CHAPITRE VI
LES MUSÉES
Les industries d'art à Bordeaux. — Maison Carrère. — Le musée de peinture et de sculpture. — Le musée du vieux Bordeaux.
Les promenades accomplies dans le vieux Bordeaux archéologique, artistique et pittoresque permettent de constater que cette ville fut un peu au moyen âge, beaucoup au XVIIIe siècle, un centre de production artistique d'un goût supérieur. En dehors de ses architectes, de ses sculpteurs, de ses peintres, elle eut, durant le XVIIIe siècle, des manufactures d'où sortirent maintes pièces charmantes. Les produits de ses faïenceries, par exemple, ont une juste renommée. A la vérité les motifs qui les décorent sont empruntés le plus souvent à d'autres ateliers céramiques, mais ils sont traités avec goût et quelquefois avec un dessin, des nuances autres que celles des modèles et la modification est souvent heureuse. Plus connues, parce que plus abondantes sont les toiles imprimées bordelaises : élégants camaïeux rouges représentant des fleurs ou chargés de sujets allégoriques ; l'un des principaux est Apollon-Phébus
LES MUSEES
dont le char est entraîné dans une pourpre de gloire. Ces toiles furent fabriquées en telle quantité qu'on en rencontre encore fréquemment dans les intérieurs bordelais.
Parallèlement à son admirable école de sculpteurs sur bois, école si vivace qu'elle produit encore des artisans remarquables capables de toutes les compréhensions et de toutes les subtilités d'outils, Bordeaux
Rampe U'escalier, rue du Mirail.
eut aussi des maîtres ferronniers. Bernadau nous a conservé les noms de deux bons ouvriers : le menuisier Berard qu'une boiserie de pendule avait rendu célèbre, et le serrurrier Darroux fils. L'habileté de celui-ci et de ses émules est témoignée par les marteaux de porte et les belles rampes d'escalier, les balcons et les appuis de fenêtres qui abondent cours Pasteur et Victor-Hugo, rue Sainte-Catherine, pavé et quai des Chartrons, ailleurs encore, — dans tout Bordeaux pourrait-on dire. Puisque les nécessités de l'édilité, la variation des fortunes et des goûts empêchent la conservation intégrale de ces trésors d'art, il semblait que Bordeaux fut tout désigné pour constituer avec les débris de la vie
ii4
d'autrefois et les épaves de ses hôtels, un musée d'art décoratif d'une importance exceptionnelle.
Cependant il n'en est rien. Cette ville si riche, après avoir longtemps gardé dans des caisses, les bibelots, les faïences, les ferronneries provenant d'immeubles municipaux ou de legs, a enfin déposé le tout dans une propriété suburbaine, la maison Carrère, dont l'accès n'est rien moins que facile, par suite de l'absence de tout moyen de locomotion. Cependant les objets réunis exigent plus qu'une rapide visite. Ils méritent même Un examen minutieux. On y trouvera de précieux spécimens de
Titien : le Triomphe de Galathée.
l'holo Cliambon.
faïence bordelaise, notamment un grand vase à pharmacie à décor jaune d'oxyde de manganèse, qui est de toute beauté. A ses côtés se trouvent quelques meubles de la Renaissance, des panneaux, une importante collection d'armes et surtout d'admirables pièces de fer forgé exécutées naguère en vue de l'accession à la maîtrise.
Le visiteur y admirera encore de riches lampadaires XVIIIe siècle, en bois sculpté, provenant des Dominicains et ayant servi en 1793, au culte de la Raison.
Dans leur ensemble les objets réunis à la maison Carrère ont un caractère essentiellement bordelais. Cependant il sV mêle de l'étrusque, de l'égyptien et du romain. C'est ainsi qu'on y voit un très bel Hercule Pacifer, statue de bronze trouvée à Bordeaux qui serait beaucoup mieux à sa place au musée des Antiques installé à la Bibliothèque de la Ville. Il est vrai qu'à cette même maison Carrère, une charmante Visitation,
LES MUSEES
ii5
du XVe siècle, est reléguée parmi les antiquités égyptiennes ï C'est là aussi que se trouve certain beau buste d'homme du XVIIIe siècle qui mériterait d'être identifié. Mais ici, comme dans les autres musées de Bordeaux, étiquettes et notices font défaut.
Il faut souhaiter que la Ville trouve pour loger ces trésors un endroit digne d'eux : c'est-à-dire un de ces spacieux hôtels qui abondent encore en ville.
Photo Chambou.
Paul Véronèse : Sainte-Famille.
C'est au centre de Bordeaux et dans un endroit charmant, le jardin de l'Hôtel-de- Ville, que se trouve le musée des Beaux- Arts. On y parvient soit par les vieilles rues bordées de beaux hôtels qui partent du cours de l'Intendance, soit par le cours d'Albret dont les lignes d'arbres cachent à demi des maisons dont certaines sont, nous ne nous lasserons pas de le répéter, de véritables bijoux.
Les œuvres d'art occupent deux galeries parallèles placées en bordure du jardin, sur les rues Montbazon et de Rohan. Ces constructions sans étage sont terminées sur le cours d'Albret par deux pavillons plus élevés. Le plan primitif comportait une troisième galerie avec arcades
qui devait longer ce dernier cours et se souder aux pavillons extrêmes.
Il faut se réjouir de l'absence de cette troisième galerie qui eut encaissé le jardin et masqué l'harmonieuse architecture de l'Hôtel-de- Ville. Toutefois, constatons que les constructions du musée sont, dés maintenant, insuffisantes. Quoique les tableaux montent jusqu'aux frises, nombre d'oeuvres ont dû être retirées faute de place. Un legs important risquerait fort d'embarrasser la municipalité bordelaise et cependant pour belles que soient les collections du musée, on ne saurait dédaigner aucun accroissement qui rendrait plus glorieux et plus significatif le trésor artistique accumulé par Bordeaux et ses amateurs d'art.
