à la fois plaisant et sérieux, et me dit : « Cela vous convient-il, monsieur le directeur ? »

J'étais confondu : jamais tel rêve n'avait traversé mon esprit, je ne pus que m'inclineren levant les bras vers le ciel. iM. Richelet reprit : « Donc c'est entendu ; il ne te faudra pas trois semaines pour être au courant et alors tu prendras possession. Mais, mon pauvre Claude, dans cette grande maison tu t'ennuieras; tu ne peux pas aller manger à la gargote comme un simple contremaître, car te voilà un monsieur, il te faut un ménage, et m'est avis que tu devrais te marier. Si tu rencontrais une femme de dix-huit ans environ, blonde, avec des yeux bleus et un sourire avenant; si, par expérience, tu savais qu'elle est bonne, qu'elle est aimante, qu'elle est habile aux ouvrages de la main, est-ce que tu ne l'épouserais pas ? » Ce disant, M. Richelet regardait Denise, qui cachait dans ses mains son visage devenu subitement pâle. Je ne répondis pas ; non ! je n'aurais pu répondre, car l'émotion m'étranglait, mais je me levai et j'allai vers Denise les bras tendus ; elle se laissa tomber sur mon épaule et, à voix si basse que je fus seul à l'entendre, elle murmura : <« Oh ! mon cher petit Claude ! » Le père et la mère de iM. Richelet nous contemplaient en souriant; Mme Pascal ne cachait point ses larmes et le brigadier, pour se donner contenance, se versait quelques verres de vin de Champagne qu'il vidait coup sur coup. Du reste il faisait de la tête des gestes approbalifs et donnait du jeu à sa cravate, car lui aussi, le pauvre homme, il étouffait. Ah I cette minute-là, dussé-je vivre toujours comme le Juif-Errant, je ne l'oublierai jamais.

J'allais parler enfin, pour remercier M. Richelet; il me fit

signe de me taire : « Ce n'est pas tout, dit-il; une vieille chanson, qui n'est pas bête, dit :

11 faut des époux assortis Dans les liens du mariage.

« Or voilà notre ami Claude devenu un personnage, il aura des pantalons à sous-pieds, des redingotes de drap et des chapeaux en soie ; sa fiancée, mademoiselle Denise, ne lui apporte que sa jeunesse et son bon vouloir ; comme premier établissement de bonheur, c'est suffisant, mais pour entrer en ménage et faire les dépenses nécessaires, c'est maigre . Je lui demande la permission de mettre dans sa corbeille une petite dot, dix mille francs, que Claude ira toucher, quand il voudra, à la caisse ; non point celle qu'il a vu s'ouvrir, ajouta-t-il en souriant, mais à ma vraie caisse qui est la succursale de la Banque de France à Lyon. A la santé des jeunes époux! » ajouta-t-il. — Nous étions tous debout et lorsque nos verres furent choqués, on put reconnaître que nos mains tremblaient.

Mme Richelet, la mère, attira Denise vers elle, l'embrassa et lui dit: (( Ma fille, sans Claude, sans ce brave garçon qui va devenir votre mari, je n'aurais plus de fils ; il a risqué sa vie, il a failli périr pour lui donner le temps d'échapper aux garnements qui le cherchaient. Ce jour-là j'ai contracté envers lui une dette qui jamais ne pourra être acquittée. Mon fils ne fait que son devoir en ce moment ; mon mari et moi nous désirons ne point manquer au nôtre. Il faut un trousseau à la mariée, je m'en charge, et mon mari se fait une fête de vous offrir votre mobilier. Certes nous resterons toujours vos débiteurs, mais du moins nous serons heureux de vous voir accepter ce témoignage de notre gratitude. »

J'étais hébété et Denise aussi ; elle niera peut-être aujourd'hui. Et se tournant vers sa femme, il insista : « Oui,

madame Médard, tu auras beau dire, tu étais hébétée, et il y avait de quoi: la fortune nous tombait du ciel, et le bonheur et la réalisation d'un rêve que tous deux nous avions caressé, sans nous le dire et sans le formuler. » Il n'y avait plus en présence ni patron ni contremaître, ni ouvrier ni bourgeois, il n'y avait que des. gens heureux et dont le cœur débordait. Qui nous eût écouté, eût constaté quelque confusion dans nos discours, car nous parlions tous à la fois. Nous rentrâmes au logis, graves et silencieux ; nous portions un tel poids de surprise et de contentement que nous en étions écrasés. Denise n'avait dit qu'un mot : « C'est comme un conte de fées. » Je fais exception pour le brigadier, qui avait la joie expansive .; je crois bien que le vin de Champagne y était pour quelque chose ; il vociférait à tue-tête en marquant le pas devant nous :

Ah ! rendez-moi ma cuillère de bois, Rendez-moi ma cuillère.

Sa femme essayait de le calmer : « Pascal, mon ami, je t'en prie, tais-toi! » Il ripostait: « Je ne suis pas subversif, ce n'est pas un chant révolutionnaire ! » Et, de plus belle, il reprenait :

Ah! rendez-moi ma cuillère de bois,.

Rendez-moi ma cuillère.

Arrivé au « quartier », on alla réveiller Crobate pour lui raconter toutes ces belles aventures. Au moment où j'allais prendre congé de Mme Pascal, avant de grimper dans la chanibrette que j'occupais sous les toits depuis que j'étais apprenti, je vis Denise qui sortait de la cuisine, tenant en main une botte de carottes ; je lui criai : « Où vas-tu? » Tout en dégringolant l'escalier, elle me répondit : « Et Cabriole ! ingrat, n'est-il pas juste qu'elle ait sa part de la fête? »

Six semaines après, le 21 mars, au jour de la naissance offi-

cielle du printemps, j'étais marié et je prenais possession de la fabrique dont M. Richelet, qui fut mon témoin avec le brigadier, m'avait nommé directeur. Vous pensez bien que je ne m'y installai, pas seul : Pascal — mon père Pascal — et sa femme s'y

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