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L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE

Saint-Seurin. — Sainte-Croix. — Méfaits d'Abadie. — Saint-André. — Saint-Michel et

sa tour. — Autres églises.

Du 111e au XIIe siècle, ce fut pour Bordeaux comme pour tant d'autres villes jusqu'alors prospères, une ère douloureuse marquée par des guerres, des invasions, des incertitudes. On ne construit plus; on pille, on démolit. Mais voici surgir l'Aube ! Radieux, le xne siècle apporte l'espoir et cette formule constructive si profondément religieuse, artiste et logique que l'on appelle le Roman. De Cluny, de Citeaux, de Limoges où luisait encore un petit foyer d'art pur, partent des maîtres d'œuvre, maçons et sculpteurs, qui, sur les ruines de la Gaule vont édifier la France monumentale. Certains se dirigent vers le sud-ouest et leurs étapes sont marquées par les églises du Poitou et de la Saintonge; ils arrivent à Moissac

et élèvent le portail de l'église Saint-Pierre. Quand ils parviennent à Bordeaux leur éducation est parfaite. Ils peuvent interpréter avec délicatesse les légendes et les symboles; bientôt, avec science, la nature, la vie.

La ferveur populaire songea d'abord à multiplier les basiliques et les

chapelles ; les monuments civils vinrent après, beaucoup plus tard. Les modes, la politique ont condamné les seconds; les églises seules sont demeurées, non pas intactes, mais riches des embellissements apportés par chaque âge, jusqu'au commencement du XIXe siècle. Alors, elles eurent beaucoup à souffrir du fait des architectes des Monuments historiques. Celles de Guyenne furent particulièrement maltraitées leur entretien ayant été confié à un architecte, choisi parmi les plus orgueilleux et les moins compréhensifs : Abadie.

Au moment où les constructeurs de cathédrales parvinrent à Bordeaux, vers la fin du XIe siècle, la ville possédait un sanctuaire déjà célèbre au temps de Grégoire de Tours. La chrétienté le parait des plus belles légendes. Il était hors les murs, très exposé aux pillages ; mais plus forte que tout était la foi et celle-ci annihilait la puissance dévastatrice du fer et du feu. Il portait le nom de l'évèque Saint-Seurin dont il possédait la dépouille et le nombre des actions belles ou miraculeuses du saint,, s'augmentait d'âge en âge. Près de Saint-Seurin était une nécropole dont

Photo Neurdein

Église Saint-Seurin (portail méridional).

la célébrité égalait celle des Alyscamps. Elle avait été, croyait-on, consacrée par Jésus-Christ assisté cle sept évèques. Aussi est-ce à cette terre sacrée que Charlemagne avait confié, au retour de Roncevaux, les corps des preux tombés autour du paladin, tandis qu'il déposait sur l'autel de la basilique le clair oliphant qui avait sonné en vain.

Nul endroit n'était donc plus digne du zèle des constructeurs libérés du cauchemar de l'an

L'édifice élevé par la ferveur des foules dès l'aube du XIIe siècle est demeuré à travers les âges, mais chaque époque lui a apporté sa parure. « Par son chevet rectangulaire, par ses travées carrées, par les berceaux transversaux qui épaulent la maîtresse voûte, celle-ci établie sur croisée d'ogives, Saint- Seurin tient de l'église a coupole », dit M. J. Brutails, l'érudit archiviste de la Gironde. Le porche ouest est du XIe siècle; le chevet du XIT, une partie de la nef du XIIIe, les chapelles des xiv°-xve ainsi que le portail sud terminé seulement au XVIe siècle. On a, depuis, consolidé, modifié, ajouté, plus ou moins pittoresquement, jusqu'au jour

où les pédants ont sévi. C'est ainsi qu'en 1830, le porche ouest du XIVe siècle qui était en saillie et décoré de statues a été remplacé par une caricature néo-romane dont les détails jurent avec ceux du portail ancien qu'elle précède.

La basilique située à l'ouest, un peu en dehors du centre de Bordeaux, maintenant encore, est précédée d'une esplanade plantée d'arbres qui porte un joli nom : Allées d'Amour. Sauf le nom, ces allées n'ont rien de particulièrement poétique : leurs arbres sont moyens et n'appor-

Photo Fouric

Église Saint-Seurin.

Siège épiscopal en pierre (xv° siècle).

ï8 BORDEAUX

tent ni ombre, ni mystère. Mais ils offrent l'avantage d'encadrer Saint- Seurin d'un décor de verdure proportionné aux dimensions du monument. Et puis, en mai, une foire fleurie s'installe sous ces allées.