Le musée de Bordeaux est l'un des vingt-deux musées départementaux dont la création fut décidée dans l'arrêté le 14 fructidor an VIII (179g), par le Premier Consul. Classé le second sur la liste, il bénéficia d'un choix exceptionnel d'œuvres d'art prélevées sur les richesses accumulées au Louvre et provenant des anciens palais royaux, des églises, des couvents supprimés et aussi, des pays étrangers d'où elles avaient été ramenées par nos armées triomphantes.
De 1803 à 1805 le nombre des envois de l'Etat s'éleva à quarantequatre toiles qui, jointes aux peintures et sculptures que possédait la ville, constituèrent les éléments d'un premier musée. Celui-ci s'enrichit dans la suite du legs de l'orfèvre Doucet (1805) et des donations de Duffour- Dubergier (1861), Fieffé Montgey de Lièvreville (1862), Gardère (1903), et de beaucoup d'autres moins importants. Avec le concours de Charles X, la ville put acquérir en 1828, pour une somme dérisoire, 20.000 francs, la très belle collection du marquis de Lacaze, homonyme du célèbre amateur parisien. Enfin, la société des Amis des Arts de Bordeaux, a, depuis 1851, date de sa fondation, enrichi le musée d'œuvres d'un exceptionnel mérite, parfois de chefs-d'œuvre.
Le musée de Bordeaux a eu à déplorer des sinistres. Par deux fois, le feu a décimé ses collections. Installé primitivement dans l'une des salles de l'Académie des Sciences et Belles-Lettres (18 10), il fut transporté en 1819 dans l'aile droite du Palais-Royal, aujourd'hui Hôtel-de- Ville. C'est dans ce local qu'éclata l'incendie de 1862 qui fut surtout funeste aux précieuses archives municipales. Réunies après le sinistre dans une galerie provisoire élevée sur la terrasse du jardin de l'Hôtelde- Ville, les œuvres d'art réintégrèrent pour leur malheur, en octobre, 1870, les salles de la Mairie. Le 7 décembre, le feu se déclarait et détruisait entre autres richesses, une admirable Chasse au Lion, de Delacroix dont il ne reste plus maintenant qu'un fragment. Les tableaux furent
LES MUSEES
1, époque
alors transportés au Jardin-public où ils restèrent jusqu'en 1 où ont été inaugurées les galeries actuelles.
La galerie des maîtres anciens s'enorgueillit d'un important Pérugin, la Vierge, V enfant Jésus, saint Jérôme et saint Augustin qui provient de l'église des Augustins de Pérouse. C'est dans le lot italien, l'œuvrecapitale du musée et aussi, avec quelques peintures intéressantes prove, nant de la collection Campana, mais dont les attributions sont à réviser
l'hoto Chambon.
Tiepolo : Éliézer et Rébecca.
l'une des rares productions antérieures au XVIe siècle, qui se trouve à Bordeaux.
Il faut, ensuite, faire un saut et arriver à Titien ou, du moins, aux productions de son école. Car, la plus importante, le Triomphe de Galathée, œuvre d'une grande délicatesse, est donnée piir certains à Varotari. Quant à la Madeleine provenant de l'ancien cabinet du roi et gravée sous le nom de Titien, du vivant même du peintre, elle a été tant retouchée, réparée que tous ses parchemins n'arrivent pas à lui éviter aujourd'hui les hésitations des connaisseurs. On est plus à l'aise avec Véronèse représenté par une Sainte Famille, une Adoration des Mages et une Femme adultère. L Adoration des Mages n'est qu'une esquisse
mais charmante. Quant à la Sainte Famille exécutée dans une gamme claire d'une délicatesse infinie elle vaut par le charme du sujet, le joli mouvement delà Sainte offrant des fleurs à l'enfant Jésus.
En 1803, lors de la fondation du musée de Bordeaux, les Bolonais et leurs imitateurs génois, romains ou napolitains étaient au comble de la faveur. Depuis il y a eu revirement et on leur a reproché un réalisme
brutal et des tonalités sombres. Après avoir exagéré l'admiration on a été trop loin dans le mépris. Certaines œuvres du présent musée plaident éloquemment en leur faveur.
Telles : La Vierge et V Enfant Jésus sur un fond de paysage, de Piètre de Cortone, Le Guitariste, de Preti, admirable peinture, Jésus lavant les pieds de ses Apôtres, de Giuseppe Cesari, Bergère et son troupeau de Castiglione. On est véritablement pris par le grand caractère de ces peintures d'un réalisme que préparait dès le XVIe siècle, Schiavone dont il y a ici une belle œuvre : Italiens se battant à coups de poignard.
Et puis le réalisme de ces maîtres n'était-il pas une réaction nécessaire ? La froide, compassée Sainte Famille, deVasari que l'on voit à Bordeaux, est là pour prouver qu'après Léonard, Michel-Ange, Raphaël, il était nécessaire d'élargir, même au risque de se tromper, le domaine où l'art trop savant étouffait de perfection.
Il fallait plus de liberté. Une liberté qui permît à Tiepolo d'exécuter VElié^er et Rébecca, à Magnazco, son paysage avec figure, d'une facture large et aisée de peintre de décor, à Luca Giordano, enfin, trois œuvres comme le Conciliabule et Assemblée de religieux (donnés à
Photo Chambon.
Goya : Une Parque.
