LA VILLE
Si Ton est maître du chemin et de l'heure, il faut entrer à Bordeaux par le faubourg de la Bastide. On jouit d'emblée du spectacle de la Garonne large comme un bras de mer, dont les eaux balancent les voiliers et les barques qui abordent, partent, ou vers le soir, somnolent, Tancre jetée. Sur l'autre rive, que rejoint un pont de cinq cents mètres, c'est Bordeaux. La noble ville s'allonge en croissant, le long de la rivière, sur une longueur de sept kilomètres ; un ciel rose ou bleu, le matin, cuivre, feu ou pourpre vers le soir, l'enveloppe. C'est surtout au crépuscule que le spectacle est grandiose : les monuments opposent leur masse violette à la splendeur des nuées dont le reflet transforme la rivière glauque en un fleuve d'or.
Bientôt, les détails se précisent. D'abord, la ligne des quais aux constructions anciennes et régulières, un instant interrompue par la tour du Cailhau, voisine jadis de ce palais de l'Ombrière où s'assemblèrent, durant plusieurs siècles, juristes et parlementaires. Puis, en arrière, dominant l'enchevêtrement des monuments et des logis, voici la tour du Gros-Horloge, les flèches de la Cathédrale et le clocher de Pey-Ber-
land affaissé sous le poids d'une vierge de métal qui l'empêche de lutter de hardiesse avec la flèche de Saint-Michel, dressée sur la gauche. Plus loin, r église Sainte-Croix dessine sa masse trapue, dominée par une montagne d'ardoises : la toiture de la colossale gare Saint- Jean qui juxtapose son modernisme à cet archaïsme. A la pointe opposée du croissant, en aval, les mâtures pressées, les hautes cheminées des steamers sous pression témoignent, autant que les appels des sirènes, le
Les quais de Bordeaux.
Photo Neurdein.
bruit cadencé des marteaux rivant des boulons sur les carènes des navires échoués dans les bassins de radoub, de la prospérité de la cité maritime, expliquent la richesse aisée dune agglomération où le citadin est souriant et la femme douée de naturelle élé'gance.
Cependant, ces quais mouvants et leurs maisons aux lignes régulières, ces flèches et clochers ne sont que les hors-d'œuvre d'un régal supérieur. Cette façade pittoresque ne doit pas méprendre sur les beautés qu'elle enclôt. Bordeaux a atteint au XVIIIe siècle l'apogée du luxe et des joies d'art, — d'un art dont la perfection a résisté aux modes et aux révolutions. C'était alors un rendez-vous privilégié où les produits des grandes Indes affluaient, se muaient en or, assuraient la fortune à quiconque daignait être actif. A cette richesse, les Intendants voulurent donner un agréable décor. Sur le superflu, ils prélevèrent de quoi créer de la beauté. D'une
cité ir régulière, enserrée entre des marécages, ils firent une ville exquise, spacieuse et moderne, parée de constructions imposantes ou modestes, miiis toujours séduisantes par la justesse de leurs proportions et la délicatesse de leur décoration.
Car la volonté des Intendants a été servie par des artistes parfaits, architectes ou sculpteurs, qui, de pierres brutes, tirèrent de la grâce. Certaines de leurs œuvres, comme le Grand-Théâtre, les hôtels des Fermes (Douane) et de la Bourse sont très réputées ; d'autres sont presque ignorées. Nous allons nous employer à les faire mieux connaître. Certes, il sera parlé aussi du Bordeaux médiéval, de ses églises, de ses monuments, maison insistera sur le Bordeaux des Intendants, sur la vie douce et lumineuse d'alors dont témoignent à l'extérieur comme à Tintérieur maints logis élevés sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI.
Le XVIIIe siècle marqua Bordeaux d'une empreinte définitive, si profonde et caractérisée que l'impérieux et changeant siècle qui a suivi a dû s'émerveiller et passer, — respectueux.
Photo Fourié.
Cartouche sculpté par Fraiicin pour le piédestal de la statue de Louis XV. (Musée des Antiques.)
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