Si Ton entre par le porche ouest, voisin d'un joli clocher roman, Saint-Seurin semble mi-enfoui en terre. Ce regrettable exhaussement du sol, qui remonte aux années 1700 et 1701 et atteint trois mètres, fait que les chapiteaux du portail d'un roman un peu rude, se présentent presqu'à hauteur d'homme ainsi que le bas-relief du tympan qui représente saint Seurin reçu par saint Am and, évêque de Bordeaux, qui se démet en sa faveur de la juridiction épiscopale.

Mais, si l'on pénètre par le porche sud, la surélévation du sol est moins apparente et l'attention est aussitôt retenue par le joli spectacle qu'offre la riche décoration des trois baies du portail. Malgré une inégalité de technique résultant d'arrêts et de reprises et les témoignages trop visibles d'une restauration récente , cet ensemble séduit par la richesse ornementale et la délicatesse des détails. Certaines des grandes figures d'apôtres placées dans les entrecolonnements, de chaque côté de la baie centrale émeuvent, étant sobres de ligne et nobles d'expression. Aux deux extrémités ont pris place l'ancienne et la nouvelle Loi : la Synagogue, les yeux bandés et V Eglise triomphante .

Dans le linteau inférieur de la baie centrale, la plus élevée et la plus riche, est découpée une arcade trilobée sur laquelle se trouve gravée l'épitaphe du chanoine Raimond de Lafond, décédé le 2 5 juin 1267. Tout autour, des branches de vigne finement sculptées. Au-dessus, la Résurrection des Morts et le Jugement dernier épousent la forme des voussures dont les cordons sont chargés alternativement d'angelots et d'une fine décoration végétale qui se répète dans les voussures des fausses baies latérales : leurs tympans présentent, à gauche, les Saintes femmes au tombeau ; à droite, le Songe de saint Amand.

Entrons. Malgré les adjonctions des siècles, le renforcement disgracieux de certains piliers de la nef dont les voûtes s'effondrèrent à maintes reprises, la gravité romane demeure. Par des ouvertures rares et hautes, la lumière tombe vraiment du ciel, ne révèle que petit à petit les richesses disséminées ici et là et particulièrement autour du chœur qui réunit une belle chaire épiscopale en pierre finement ouvragée (XVe siècle), des bas-reliefs en albâtre inspirés parla vie des saints patrons de l'église et des stalles sculptées (XVIe siècle) . A gauche du chœur, c'est la chapelle Notre-Dame de la Rose, construction de la Renaissance dont l'art délicat se manifeste dansde jolies arcatures. On y voit une statue de la Vierge,

BORDEAUX AU MOYEN AGE ET SOUS LA RENAISSANCE ig

un retable où douze bas-reliefs en albâtre retracent la vie de Marie, enfin, deux tombeaux de doyens morts, l'un en 1550, l'autre en 1570.

Autre madone, gothique celle-là, dans la chapelle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. A l'entrée du porche ouest, chapiteau élevé, donné comme tombeau de saint Seurin ; un peu plus loin chapiteau gallo-roman

Photo Neurdein.

La cathédrale Saint- André.

provenant sans doute d'un sanctuaire plus ancien dont les épaves ont aussi contribué à décorer la crypte placée sous le chœur. Un mausolée élégant, celui de Jean-Jacques Dusault, évêque de Dax, doyen de Saint-Seurin (f 1623), placé dans le bras sud du transept rompt l'unité de cet archaïsme rude et émouvant.

Avant que le sol de l'église eût été relevé, la crypte de Saint-Seurin faisait saillie à la hauteur du chœur et prenait jour sur l'église supérieure. Elle remonte aux environs de l'an 1000, mais la plupart des co-

lonnes, fûts et chapiteaux qui soutiennent les quatre minuscules arcades séparant l'allée centrale des bas côtés, sont gallo-romains. Tout cela est peu étendu, petit, sombre naturellement, mais si juste de proportion qu'une impression de grandeur demeure. Néanmoins ce ne sont pas les fragments de dalles remontant à l'époque carolingienne, ni, non plus, les sarcophages déposés par les divers siècles et dont deux eurent jadis l'honneur d'être reproduits dans Y Abécédaire de M. de Caumont, qui attirent l'attention des fidèles. Sans yeux pour de vénérables carreaux vernissés cimentés sur un pan du mur est, ni pour les amphores disposées à l'entour, ils se prosternent devant un monument relativement moderne, qui est à leurs yeux, le tombeau de saint Fort. De très loin, les mères viennent, au mois de mai, faire passer leurs enfants sur le bloc de pierre qui le surmonte. Cependant les érudits assurent que ce saint bienfaisant n'a jamais existé : « Forte, nom neutre, dit M. Brutails, désignait quelquefois un reliquaire : il existait à Saint-Seurin un forte sur lequel on prêtait serment. Ce « forte sancti Severini » a fini par prendre aux yeux du populaire une personnalité et par devenir un saint, auquel on s'adresse pour qu'il rende forts les enfants. »