LES MUSEES
Ribera), Le Philosophe (donné à Murillo). M. Gonse, fort justement les restitue à ce « Fa presto » qui allait vite parce qu'il était excellemment doué et qu'il savait beaucoup.
Bordeaux, si près de l'Espagne, Bordeaux où passèrent naguère tant de trésors d'art arrachés aux couvents et aux palais de la péninsule par les généraux victorieux de l'Empire Ier était, semble-t-il, susceptible de grouper un ensemble exceptionnel de maîtres de l'autre côté des monts. Il n'en est rien cependant. Mais les quelques œuvres de l'école espagnole qui proviennent des collections Lacaze et Duffour- Dubergier sont méritoires. L'une même, un Portrait de peintre, de Pedro Moya, est admirable. Le Saint Antoine de Padoue en extase qui ne serait qu'une copie ancienne de la même œuvre de Murillo conservée au musée de Berlin, n'en est pas moins le reflet excellent d'une composition remarquable et La Vierge et V Enfant Jésus donnée seulement à l'école de Murillo, une peinture pleine de charme. Que le Portrait de don Luis de Haro soit ou non du même maître, il n'impose pas moins par son grand caractère.
Le musée de Bordeaux conserve aussi de Cîoya, une laide, étrange Parque sollicitée par deux vieillards lippus, vicieux et sournois. Conçue dans une gamme sombre, exécutée par touches robustes, plus sculptée
Photo Chambon-
Eugène Delacroix : La Grèce expirante sur les ruines de Missolonghi.
T2o BORDEAUX
que peinte, cette œuvre s'apparente aux plus étranges des célèbres Caprices. Mais si l'on songe que Goya vécut à Bordeaux, qu'il y travailla beaucoup, c'est peu pour le musée. Gn voudrait voir parallèlement quelques échantillons de la manière impressionniste du fougueux peintre ou même un pendant à la Parque, et de même qualité.
Quoique le Martyre de saint Georges de Rubens, et le Martyre de saint Just du même maître, soient deux tableaux remarquables, que l'on sache que le second fut commandé à Rubens par Balthasar Moretus et qu'il provient de l'église des Annonciades d'Anvers, ce n'est pas vers ces deux œuvres que se dirigeront ceux qui connaissent bien Rubens. Ils savent qu'il y a mieux ailleurs. Mais ils s'intéresseront à un Enlèvement de Ganymède, exécuté d'après Rubens par Van Diépenbeck, un de ses meilleurs élèves, et avec un plaisir infini ils admireront un très beau Pierre Breughel le vieux, la Fête de la Roseraie, où toute la fantaisie du bon peintre est incluse. Ils aimeront aussi cette toile exceptionnelle dans l'œuvre de Van Goyen qui représente un grand et vieil arbre au tronc tourmenté, au pied duquel une bohémienne dit la bonne aventure à des paysans. C'est là une admirable et puissante page de paysage plus près de Rembrandt que de Ruysdaël, une peinture exquise d'un accent qu'on ne retrouve que rarement dans les innombrables vues de la Meuse que Van Goyen exécutait superbement mais en laissant percer une certaine lassitude pour ce sujet trop répété. Tandis qu'ici, comme le dessin est ferme, comme la pâte coule ample, claire et lumineuse. Et les personnages, comme ils sont bien posés et naturels !
D'autres excellentes toiles sont encore à citer : du bon et véridique peintre Sieberechts, un Paysage avec figures, de Jan Looten, autre Paysage de grand caractère, de Palamades Stevens, une Réunion de famille, de Brakenburgh, une joyeuse Tabagie; une nature morte de Peeter Van Overschie, enfin un beau, un très beau Craesbeke : Joueurs dans un cabaret, d'une touche large et spirituelle. Des Paysans écoutant un joueur de violon, sont attribués à Benjamin Cuyp; d'Ellinger, une composition d'une belle tenue décorative : Mars chassé du Temple de la Paix par Minerve.
Un maître domine de son génie l'école française. Sauf au Louvre, nulle part ailleurs Delacroix n'est, je crois, aussi bien représenté qu'à Bordeaux. Il y a la qualité, il y a la quantité. Jugez ! Cinq Delacroix, dont trois capitaux : La Grèce expirante sur les ruines de Missolonghi, œuvre éloquente qui vaut par la composition savante, la grada-
LES MUSEES
tion de l'effet autant que par l'émotion et la couleur, la Chasse au lion, grande toile mutilée par l'incendie de 1870 mais dont la partie subsistante crie la fougue et l'audace de son auteur, enfin, Boissy d'Anglas à la Convention nationale, le /er prairial an III. Cette page célèbre n'est pourtant qu'un premier jet, mais qui atteint d'un seul coup au sublime tant il y a de fougue, de colère, de mouvement dans cette vision — je n'ose dire « composition » car la composition implique la froide réflexion — qui a une tenue qu'en viraient bien des œuvres longuement mûries. Delà-
Gros : Embarquement de la duchesse d'Angoulême à Pauillac.
Photo Chambon.
croix exécuta son Boissy cTAnglas à l'occasion d'un concours. On choisit un projet plus académique. Le Boissy cVAnglas du musée de Bordeaux provient de la collection de M. A. Larrieu qui l'avait acheté 40.000 francs à la vente Saulnier. Au prix où l'Etat s'offre tant de croûtes, c'est pour rien.
Par un heureux hasard, la seconde place est dévolue sans conteste à un grand peintre qui apparaît aux amateurs d'art comme le précurseur incontestable de Delacroix. Il s'agit de Antoine-Jean Gros, représenté par une seule œuvre, mais capitale : Embarquement de Madame la duchesse d'Angoulême à Pauillac. Exécutée en 1820, cette belle peinture a toutes les qualités qui assurent à Gros une si haute place dans l'École française : science du groupement, souci de vie, sentiment bien moderne du costume.
