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CHAPITRE VII

BORDEAUX AU XIXe SIÈCLE

Ses monuments. — L'animation du fleuve. — Les vignobles. — La lande.

Bordeaux est maintenant une grande ville heureuse, qui s'étend sur les deux rives de la Garonne. La rive droite ne comprend qu'un faubourg, la Bastide ; tous les accroissements portent sur la rive gauche, où les faubourgs Sainte-Croix, Saint-Julien, Sainte-Eulalie, Saint- Seurin, les quartiers des Chartrons et de Bacalan, sont englobés dans la Cité. Bien entendu, le XVIIIe siècle, si prospère, avait déjà fort avancé les choses, et il y a cent ans, telle rue soudait déjà à la ville ces quartiers. Quoique Bordeaux, qui avait en 178g, 109.000 habitants, en possède aujourd'hui plus de 257.000, il s'en faut que tous les terrains soient occupés. Il existe encore de vastes espaces ombreux et fleuris, car, grâce à l'élasticité de l'enceinte, les belles demeures de jadis et leurs jardins n'ont pas eu à faire place à ces hauts immeubles à loyer qui enlaidissent tant de villes modernes. Le mauvais goût architectural de

certaines périodes du XIXe siècle s'est ici moins affirmé qu'ailleurs. Les exemples fournis par le siècle précédent étaient si beaux que les architectes qui sont venus postérieurement ont été contraints de s'en inspirer. Ils ont été aidés peir une phalange d'ornemanistes dont les travaux sont tellement parents de ceux des artistes du temps de Gabriel et de Louis que la distinction est parfois bien difficile. Toutefois, Bordeaux a connu récemment le modern-style, mais il a été appliqué avec réserve et ne choque point trop le visiteur.

Photo Neurde

Le Théâtre-Français.

Quelques rares monuments officiels élevés durant le XIXe siècle sortent aussi de la banalité courante. Nous n'insisterons pas sur les églises construites par Abadie dans son « style personnel » fait du martyre de constructions vénérables qu'il a mutilés, par orgueil. S'il n'avait pas commis ces crimes artistiques, peut-être serait-on tenté de louer la conception de Saint-Ferdinand et de Sainte-Marie.

De 1839 à 1846, Thiac fils a élevé dans un goût sévère, qui répond bien au caractère du monument, un Palais de Justice dont la colonnade dorique a grand caractère, et, plus récemment, M. Pascal a prouvé son talent délicat dans le dessin de la façade de l'École de Médecine et de Pharmacie. Mais pour imposants et gracieux que soient de tels édi-

lices ils ne sauraient retenir. Leur architecture toute classique tranche trop violemment avec l'aspect général de la ville. Pour distraire de cela, Bordeaux a heureusement ses cours et ses places, le Jardin-Public, et,

Photo Neurdein.

Monument des Girondins.

depuis 1888, son Bois de Boulogne : le Parc Bordelais. Il a surtout l'admirable ligne de ses quais, de son fleuve et des bateaux qui le sillonnent. Certes, il a beaucoup perdu en pittoresque depuis la disparition des grands voiliers que, dans la brume du crépuscule, Théophile Gautier comparait. à « une multitude de cathédrales à la dérive, car rien ne ressemble plus à une église qu'un vaisseau avec ses mâts élevés en flèches,

BORDEAUX AU XIXe SIECLE

et les découpures enchevêtrées de ses cordages. » Mais les steamers qui halètent maintenant vers Bacalan ont, eux aussi, leur poésie. D'autre part, le fleuve attire toujours les moyens voiliers, dont les fines mâtures s'arrangent si heureusement avec l'ordonnance des quais. Pour comprendre la beauté du site, il faut s'engager sur le grand pont. En amont, surtout en aval, le spectacle est vraiment admirable. Il doit être complété par une promenade sous les galeries pratiquées entre le tablier et les arches

Photo Neurdein.