A l'autre extrémité de Bordeaux se trouve l'église Sainte-Croix qui dépendait autrefois d'une abbaye de Bénédictins. Ses origines remontent presque aussi haut que celles de Saint-Seurin, mais elles ne sont pas parées des belles légendes, des faits miraculeux qui donnent à celle-ci une noblesse particulière. Elle n'a, non plus, rien à opposer à Saint- Fort. Mais les Bénédictins étaient gens doctes, patients, et richesse et renommée, quand même, leur vinrent.

Il y a peu d'années encore, l'église Sainte-Croix présentait une façade irrégulière, mais riche comme celle d'une châsse. A l'exemple des églises du Poitou et de la Saintonge dont elle avait le type, elle était décorée audessus des portails d'une série d'arcatures romanes et de cabochons de pierre sculptée qui se répétaient sur le clocher de droite, le seul existant.

Chaque siècle avait apporté sa fioriture, sans souci de régularité. Une grande arcade ogivale, ajoutée sur la gauche, abritait par exemple une énigmatique sculpture, un cavalier, qu'en 1794 on détruisit faute de pouvoir l'expliquer. Mais la place restait, c'était encore trop. L'architecte Abadie y a mis bon ordre. Il a démoli, aligné, modifié, ajouté^ gratté, et la façade de Sainte-Croix, aujourd'hui tristement régulière est fade et impersonnelle. C'est qu'Abadie que l'on retrouvera tout à l'heure à la cathédrale Saint-André, était un terrible homme. A l'exemple de ces chirurgiens qui arrachent mais ne guérissent pas.il dédaignait de réparer r

simplement, sans gloire, les édifices que confiaient à sa « science » les fabriques ou la commission des Monuments historiques. Il démolissait, transformait et cela au prix le plus élevé. On en sait quelque chose à Périgueux, où la vénérable église de Saint-Front fut, par ses soins, si fort maltraitée.

Saint-André. — Porte du transept septentrional.

L'église Sainte - Croix qui a subi le même sort, mérite cependant encore une visite. Car, ces pauvres monuments romans ont beau recevoir tous les assauts, il reste toujours en eux quelque chose de digne et de noble : l'abside notamment a encore de la beauté. Et puis, on y trouve quelques intéressants morceaux de sculpture. Par exemple, dans les voussures de la fausse porté de droite, les Femmes aux serpents et aux cra-

pauds. A l'intérieur, se voient quelques chapiteaux romans et des médaillons sur chacun desquels est figuré un personnage tenant en main une église. Dans le croisillon nord demeure le tombeau arqué d'un évêque du XIVe siècle, dont une fine colonnette s'est détachée pour cacher de ses débris un ancien carrelage placé en avant du tombeau. D'autres tombeaux et une peinture du XIVe siècle représentant les funérailles d'un prélat, subsistent dans une galerie de cloître, convertie en sacristie. Le clocher sud, le seul ancien, renferme une voûte d'ogives archaïque.

Les peintures placées dans l'église Sainte-Croix demandent également un examen attentif. Elles proviennent de l'abba}re de vSainte-Croix et d'un couvent de Capucins occupé depuis par le grand séminaire. Les plus intéressantes, d'origine flamande, sont des copies anciennes, d'après Rubens. Elles ont un caractère bien particulier. Peutêtre sont-elles d'un élève direct du maître, artiste

Pholo de M. Brutails.

Saint-André. — Statues de la Porte Royale. habile et sûr de son

métier, mais affecté d'une sorte de daltonisme qui lui a fait transposer certains tons, notamment les rouges qui ne sont ni pourpres ni carminés, mais brique, sans que cette transposition, très sensible, nuise pourtant à l'effet général. C'est ainsi qu'une de ces copies a pu être transportée de Sainte-Croix au musée où elle tient très dignement sa place.