Il fallait que son génie fût très puissant pour qu'à une époque où se trompant sur lui-même, il s'efforçait au classicisme outré, il ait pu néanmoins peindre cette maîtresse œuvre et la parer de tous les attraits du pittoresque et de la couleur.
Mais reprenons Tordre chronologique. Dans la galerie de la peinture française l'œuvre la plus ancienne est une Pieta provenant de l'église Sainte-Croix. On doit l'attribuer à un primitif de l'Ecole franco-espagnole. Le XVIe siècle est représenté par un petit portrait de femme daté : 1587. Du XVIIe, peu d'œuvres et aucune particulièrement intéressante. Toutefois on citera le Baptême de Constantin, par Louis Boullongne et une Présentation au Temple, de Restout.
Pour le XVIIIe il semble que Bordeaux alors en pleine prospérité eut dû attirer des portraitistes célèbres. Il n'en est rien : pas de Rigaud, ni de Troy. Le portraitiste en faveur est, alors, Tanversois Lonsing. C'est un artiste lourd, commun dans la couleur et le dessin, mais qui s'efforce d'être véridique. Le musée de Bordeaux conserve son effigie par lui-même et un portrait du duc de Duras.
Durant les vingt dernières années du XVIIIe siècle et les premières du XIXe, Bordeaux posséda un peintre local autrement savant et intéressant. Pierre Lacour avait fait son apprentissage à Paris, sous la direction de Vien et aux côtés de David. Mais son métier appris il s'était hâté de retourner dans sa belle ville natale et avait ainsi échappé, en partie du moins, à la révolution classique provoquée par David, devenu célèbre. Son talent souple, proche parent de celui de Boilly, mais plus ferme et plus savant lui permit de s'attaquer à tous les genres, à tous les styles avec un égal bonheur. Cependant c'est le Lacour XVIIIe, portraitiste et anecdotier, qui nous intéresse le plus. Les appartements de l'Hôtel-de- Ville conservent de lui, nous l'avons dit, de gracieuses grisailles à la manière de Sauvage. Le musée de Bordeaux possède outre des scènes bibliques ou religieuses comme Lot h sortant de Sodome, d'un caractère xvme siècle, et un Saint Paulin, plus classique, un portrait d'acteur costumé en Scapin, œuvre solide, véridique, exécutée avec cette touche légère, transparente, vivifiant le trait sans l'abolir qui réussit si bien à son ancien condisciple David, dans l'exécution de quelques-uns de ses plus beaux portraits. Mais, pour beaucoup, pour tous les amoureux de pittoresque, pour tous les amis du vieux Bordeaux, ce portrait est primé par une œuvre amusante comme un conte de Diderot et précieuse à l'égal d'un document. Nous voulons parler de la Vue d'une partie du port et des quais de Bordeaux dits des Chartron et de Bacalan. Le long des quais,
LES MUSEES
chacun va, chacun vient ; les uns travaillent, les autres bavardent. Et parmi la foule des gens de toute condition qui circulent il est facile de reconnaître mainte notabilité et même le peintre qui s'est représenté un calepin à la main et dessinant. Et ce ne sont pas seulement les gens qui sont reconnaissables, mais encore le décor, les constructions. Les logis Louis XV et Louis XVI qui bordent les quais, la maison Fenwick avec
Deraarne : Halte de voyageurs.
l'hoto Chnmbon.
ses deux rostres, sont indiquées avec une minutieuse exactitude. Et tout cela est joliment peint, plein d'air et de lumière.
.Mais Pierre Lacour a encore un autre mérite. Il fut le premier conservateur du musée de Bordeaux et sa bonne grâce, son aménité amenèrent à ce musée maint don précieux. C'est ainsi que, dès 1806, le legs de l'orfèvre Doucet, grave et douce figure à la Vergnaud dont on voit l'effigie peinte par Lacour parmi les œuvres exposées, est le fait des relations amicales qui s'étaient nouées entre l'artiste et l'amateur.
Vers le même temps travaillait à Bordeaux, Jean Briant, représenté par une Vue de Tivoli.
Du XVIIIe siècle, le musée de Bordeaux tient encore un Portrait de jeune femme, par Nattier. C'est paraît-il l'effigie d'une fille de Louis XV.
L'œuvre est inachevée mais d'un grand charme. Cette autre aimable personne qui tient une fleur est Mme Duchâtelet. La toile n'est qu'une copie de la main de Marianne Loir, croit-on, d'après un original dû à Nattier. Demarne était un bon peintre et sa Halte de Voyageurs, vibrante de soleil, étoffée de figures spirituellement indiquées doit compter parmi ses meilleures productions. Deux dames que l'on suppose être 3Ime Tallien et >Ime Récamier ont été réunies sur la même
Corot : Le Bain de Diane.
l'hoto Chambon.
toile par Mlle Gérard. L'œuvre est charmante. Gamelin, le divers et changeant Gamelin, tour à tour rude et précieux, affecté et classique, affirme ici le côté gracieux de son souple talent dans quatre petites scènes néo-antiques, tout à fait délicieuses.
Une admirable nature-morte est donnée à Chardin. L'attribution peut être contestée, mais non la qualité de l'œuvre.
Le nom de Lancret se lit sous une Fête champêtre et celui de Eisen, sous de petites scènes villageoises bien peintes.