Les allées de Tourny.

du pont. De minuscules soupiraux s'ouvrent sur un coin de ville, ou parmi les mâtures voisines, ou encore sur un rectangle d'eau miroitante, sombre ou lumineuse, selon la parcelle de lumière qui la caresse. Et, quoiqu'au-dessus des voûtins règne une circulation intensive dont le bruit parvient atténué, il semble que sous ces galeries on soit loin de tout. Cette ville, ce fleuve, sont-ils vraiment si près? Est-ce illusion ou réalité ?

Bordeaux, situé dans l'estuaire d'une rivière, est trop avancé dans les terres au gré de la navigation moderne. Les grands vapeurs s'arrêtent maintenant à Pauillac. Mais s'il ne compte plus parmi les ports colossaux du monde, il demeure néanmoins plein d'activité. Des steamers qui partent officiellement d'une autre ville remontent jusqu'à ses quais pour

décharger leurs approvisionnements ou transporter au loin les produits de la région bordelaise, notamment ses vins recherchés, dont chaque cru porte, blasonnée, sa renommée.

Dans ses beaux travaux sur les crus de la Gironde, M. Ed. Féret nous apprend que le vignoble girondin est divisé en onze régions principales, qui offrent chacune des vins ayant un caractère praticulier :

Le Médoc (vins rouges) ;

Les Graves vins rouges et vins blancs) ;

Le Pays de Sauternes grands vins blancs^ ;

Le Saint-Eniilionnais vins de côte de premier ordre^ ;

Pomerol (vins de Graves intermédiaires entre les vins de 31édoc et ceux de Saint-Emilion) ;

Fronsadais et Cub^adais (vins de côtes, rouges et blancs^ ;

Le Bourgeois (vins de côtes, rouges et blancs) ;

Le Blayais (vins de côtes, souples, coulants et neutres^ ;

\^ Entre- deux- Mer s (vins de côtes, produits entre la Dordogne et la Garonne, rouges et blancs) ;

Les Palud (vins rouges) ;

Les Vins des Sables (des dunes et des landes .

Bordeaux est, on peut le dire, construit au milieu des Graves rouges. Les vignobles sont à ses portes, au sud et à l'ouest. Un cru célèbre, le Haut-Brion, prospère sur la limite de Talence et de Pessac, à quelques centaines de mètres de l'octroi de Bordeaux et il en est ainsi pour bien d'autres crus aussi renommés qui l'entourent.

Qu'on fasse encore quelques kilomètres, — oh î très peu, — dans la même direction et la lande, la lande qui s'étend monotone, jusqu'aux Basses-Pyrénées, apparaît avec tous ses caractères, ses marais, ses sables et ses pins. Contraste étrange que cette transformation brusque d'une contrée savoureuse et douce en désert âpre et solitaire. On a quitté Bordeaux riant, ses monuments, sa population spirituelle et légère, on a passé à travers des vignobles verdoyants parmi lesquels s'élèvent de belles demeures et voici tout à coup, passé Pessac ou Mérignac, la bruyère, les sables, les pins et leurs blessures résineuses recueillies en des vases. Et si l'on pousse plus avant ce sera la même chose, toujours la même chose, jusqu'à ce que l'on atteigne le sourire de Bayonne et la ligne bleue des Pyrénées...

Mais l'heure est venue de clore ces pages sur Bordeaux. Bordeaux

« au ciel doux et clément, aux longs printemps et aux courts hivers » dont Ausone, il y a près de deux mille ans, vantait déjà « les rues bien tracées, les maisons alignées, les spacieuses places ».

Mais où est la fontaine Divonne dont les eaux bouillonnantes et pures s'échappaient d'un écrin en marbre de Paros !

Photo des caves Descas.

Un caveau à bouteilles.

Photo de l'Architecte.

Frise de la porte d'entrée de la maison sise rue du Palais-Gallien, 87.

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