Mais, de tous les édifices religieux élevés à Bordeaux par le moyen âge, la cathédrale Saint-André est de beaucoup le plus considérable et artistiquement le plus beau. C'est un vaste vaisseau mesurant 124 mètres en longueur et 50 mètres de large au transept. Le chœur plus élevé

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que la nef augmente intérieurement l'impression d'immensité du monument que dominent à l'extérieur des clochetons, des campaniles et la tour isolée de Pey-Berland. Toutefois, Saint- André n'a pas la belle unité des cathédrales de Chartres, d'Amiens, de Reims ou de Paris. Point de façade non plus. A cause des remparts qu'elle touchait presque, un simple mur ferme la cathédrale à l'ouest, c'est-à-dire là où se concentre d'ordinaire l'effort ornemental des imagiers. Ceux-ci ont reporté cet effort sur les façades des deux transepts qui offrent, surtout au côté nord, un développement considérable. La façade du transept septentrional est, au point de vue sculptural, une pure merveille. Elle fut élevée en grande partie aux frais ou avec le concours de cet extraordinaire Bertrand de Goth qui, liant partie avec le roi de France , d'archevêque de Bordeaux devint pape sous le nom de Clément V et transféra le Saint-Siège à Avignon. On s'accorde à penser que la statue adossée au trumeau fut sculptée à son effigie : le personnage qui porte la chasuble et la pèlerine est coiffé de la tiare et bénit de la main droite. Reste à savoir si la statue actuelle n'a pas été refaite à une époque déjà ancienne ou réparée. Elle est en effet d'une tenue inférieure à celle des six évêques

mitres qui occupent à droite et à gauche, dans des niches surmontées de dais, les ébrasements du portail : deux portent la chasuble, deux la chape, deux autres la dalmatique. Ce sont là de très beaux morceaux de sculpture qu'augmente encore l'intérêt des physionomies. Certaines particularités révèlent des portraits. Les uns voient là les membres du clergé bordelais élevés au cardinalat par Clément V, en 1305, les autres, les évêques suffragants de la métropole ayant participé à la construction

l'hoto Fourié.

Saint- André. — Contrefort de Grammont.

des parties neuves de la cathédrale, ou encore des prédécesseurs de Bertrand de Goth au siège épiscopal de Bordeaux.

Mais hélas ! pourquoi faut-il qu'ici aussi, on ait à déplorer l'intervention maladroite des restaurateurs. La tête de Clément V a été refaite et MM. Courajod et Frantz-Marcou, dans leur beau Catalogue raisonné du Musée de sculpture comparé, du Trocadéro, ont observé que c'est

par erreur qu'une restauration a redressé la main entière du pape et altéré le geste de la bénédiction.

Le premier cordon de la voussure est décoré de dix anges placés sous des dais ; le second, de douze apôtres et le dernier, de prophètes et patriarches au nombre de quatorze. Le tympan comprend trois bas-reliefs superposés : en bas, la Cène, au-dessus, ï Ascension ; à la partie supérieure : le Christ triomphant, assis sous un dais, entre deux anges dont l'un tient la lance de saint Longin et l'autre le voile de Véronique ; deux autres anges cigenouillés portent l'un, la lune, l'autre, le soleil.

L'harmonie de l'ensemble aussi bien que la délicatesse des détails montrent à quelle perfection était arrivée la statuaire française dans le premier quart du XIVe siècle. Aussi ce merveilleux morceau architectural est-il depuis longtemps réputé. Les musées de South-Kensington, à Londres, et de Sculpture comparée, à Paris, possèdent un moulage de cet ensemble qui nécessite un emplacement de plus de 9 mètres de large sur 11 mètres de haut.

Cependant il 3^ a mieux. Au nord également, mais un peu plus à l'ouest se trouve la Porte-Rovale. Ses dimensions sont moins imposantes, mais la sculpture en est plus émouvante encore. Le portail de

Saint-André.

l'hoto de M. Amtaiann

Détail du contrefort de Grammont.

Bertrand de Goth, c'est la perfection, oui ; c'est la science plastique et décorative du moyen âge poussée dans ses plus extrêmes limites. Mais la Porte-Royale appartient à cette époque plus robuste, où la statuaire libérée d'hier de l'hiératisme, conservait cette gravité émue, dont allait ou croyait pouvoir se passer bientôt le réalisme maniéré du XVe: siècle.

La Porte-Royale remonte au temps de saint Louis. Elle a beaucoup souffert de l'indifférence des hommes. Condamnée, masquée par des constructions parasites , aujourd'hui rasées , elle apparaît

I'hoto de M. BrutaiU.