De Sauvage, le peintre de grisailles, une perle, Nymphe et Satyres. Une importante toile de Carie Van Loo, Auguste se fait prêter serment de fidélité par des princes barbares dans le temple de Mars le Vengeur, a l'agrément de n'être pas terminée. On peut ainsi se rendre compte de la pratique magistrale d'un des artistes les plus habiles du XVIIIe siècle.
LES MUSEES
C'est encore au xviii0 siècle qu'appartient, par l'esprit et la couleur, la gracieuse Leçon de Labourage, de Vincent, ce peintre qui fut trop souvent ennuyeux.
L'École française du XIXe siècle est copieusement représentée à Bordeaux. Il y a le meilleur et le pire. Mais c'est grande sagesse de ne rien négliger. Car dans le morose il y a quelquefois de l'imprévu. Je n'en veux pour preuve que V Arrivée de Jacob en Mésopotamie, de Heim,
Diaz : Forêt de Fontainebleau.
l'hoto Chambon.
œuvre en clair-obscur, avec des violences de lumière et des partis pris de décoloration qui accusent des figures dont Ingres ni Puvis de Chavanne ne répudieraient la silhouette.
Fuyons les productions de Jouy et regrettons que le nom de Lethière qui fut, parfois, si intéressant soit rappelé par un néfaste Saint Louis. Mais arrêtons-nous devant le portrait de la Maréchale Junot et son fils, peints sur un fond de paysage par Pellegrini. C'est aussi durant l'Empire que Léon Pallière exécute son Berger au repos, qui a du style. Un peu plus tard, G. de Galard se faisait apprécier dans de documentaires lithographies de types bordelais et dans des portraits de la valeur de ceux de M. et Mmc Marandon de Montai.
Le spirituel illustrciteur Jean Gigoux est bien ennuyeux dans une Clêopâtre où les rubriques académiques s'amalgament aux expédients romantiques. Par contre le Tint or et peignant sa fille morte, de Léon Cogniet restera parmi les productions les meilleures de l'école française du xix° siècle. La France héroïque est honorée dans un Waterloo de Bellangé et une Tranchée devant Sébastopol, de Pils.
Après la tempête, la quiétude :
Une amusante scène d'intérieur, spirituellement saisie par Duval- Lecamu, retient.
Ah! Si Court n'avait peint que des œuvres égales à l'effigie qui voisine au musée de Bordeaux avec les deux excellents portraits de fillette de Mon voisin, autre dévoyé que compromet une Bataille de De na in!
Un curieux artiste , un peu oublié , Henri de Beaulieu, est représenté par une toile saisissante : le Duel* œuvre étrange, ardente, bien digne de son curieux pinceau. Des amis avaient posé.
On reconnaît un Rochefort et un Daudet, jeunes. De Tassaert :
Communion des premiers chrétiens. Le nom de J.-A. Guignet, un peintre romantique oublié quoiqu'il eût de la fougue et autant de dramatique que Decamps, se déchiffre sur deux œuvres caractéristiques : Ravisseurs gaulois et Reîtres au repos.
Avec ce que possède le musée, on aurait, au besoin, une idée excellente de l'école moderne de paysage. Tous les maîtres, depuis Aligny et Corot jusqu'à Harpignies, y sont présents avec des œuvres caractéristiques. Aligny, comme toujours, s'affirme dessinateur parfait et coloriste pitoyable. Mais Corot, lui, resplendit avec une œuvre supérieure : le Bain de Diane qui date, au reste, d'une époque excellente : 1858. Tout ce qu'aime le maître de Ville-d'Avray, tout ce qu'il rend si bien : le ciel, l'eau, les
Photo Chambon.
J.-L. Lemoyne : L'ingénieur Duplessis.
LES MUSÉES
grands arbres, se trouvent dans cette claire page parée par la pudique nudité de blanches nymphes.
Voici, Paul Flandrin dont le classicisme s'allie à un goût véritable de la nature, voici Paul Huet qui fut un initiateur, avec les Falaises d'Houlgate, voici Cabat avec une importante et belle composition, Rivière, bois et prairie, un peu déparée par une couleur ennuyeuse.
Rarement se rencontre un Diaz de la qualité de celui de Bordeaux. Ce n'est pas en effet une peinture de marchand avec la lumière artificielle et les belles filles deminues qui achalandèrent la signature du maître, mais, un coin de nature où est évoqué toute la grandiose splendeur de la forêt de Fontainebleau. A côté, un Daubigny adorable : des Bords de l'Oise, tout blonds de lumière. Ces deux dernières peintures proviennent ainsi que le Bain des Nymphes de Corot, des intelligentes expositions organisées par la Société des Amis des x\rts.
Mais que ne doit pas le musée de Bordeaux à cette Société? On se rendra compte
de la valeur des trésors qu'elle a su retenir quand il sera parlé d'un certain bronze de Barye.
Des Bœufs de labour représentent excellemment Troyon. De Français, un groupe d'arbres puissants battus du vent de mer, par un jour d'hiver, est d'un dramatique intense. Harpignies est en nombre et en qualité à Bordeaux. D'abord une œuvre ancienne, une Vue du Vésuve, très inspirée de Corot, puis des toiles de sa définitive manière provenant du legs Gardère. Voici Ziem avec une peinture de sa meilleure époque: Soleil couchant sur les bords de VAmstel, daté de 1869.
l'hoto Chambon.
J.-B. Lemoyne : Montesquieu.