Saint-André. — Soubassement de l'entrée du transept méridional. •

mutilée, privée de quelques-unes de ses statues, mais respectable et d'autant plus belle, car on s'est contenté de rassembler les fragments épars, sans songer à les compléter et à- donner à cet ensemble l'apparence du neuf. Les statues mutilées des Apôtres ont retrouvé leur place dans les ébrasements de la porte d'entrée et ces belles figures sont si touchantes dans leur expressive simplicité que Viollet-le-Duc, bien inspiré pour une fois, au lieu de dessiner quelques-uns de ces abominables et anguleux magots que ses praticiens taillaient grossièrement, a fait mouler certaines de celles-ci en vue de les utiliser pour Notre- Dame de Paris où tant de niches vides étaient à garnir. Une petite frise figurant la Résurrection des Morts décore le linteau et souligne

ingénieusement de l'arabesque de ses obliques, la gravité verticale des ligures du tympan au sujet desquelles M. Brutails a écrit : « La composition du tympan est empreinte d'un mysticisme touchant : Jésus-Christ triomphant est assis sur son trône ; mais, autour de lui, tout rappelle son supplice : les deux personnages à genoux sont sans doute la Vierge et saint Jean, qui étaient sur le calvaire au pied de la Croix ; des anges tiennent les attributs de la Passion, le soleil, la lune, la colonne de la flagellation. Dans les voussures, des anges (l'un qui porte un ostensoir, est moderne), des saints et des saintes. »

Les figures anciennes placées dans les arcatures de la galerie qui règne au-dessus de la Porte-Royale ont, elles aussi, à souffrir du contact de quelques mannequins modernes qui jurent comme diables en paradis.

Près de cette porte se trouve le contrefort de Grammont, élevé entre 1530 et 1533 par l'archevêque Charles de Grammont. C'est un bijou où les artistes de la première Renaissance ont multiplié leur charmante fantaisie : d'ingénieux ornements atténuent ce qu'ont de définitif les attributs de la mort.

La façade du transept méridional, dont le portail a été privé de ses sculptures, est moins intéressante. Seuls les bas-reliefs du soubassement demeurent. Ils sont élégants, mais très mutilés.

Avant d'entrer, il faut faire le tour de l'abside où se voient sur les contreforts des figures de saints et aussi des grotesques, œuvres des xiv% XVe et XVIe siècles, d'un grand caractère. Un saint André et une sainte -Madeleine ont même eu les honneurs du moulage, et figurent au musée du Trocadéro.

A l'intérieur, la cathédrale impose par ses dimensions, son aérienne élévation. Les voûtes des XIVe et XVe siècles sont soutenues par les fines nervures des doubleaux qui s'élancent d'assises presque romanes, et ce mélange de robustesse à la base, de légèreté au sommet, plaît à l'œil, tranquillise l'esprit qui voit les lois de la pesanteur respectées. Point de trop grandes ouvertures. Le jour éclaire franchement, mais sans dureté la nef et, tamisé par des vitraux à la hauteur du transept et de l'abside plus élevée, voile de mystère l'autel qui se détache sur un fond de vieilles boiseries.

Pourquoi faut-il que cet ensemble soit privé du beau jubé qu'avait fait élever en 1531, l'archevêque Charles de Grammont? Il n'en reste que deux bas-reliefs ajoutés postérieurement, la Résurrection du Christ et la Descente aux limbes, placés à l'entrée de la cathédrale sous la belle tribune d'orgues construite au temps du même prélat et remaniée en 18 10.

Mais, hélas ! les orgues qu'elle soutenait ont, elles aussi, disparu. Le buffet date du XVIIIe siècle et provient de l'église des Bénédictins de La Réole d'où il fut enlevé en 1804. Le jeu est celui de l'abbaye de

Photo de M. Amtmann.

Saint-André. — Vue intérieure.

Sainte-Croix. Au reste, ce ne sont pas là les seuls emprunts qu'on ait dû faire au commencement du XIXe siècle pour remplacer les richesses que les modes ou les révolutions avaient enlevées de Saint-André : les belles grilles en fer forgé qui entourent le chœur sont l'œuvre de Biaise Charlut et proviennent de l'église de La Réole, tandis que la porte en bois sculpté qui ferme le même chœur a été fournie par Saint-

Bruno. Le maître-autel est également un emprunt. Il ornait primitivement l'église des Jésuites de Toulouse qui le cédèrent en 1763 aux Bénédictins de La Réole. Emprunt aussi, la majestueuse chaire en bois sculpté. Elle appartenait à la petite église Saint-Rémy pour laquelle Cabirol, un maître bordelais du XVIIIe siècle, l'avait exécutée. Mais ce sont là morceaux dépaysés dont le modernisme relatif gêne, par instants, les admirateurs de l'époque médiévale. Combien est plus forte, en effet,

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Saint-André. — Stalles du bas-chœur.

l'hoto de M. Brutails.

l'impression ressentie lorsque, contre un pilier, on rencontre l'adorable groupe de Sainte Anne et la Vierge ou la Sainte Marthe 'de l'ancien hôpital Saint-André, deux maîtresses œuvres du commencement du XVIe siècle!