Le musée de Bordeaux possède aussi une toile qui joue un rôle historique dans l'histoire de l'École française de paysage du XIXe siècle. Il s'agit de Y Appel dans les Bruyères de Charles Chaplain. Cette peinture exécutée au moyen des terres et de quelques rehauts de rouge et de bleu, présente par sa technique, le sujet et la façon dont il est traité, de frappantes analogies avec les œuvres de Millet. Le piquant, c'est que Y Appel dans les Bruyères leur est antérieur : il fut exécuté en 1847 alors que Millet, qui n'avait pas encore trouvé sa voie, gagnait péniblement sa vie en exécutant des nudités. Les rôles devaient être peu après intervertis, lui, devenant le chantre de la glèbe et Chaplain le chroniqueur des grâces, des femmelettes poudrées et enrubannées.
Par d'intelligentes acquisitions, la générosité du peintre Gardère, qui prouve son talent dans des Ajoncs en fleurs, le musée de Bordeaux est riche d'œuvres caractéristiques d'artistes contemporains : Ophélie, d'Élie Delaunay, Toilette de Vénus, de Paul Baudry, la Salutation angélique, de Luc-Olivier Merson, la Lecture de la Bible, de Ribot, Illusions perdues, de Henri Martin; œuvres de J.-P. Laurens : le Pape et VInquisition, de Benjamin Constant : Prisonniers marocains, de Roll qui possède là une de ses meilleures peintures, la Convalescente, d'une distinction si supérieure. A côté, son. portrait, par luimême. Le visage du fin connaisseur qu'était le vicomte Both de Tauzia est perpétué par un portrait ébauché, mais vif et observé, de son ami Bonnat.
Bordeaux au XIXe siècle a donné le jour à plusieurs artistes intéressants. A Diaz,déjà cité, il convient de joindre Brascassat, Joseph Félon, peintre et sculpteur, toujours élégant, Rosa-Bonheur, Chaigneau, Dauzats, voyageur infatigable, peintre honorable, mais que recommandent surtout ses aquarelles et ses dessins, John-Lewis Brown dont on voit ici deux œuvres qui prouvent que cet artiste exquis n'était pas uniquement le portraitiste des cavaliers mondains chevauchant des bêtes de race, qui ont fait sa réputation parisienne. L'une, le Jour de sortie des pensionnaires, datée de 1866, est le plus majestueux défilé de cacatoès que l'on puisse souhaiter. Et avec quelle sûreté de dessin, quelle richesse de palette, l'allure, les tonalités riches du plumage des beaux oiseaux, sont rendues! L'autre, Mont- Saint-Jean, tj juin 181 5, est un coin de bataille d'une vérité stendhalienne.
Mais ces artistes ont été absorbés par Paris. Bien au contraire, Léonce Chabry nous offre l'attrait d'être resté fidèle à la région qui l'a vu naître. Non qu'il soit demeuré timide en son coin : il voyagea, visita la Belgique, l'Egypte et partout où il pose son chevalet, il fit œuvre intéressante. Mais c'est surtout les Pyrénées et les Landes qui l'ont
LES MUSEES
retenu et inspiré. Le musée de Bordeaux possède de lui, riches de pâte et curieuses de tonalité, la Vague à Roy an et la Vallée d'Arreau. Ces deux toiles n'auraient rien à redouter du voisinage de Courbet avec lequel Chabry a quelque parenté, sans cependant lui ressembler. Bien que né à Genève, Baudit peut être revendiqué par Bordeaux. Comme le Charentais Auguin, auteur d'un Jour d'été à la. Grande-Côte, il s'y fixa tôt et les paysages de la Gironde et des Landes Vont fréquemment inspiré.
Photo Fourié.
Statue du maréchal d'Ornano (Musée des Antiques).
Toutefois son œuvre la meilleure est, au musée de Bordeaux, un Clair de lune en Bretagne.
La lignée des bons artistes n'est pas épuisée à Bordeaux. L'art contemporain ne s'enorgueillit-il pas des noms de Lobre l'admirable évocateur des choses d'autrefois, de C.-II. Dufau, des frères Lucien et Gaston Schnegg qui perpétuent librement, le premier la tradition des grands décorateurs du XVIIIe siècle, le second, celle des imagiers de nos cathédrales. N'est-ce pas de Bordeaux que nous viennent ces natures mortes signées Félix Carme et qui ont eu tant de succès dans les derniers salons?
La petite collection de gravures et de dessins installée à l'étage supérieur d'un des pavillons du musée, groupe une partie de l'œuvre d'un autre
i3o BORDEAUX
bon artiste bordelais, le dessinateur-graveur Ludovic Lalanne . Ses notations vives, rapides, spirituelles, semblent par leur nombre avoir un peu dérouté les collectionneurs contemporains. Mais nul doute que l'estime à laquelle elles ont droit, n'augmente avec le recul des années. Lalanne fut un admirateur compréhensif des vieilles cités pittoresques, de leurs rues bordées de maisons branlantes, des canaux de la claire Hollande dans lesquels les grands bras des moulins se reflètent en faisant des signes.
On a plaisir à rencontrer aussi, trois belles et rares lithographies de Goya : Toros; deux intéressantes feuilles de croquis donnés à Jean Cousin, des dessins d'Elie Delaunay et de Rosa Bonheur. Les dessins et eauxfortes de Léo Drouyn arrêteront aussi, car leur auteur fut non seulement un artiste, mais aussi un des plus sérieux archéologues bordelais.
Mais, malgré l'intérêt de ces quelques pièces, il faut reconnaître que le musée de Bordeaux a encore beaucoup à faire pour réunir la collection de dessins, anciens s'il se peut, modernes si le passé se dérobe, que tout musée important devrait tenir à honneur de posséder. Le dessin n'est-il pas le commentaire indispensable du tableau, la trouée de lumière qui fait comprendre mieux la volonté d'un artiste ? — Dans les mêmes salles se trouve une précieuse série de monnaies et de jetons bordelais.