Quelle émotion surtout lorsque dans la sacristie, moderne et confortable, parmi les fauteuils moelleux, les velours et les orfèvreries, on voit cloué au mur, comme méprisé, certain Christ en ivoire du XIIe siècle : un corps torturé, déchiré, agonisant ; cauchemar de beauté et de misère qui passe en souffrance les plus raffinées fantaisies des peintres espagnols.

Des enfeux abritent et des mausolées honorent des physionomies

d'autrefois. Enfeux d'Armand de Canteloup (f 1332), de Pey-Berland (j 1458) où a trouvé place une statuette d'évêque de date plus reculée, — de Raimond de Landiras, archidiacre du Médoc (f 1362), occupé par la sépulture du cardinal Guilbert ; mausolée d'Antoine de Noailles, lieutenant du roi (f 1562). Il est aussi des tombeaux modernes gardés par des figures boursouflées, de marbre, qui symbolisent les vertus administratives de cardinaux, d'archevêques promus durant le XIXe siècle et morts quiètement, sans héroïsme.

Comparons : Bertrand de Goth fait l'impossible pour élever le beau portail du transept nord; Pey-Berland commence et assure les frais d'érection de la tour isolée placée au chevet de la cathédrale, œuvre délicate de 80 mètres de hauteur dont l'élégance complète le bel ensemble architectural offert par la cathédrale. Que fait le cardinal Donnet? Il écrase le gracieux monument sous une lourde statue en cuivre repoussé de Notre-Damed'Aquitaine. Plus d'impression aérienne, plus de dentelle de pierre découpée sur le ciel bleu : la laideur!

Saint-André possède quelques bons tableaux. Le plus beau est un puissant Christ en croix de Jordaens, maîtresse œuvre donnée en 1804 par l'Etat au musée et que celui-ci échangea alors contre un prétendu André del Sarte dont il a quelque honte aujourd'hui. Un Christ portant sa croix, bon tableau d'un caractérisme accusé et qui est sans doute de l'école allemande, est faussement donné à Annibal Carrache. On voit aussi dans un beau cadre une Vierge et un enfant qui fut attribuée à tort à Léonard de Vinci, un Christ devant Pilât e dont on fait honneur à Gérard Honthorst, une Résurrection d'Alexandre Véronèse, enfin une bien typique Cène, de Claude Halle, qui montre avec quelle élégante indifférence le XVIIIe siècle traita les épisodes les plus nobles de l'histoire religieuse. Les gestes sont maniérés, la couleur chatoyante, le tout est empreint d'un pittoresque

Hmto Ntuideiu.

Sainte Anne et la Vierge à la cathédrale Saint-André.

3o BORDEAUX

théâtral qui indispose vraiment, quand on se rappelle que là, tout près, dans la sacristie, le XIIe siècle a mis tant de douleur dans un pauvre Christ d'ivoire.

Pour construire des sacristies, dans son « style personnel » Abadie, architecte d'enfer, a démoli un délicieux cloître du XIVe siècle. Ses arcs trilobés gisent, renversés, et la pointe de leurs meneaux supporte maintenant les pots de fleurs des sacristains. Cependant il était pittoresque et robuste et ne demandait qu'à demeurer parmi les arbres et les fleurs, sous la protection des grands arcs-boutants voisins. Pour nous remettre le cœur, oublier l'infamie des restaurateurs, allons revoir le portail de Bertrand de Goth et la Porte-Royale. Mieux disposés, les yeux charmés, nous gagnerons gaiement Saint-Michel et le clocher élancé qui qui précède l'église. Haut de 109 mètres, il fut élevé de 1472 à 1492 sous la direction du bon maçon Jean Lebas, de Saintes, et de son fils.

La chose était hardie, car on devait compter avec un terrain miné par les eaux du fleuve. Aussi, dès 1493, avait-il fallu renforcer les piles. Puis vinrent les ouragans, les orages, un tremblement de terre qui endommagèrent la flèche, même la maçonnerie. Le tout cependant conservait un aspect personnel et ancien. Mais intervint Abadie. Il remonta la flèche et, l'imprudent ! démolit les murs de remplissage afin de faire du monument un joujou ajouré, gentil, maniéré, comme une orfèvrerie en zinc doré de la rue Saint-Sulpice. Alors le vent, la tempête recommencèrent leurs méfaits. On étaya le monument et Abadie au lieu de reconnaître son erreur et de renforcer la construction comme il avait été fait en 1493 transforma sa base qui perdit ainsi son caractère originel.