La section de sculpture possède du florissant XVIIIe siècle quelques belles œuvres. C'est d'abord un buste somptueux de l'ingénieur Duplessis, par Jean-Louis Lemoyne. Comme Coysevox, son maître, Jean-Louis savait allier à l'ampleur décorative la vérité expressive. Il légua cette dernière qualité à son fils, ce Jean-Baptiste Lemoyne qui allait avoir l'honneur de portraiturer deux fois Louis XV et devait modeler la statue équestre destinée à la place Royale. Rien n'est plus criant de vérité que le buste de Montesquieu qu'a exécuté Jean-Baptiste Lemoyne." Autant la présentation de l'ingénieur Duplessis coiffé d'une abondante perruque est théâtrale, autant le buste de Montesquieu est simple. Point de perruque, une chevelure peu abondante, encadre une physionomie fine, observatrice, dont la bouche se plisse, sous l'empire d'une pensée intime. Le menton est délicat et haut le front. Le col sort de linges sans plis prétentieux, « Faites des bustes » ne cessait de répéter au sculpteur, Diderot dans ses Salons. Car le philosophe n'aimait pas les monuments de Jean-Baptiste. Notre époque qui n'est pas gâtée de ce côté, le trouve bien injuste. Cependant il faut se contenter de peu et à défaut de la statue équestre fondue par la Révolution, admirer la réduction que conserve le musée de Bordeaux.
Nous avons dit incidemment que le musée possédait sept des maquettes
LES MUSÉES
exécutées par Berruer pour la décoration de l'acrotère du péristyle du Grand-Théâtre. Ces sept statuettes, modèles très poussés, de la hauteur d'un mètre, représentent : Cleo, Euterpe, Junon, Calliope, Vénus, Uranie, Minerve. Elles mériteraient une place d'honneur au musée, cependant elles sont relégués dans les combles. Le musée de Bordeaux possédait aussi autrefois deux bas-reliefs en terre cuite de Cabirol, l'exquis décorateur de l'Hôtel-de-Ville. Ils ne figurent même plus sur la dernière édition du catalogue.
La Révolution est triomphante. Adieu amours, divinités, allégories, mascarons qui souriez sur la façade des logis ! L'heure est aux héros. Et le musée de Bordeaux accueille le Phocion de Délai stre, Y Achille, de Gourdon, le Guillaume Tell de Boizot, le froid Apollon de Lemot, auxquels viennent se joindre la Jeune fille cueillant des fleurs, de Bosio, Italienne jouant du tambourin, de Dantan aîné, Cadmus tuant le Dragon et Ajax bravant les Dieux, de Dupaty. Les Stendhaliens lui pardonneront ces deux académiques groupes, car il leur a conservé les traits de la Pasta, la grande cantatrice chère à leur maître.
Contre la froideur de cette période on s'ir iurge enfin, et le musée reçoit Le Réveil, gracieux groupe de femme et d'enfant, de J. Gautherin, le Baron de Car ayon-Lato ur , par Chapu, le plâtre du Triomphe du Silène, de Dalou, des figures de Rodin, des œuvres des frères Schnegg. Mais la merveille des merveilles est le Charles VII à cheval, bronze à cire-perdue sans retouche, exécuté par Barye à la demande de la Société des Amis des Arts qui désirait offrir un souvenir de marque à M. T.-B.-C.
Scott, l'un de ses anciens présidents. Ils lui remirent plus qu'un souvenir : un chef-d'œuvre. Ce fut sans doute l'opinion de celui-ci et de ses héritiers qui, afin d'honorer mieux le mort en perpétuant son nom, ont légué au musée cette statuette parfaite qui confond par sa grandeur et la sûreté de son exécution.
Parallèlement, à Bordeaux même, œuvre une école locale dont les meilleurs représentants furent Maggesi et Jouandot. Celui-ci avait un
l'hoto Fourié.
Saint Seurin bénissant.
(Musée des Antiques).
i32 BORDEAUX
sens certain de la grâce, mais peu de personnalité. Dans les bas-reliefs qu'il exécuta lors des agrandissements, sur le plan de Gabriel, de l'Hôtel de la Bourse, il se complut fort heureusement à rester dans la tradition du xviiic siècle. Le Repos éternel, du musée, le montre, par contre, suggestionné par la Nuit, de Michel- Ange. Maggesi a signé des statues pompeuses disséminées dans Bordeaux et de nombreux bustes parmi lesquels se remarque un Cas Unir -Pèrier conservé au musée.
Pourquoi aucune vitrine ne rappelle-t-elle le labeur de Bertrand Andrieu, ce joli sceptique qui grava tant d'ingénieuses médailles à la gloire de Napoléon et de ses sœurs avant de commémorer les grands événements du règne de Louis XVIII? Il était pourtant de Bordeaux, comme Isidore Bonheur, frère de Rosa, dont le musée peut montrer au moins une production, Vache défendant son veau contre un loup.
Après le musée clos, le musée de la rue. Place Richelieu, Monument du Président Caruot, par Barrias. Sur les allées de Tourny privées de leurs arbres, une œuvre, au milieu du désert de sable, retient : le Monument à Gambetta, modelé par Dalou. Plus loin surgit le Monument des Girondins, compliqué et trop blanc, dû au sculpteur Dumilâtre. Nous nous garderons de l'expliquer : il faut respecter les droits du cicérone. Bien qu'on ait déjà dépensé plus d'un million et demie il n'est pas. achevé. Encore un petit effort et il coûtera aussi cher que le Grand- Théâtre, sans avoir l'excuse du chef-d'œuvre. Au Jardin-Public, sur des stèles sont placées, ici et là, des effigies d'artistes et de poètes bordelais parmi lesquels on remarque la fine et mélancolique figure de Léon Valade. Une place modern-style, la place Larrieu, est ornée d'une fontaine due à M. Verlet, à qui elle valut à l'un des derniers Salons la médaille d'honneur.
Le musée des Antiques, installé au rez-de-chaussée de la Bibliothèque de la Ville, est au point de vue épigraphique un des plus riches de France. Quant aux fragments gallo-romains : bustes, frises, ils ne remontent pas au delà du Ier siècle, c'est-à-dire à une époque de décadence. Parmi eux, s'est glissé un morceau hors ligne. L'exécution sobre et élégante, les lignes pures, les plans bien établis, décèlent une origine hellénique. M. Camille de Monsignac, conservateur du musée des Antiques et des collections de la maison Carrère, le décrit ainsi dans son Catalogue des bas-reliefs gallo-romains du musée lapidaire de Bordeaux en préparation :
LES MUSÉES
« Ce fragment de stèle attique, sculpté presque en haut-relief, est en marbre pentélique. Le mort héroïsé, aux formes harmonieuses, souples et d'un [modelé excellent, est représenté jeune, debout, à demi nu et le bras droit le long du corps. De la main droite, aux attaches fines et délicates, il relève gracieusement un pan de sa chlamyde, qui lui couvre tout le dos et une partie du bras gauche. La main gauche portée en avant tient un objet difficile à définir (grenade ou pavot). La»tête, les jambes et les pieds du héros manquent. Au devant du défunt héroïsé existait un
il. Il
SSïî'-lf feitl
l'Uoto Cliauibon.
Le Musée des Antiques,
autre personnage dont on aperçoit la main et le bras droit et qui fait un geste d'adoration.
« Ce beau fragment de sculpture grecque mesure om,8i de haut, oin,65 de large et om,2Ô d'épaisseur. Il provient de la collection Durand père acquise par la ville de Bordeaux en 185g. »
On a joint à ces morceaux antiques, les épaves du moyen âge et de la Renaissance que les démolitions, les travaux de voirie ont fait découvrir. Le cloître Saint- André et l'ancien porche occidental de Saint-Seurin ont fourni mainte pièce délicate comme la belle statue de Saint Sciirin bénissant.
Les maisons privées : maisons de pierre aux délicats encadrements, maisons à charpentes de bois ont également enrichi le musée. C'est ici qu'est conservée la porte de l'hôtel d'Espaignet, la charpente de la maison Labadie, et certain délicieux encadrement de porte renaissance très parent de celui qui se trouve encore en place rue du Pont-de-la-Mousque. Enfin, au milieu du hall, très mutilée mais belle encore, s'impose au regard la statue agenouillée du maréchal d'Ornano.
Encore une fois, il faut regretter qu'aucune explication n'accompagne ces antiquités. Il est telle épave du passé, très mutilée, qui n'a d'intérêt que par son origine certifiée. Sinon elle a la valeur d'un caillou jeté sur la route.
Sur l'initiative de la Société Archéologique, un musée du vieux Bordeaux a été récemment installé à la porte de Cailhau. C'est là que, par des tableaux, des dessins, des gravures, des bibelots, le Bordeaux de jadis est ressuscité. Les dons ont vite afflué : la fruste Gaule et le précieux XVIIIe confondent leurs souvenirs qui sont au fur et à mesure classés, et logiquement exposés par les soins d'un groupe d'érudits et d'amateurs actifs qui, eux, savent doubler l'intérêt des souvenirs qu'ils exposent à l'aide de notices claires et nettes, placées à côté de chaque objet.
Parmi les dons les plus importants, je signalerai : de M. O. Miller : 200 monnaies gallo-romaines trouvées à Bordeaux ; de M. Georges Bouchon : 70 faïences décorées sortant des fabriques bordelaises du XVIIIe siècle et diverses porcelaines de même origine ; de M. Fourché : une madone du XVe siècle et une grande croix fleurdelisée; de M. Promis : un lot de porcelaines de Verneuilh. A mentionner encore, une collection de carreaux du XVIIIe siècle, décorés d'animaux, de grotesques, de chinoiseries et de ton vert, bleu, violet et jaune, provenant de cuisines de l'Hôtel Saige. On voit aussi au même musée, le dessin original de Bonfin pour la reconstruction de l'Hôtel de Ville, projet très Gabriel. (Don de Mme Vve Rullier). Un autre dessin intéressant est celui de la belle grille qui fermait naguère la Porte-Royale. (Don de M. Paul Flos.)
Le ménage Tallien est rappelé par les pistolets et le cachet de Tallien et une robe de brocart, portée par sa femme, la belle Thérésia Cabarrus. Enfin, la salle de la Herse, où sont rassemblés ces souvenirs, possède, outre la collection des écussons restitués des anciennes corporations, la bannière de la corporation des sacquiers.
Il y a encore à Bordeaux un musée de curiosités : le musée des frères
LES MUSEES
Bonie, mais nous le citons afin de conjurer les gens de goût à n'y point pénétrer. A moins, toutefois, qu'ayant lu l'immortel Bouvard et Pécuchet, de Flaubert, ils n'aient plaisir à voir une collection très parente de celle qu'auraient pu former ces deux fantoches.
Par contre, il faut aller visiter le musée d'Histoire naturelle. Il est installé dans le bel hôtel del'Isle-Perme qui a conservé un délicieux salon rond dont les lambris ont été sculptés à la fin du XVIIIe siècle avec le goût le plus fin.
l'iioto de M. Aiiitmaan.
Rétable de la chapelle des Feuillants (Musée des Antiques)
UUMIIH
Photo Neurdein
Le Palais de Justice.