Ces travaux, disent les écrivains bordelais « coûtèrent à la ville des sommes folles » mais satisfirent lame sœur d1 Abadie, le cardinal Donnet qui. avait déjà écrasé le clocher de Pey-Berland d'une lourde statue. Le prélat bénit la restauration le 9 mai 1869. Ainsi fut défigurée une œuvre architecturale que le grand Yauban assurait être « une des plus belles pièces de l'Europe ».

Le clocher de Saint-Michel jouit parmi les touristes, et les lecteurs de relations de voyage, d'une renommée horrifique. Sous cette tour se trouve un charnier où ont été dressés des cadavres momifiés extraits d'un cimetière voisin qui avait la propriété de conserver les corps. Et les morts, les pauvres morts du matin au soir sont torturés, maltraités, fouettés de verges pour la satisfaction des badauds qui, pour quelques sous, obtiennent l'autorisation de profaner cet enfer :

Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs

a dit Beaudelaire. Personne ne se préoccupe de ceux-ci, « vieux squelettes gelés, travaillés par le ver », personne n'empêche l'exploitation de leurs grimaces et la profanation de leurs restes. Cependant la vision est

Église Saint-Michel et son clocher isolé.

Pholo de M. Galibert.

poignante et Théophile Gautier, au début de son Voyage en Espagne n'a pas manqué d'insister sur l'impression ressentie :

» Les morts, au nombre de quarante environ, sont rangés debout autour du caveau et adossés contre la muraille; cette attitude perpendiculaire, qui contraste avec l'horizontalité habituelle des cadavres, leur donne une apparence de vie fantasmatique, très effrayante, surtout à la lumière jaune et tremblante de la lanterne qui oscille dans la main du guide et déplace les ombres d'un instant à l'autre.

« L'imagination des poètes et des peintres n'a jamais produit de cauchemar plus horrible ; les caprices les plus monstrueux de Goya, les délires de Louis Boulanger, les diableries de Callot et de Téniers ne sont rien à côté de cela, et tous les faiseurs de ballades fantastiques sont dépassés. Il n'est jamais sorti de la nuit allemande de plus abominables spectres ; ils sont dignes de figurer au sabbat du Brocken avec les sorcières de Faust.

« Ce sont des figures contournées, grimaçantes, des crânes à demi pelés, des flancs entr 'ouverts, qui laissent voir à travers le grillage des côtes, des poumons desséchés et flétris comme des éponges ; ici, la chair s'est réduite en poudre et l'os perce ; là, n'étant plus soutenue par les fibres du tissu cellulaire, la peau parcheminée flotte autour du squelette comme un second suaire ; aucune de ces tètes n'a le calme impassible que la mort imprime comme un cachet suprême à tous ceux qu'elle touche ; les bouches bâillent affreusement comme si elles étaient contractées par l'incommensurable durée de l'éternité, ou ricanent de ce rire sardonique du néant qui se moque de la vie ; les mâchoires sont disloquées, les muscles du cou gonflés ; les poings se crispent furieusement ; les épines dorsales se cambrent avec des contorsions désespérées. On dirait qu'ils sont irrités d'avoir été tirés de leurs tombes et troublés dans leur sommeil par la curiosité profane.

« Le gardien nous montre un général tué en duel, — la blessure, large bouche aux lèvres bleues qui rit à son côté, se distingue parfaitement, — un portefaix qui expire subitement en levant un poids énorme, une négresse qui n'est pas beaucoup plus noire que les blanches placées près d'elle, une femme qui a encore toutes ses dents et la langue presque fraîche, puis une famille empoisonnée par des champignons, et pour suprême horreur, un petit garçon qui, selon toute apparence, doit avoir été enterré vivant.

« Cette figure est sublime de douleur et de désespoir ; jamais l'expression de la souffrance humaine n'a été portée plus loin : les ongles s'enfoncent dans la paume des mains ; les nerfs sont tordus, comme des cordes de violon sur le chevalet ; les genoux font des angles convulsifs ; la tête se rejette violemment en arrière ; le pauvre petit, par un effort inouï, s'est retourné dans son cercueil.

« L'endroit où ces morts sont réunis est un caveau à voûte surbaissée ; le sol d'une élasticité suspecte, est composé d'un détritus humain de quinze pieds de profondeur. Au milieu s'élève une pyramide de débris plus ou moins bien conservés ; ces momies exhalent une odeur fade et

poussiéreuse, plus désagréable que les acres parfums du bitume et du natrum égyptien ; il y en a qui sont là depuis deux ou trois cents ans, d'autres depuis soixante ans seulement ; la toile de leur chemise ou de leur suaire est encore assez bien conservée... »

l'hoto de M. Amtinann.

Tour Pey-Berland.

Peut-être le grand Théo exagère-t-il un peu, quoique l'impression de chacun soit, à la vérité pénible.

Placée au centre d'un populeux faubourg commerçant et ouvrier, qui fut englobé dans l'enceinte de 1302, l'église Saint-Michel ne remonte pas au delà du xive siècle. Mais les travaux ne furent activement menés

que postérieurement et ce monument d'un gothique un peu sec et d'un fini précieux marque la fin de la période ogivale. Le XVe siècle termine le gros œuvre et le XVIe ajoute la sculpture. Tympan de la porte du transept nord : Sacrifice fî Abraham et, au-dessus, Sainte-Trinité ; balustrade au-dessus de la troisième chapelle à compter de l'ouest dont le remplage laisse lire dans sa broderie de pierre : HENRI de VALOIS, RAI, 1581 ; tympan de la porte ouest : Adoration des Bergers et Adora-

La cathédrale Saint-André et la tour Pey-Berland.

Photo Chambon.

tion des Mages (1553) et au-dessus, dans la seconde voussure, les dix Sibylles. C'est de la sculpture délicate, habile, œuvre d'un artiste attardé dans les subtilités du gothique finissant. — A l'intérieur, éclairés par des verrières très restaurées : Groupe de Sainte Ursule abritant sous son manteau les once mille Vierges (xvc siècle), panneaux en albâtre rappelant la vie de Jésus et la glorification de Marie, encastrés sous un riche retable Renaissance en pierre de Taillebourg contenant dans trois niches les statues de la Vierge, de sainte Catherine et de sainte Barbe; tombeau de la famille de Brivazac, Pieta (xve), Mise au tombeau (hautrelief du xvc siècle), panneaux du XVe encastrés dans les sièges placés

autour du sanctuaire. Le xvme siècle a doté Saint-Michel, d'une chaire très richement ornée (1753) d'un buffet d'orgues (1760), et d'un charmant chandelier pascal sculpté par Cabirol en 1782. Ah aussi! Abadie a honoré, çà et là, Saint-Michel de ses inventions.

Près du fleuve également, mais plus au cœur du Bordeaux communal, est l'église Saint-Pierre, reconstruite vers la même époque que Saint- Michel, c'est-à-dire au XIVe siècle. Le XIXe siècle l'a presque entièrement rebâtie ne respectant que le chevet et une partie de la façade. Passons. Pour les mêmes raisons nous nous arrêterons à peine devant Saint-Eloi qui demeure au milieu de vieilles rues enchevêtrées et abrite sa faiblesse contre la robuste maçonnerie de la tour du Gros-Horloge : la façade date de 1828. Cette fausse vieille conserve cependant l'épitaphe en trois langues d'Elie Vinet, professeur au collège deGu3^enne (1587), commentateur d'Ausone et premier historiographe de Bordeaux. C'est là un parchemin qui atténue l'horreur des replâtrages.

Dans un quartier peuplé d'établissements monastiques ou hospitaliers, dont le silence est rompu parfois par les sonneries des couvents voisins, s'élève la petite église Sainte-Eulalie. Elle n'a jamais été très importante, étant rejetée à l'extrême pointe d'un^3es

angles de la cité. Tous les siècles, depuis le XIIe, ont ajouté ou retranché quelque chose à son architecture. De jolies portes ont été bouchées pour donner de l'importance à d'autres plus laides- Telle quelle, elle plaît. Elle a dans Bordeaux une physionomie particulière. Et puis, observe M. Brutails, « cette malheureuse église est, malgré tout, un précieux témoin pour l'histoire de l'art de bâtir dans nos pays. Le chevet de Saint-André, Saint-Michel sont des œuvres du Nord importées sur les bords de la Garonne ; Saint- Pierre a été refait ; Sainte-Eulalie représente dans notre ville un

Photo de M. lirutails.

Église Saint-Michel. — Sainte Ursule.

type local de l'église gothique, à trois nefs à peu près égales en hauteur ».

A l'intérieur, peu de chose : de petits souvenirs des vieux âges. Mais la grille de la chapelle Sainte -Claire ou des Corps-Saints et certaines armoires sculptées témoignent de l'habileté des artisans bordelais du XVIIIe siècle. La grille porte cette inscription : DUBLANC et delavie,

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